LES OUVRIERS
Pendant ce temps, et c'est là le principal mérite de Prieur, il s'occupait d'armer nos soldats. Sur ce point il fut le bras droit, peut-être linspirateur, et, à coup sur, le meilleur auxiliaire de Carnot. Même énergie farouche, même ardeur au travail, môme patriotisme. Il ne se contentait pas de dicter, souvent il rédigeait et libellait les décrets ne sa propre main, Dans le précieux recueil des actes du Comité de Salut Public, édité par M. Aulard, on trouve, presque à chaque page, celte indication : « de la main de Prieur )>, et ce ne sont pas, comme il est facile de s'en convaincre, des mesures sans importance.
Prieur ne s'est f|ue rarement occupé de la conduite des opérations militaires et de la direction des armées. Il laissait toute la responsabilit('> de ce travail à Carnot. H lui est pourtant arrivé souvent de contresigner des dépèches purement militaires (1), et, étant données sa probité
(i) Cf. Com-spondaiirc (k> Carnot. l-lditio:! Cliaravay. T. III. p. 5ii. A la date (lu 2t) août l'ffi^ lettre aux (Iél'en!*eiirs de Ik-rgiies et de I)iiiil<ei'([ue ip. M) : an 21) août (p. ."iS), plan ])oiir repreiidiv aux Veudéeiis la ville de !N[<)ntai{>^ii : au3() aofd (\>. (i.")), approbation donnée aux n'pi-ésehtaids en mission à rarniée du Nord, surtout i)Our les mesures ([u'ils ont ])rises eotdi-e U's sus|)eets: même date (p. ;()). lettre an ministi'e de la j^uerre lîouehotte ])()ur le i)révenir que elnupie eonimuni' de la Sciiu'-InlV'rieure a é(|ui|»é un eavalier: 2 sei)tend)re i.P- ''>• "'" représentant I)ell>i'ei pour le modérer dans les dépenses (jue Ton fait à rarmée du Nord: '5 sei)temljre (p. ;.S), aux rei)résentants à l"armée du Nord : «En aecordanl <les pouvoirs illinutés à ses eomniissair("s. la (Convention nationale a eu eonliance qirils n'en useraient que |)our le salut de la pati-ie. I,e Comité est persuadé (|ue l'amonr de la i)atrie dirif^e lindes \ os opéi'ations... Sauvons la p;drie et nous .'lurons l)ien mérité d'elle. » — J septend)re ip. 80). lettre au r<-pr('senlaiit Deiil/el ;i I.anilau : i< Ci-lte place opposera l'iiliu uni-
politi(iue et son étonnante activité, il est plus que probable que toutes les dépêches mililaires revêtues de sa signature, ont été par lui lues et approuvées. Il s'est également occupé de la marine, mais, comme il le reconnaissait lui-môme, le compétence lui faisait défaut, et, sauf de rares exceptions (1), les dépêches relatives à la marine et portant sa signature, n'ont qu'une importance secondaire.
Prieur s'est occupé plus directement de la question des subsistances, car il considérait, avec raison, que la défense nationale élail impossible si les soldats n'étaient assurés de leur nourriture et de leur habillement. Son
Itai-rii'iv ail lonviit <lu (lo|K>lisiiii' (Hii nous cm iroiiiic. Assure/ ces lnvncs ivimblicains que la i>alfif. s('iisil)lc cl rccnimaissantc, coiiii)!»' leurs [H'iiu-s et ri-rompriiscra k-ur g-éiiéiviix (U'voiH-mcnl . » — ' sc])tiMiil)rc (p. g.")), aux admitiislrateurs lU- lU'i-ffiics. rompliiiiciils pour kur irsistancc a IViiiicini : ua sc])- Icnilirv (p. i84). k-llrc a lîoiulioUc nu sujet de Helle-lsle : a'J septembre (p.ii)o). iiistriiclioiis aux représetitaiils }>r('s de l'arniée des Alpes et (Tltalie. ete. — •j-2 octobre. (Aii.aiid IX. Ma). ]>roclaiiiation après la bataille de Hondseljoote : (2'5 octobre id.. p. .-).S"i). Ordre de briser et de rendre iiu))raticables tous les passagrs du Moiil-lJlaiu- conduisani eu l'icmonl.
Il) i<> janvier i;;)^ (An.Aiin. X. l'o. j^i). ordre de met Ire a Icau pour le lô llorcal. l'ii travaillant joiii-el nuit, les vaisseaux Droits <lr l'JIonimc, J)ix-.\otit. \\'(illiu:iii,:s. la Irég-alc \'frlii, la corvette Jli-rci'dii : ordi-e de mettre l{iarritz et (iiiétiiary eu état de recevoir les britinicnts de commerce: id.. p. •>;•>: « Si le départ d'un navire est retardé l'aiile de canons, boulets. ol)Us ou tous autres olijcts des l'ontlcries, le clicfciNil de la marine et Ions les employés dans ci'ite partie (hi sci-vic<". ainsi ([ue les entrepreneurs, directeurs, loiirnisseiirs associ<'s et tous autres employés seront destitués comnu' suspects et traites coniiiu' tels. » — I7 jan\ ici' (X. aS'î. delà main de l'rleiiri. mission a lloclielori de Topsenl et (iueziio. dé|)iilés de rijire et du Finistère. Ils seront investis de pouvoirs extraordinaires: iS janxier (X. 'i>\). installation de poulieries a uiacliiiies a Hrot. Korlielort <•! Toulon: a-j j.inviei' (X, 'i-^), construction iriin phare a l'enmaik : ■!> jauxier 1 \. '!<)'{). réjflcnuMitatioii de la labricalion du j)ain |)oiir les ouvriers des |)orts et les éipiipag-cs des vaisseaux : a") janvier (X. 4-j4(, les liois de construction pour la marine seront marcpiés au lieu même de l"ex])loilation avec la destination des ports : id. (X, ^-w»)- — Mission à Xion pour laii'c abattre des arbres destinés a la marine dans k-s rorèls de .Marly et Saint-Ocrmain : 2 lévrier {X, Oi.")). envoi tic deux commissaires a .Vmblctcusc iioiir examiner « |)ar les sondis, le courant et le {^-isement des côtes, s"il serait possible de rétablir à cet endroit k- port (pie la tradition et riiistoire disent y avoir existé autrefois »: id.. mission analog'nc poui- perléetionner RocIielVu-t : G lc\i-ier (X. ;25). cou|)e de bois pour la marine: id., ''i'). repai'ations au |)oil (!<■ Iloullcur: id. (7->."ii. l'amiral Morard de dalles en reli-aile a .\u\onne. etc.. i-lc.
collègue au comité, Robert Lindet.se chargea plus spécialement de celte lourde mission, et on sait qu'il la remplit avec succès, mais Prieur ne s'en désintéressa jamais, et grand est le nombre des (1) dépêches signées par lui, et où il n'hésite pas à prendre la responsabilité d'importantes mesures destinées à assurer les besoins matériels de nos soldats.
Ce n'est pourtant ni comme conducteur d'armées ou d'escadres, ni comme administrateur que Prieur a mérité la reconnaissance nationale; c'est parce qu'aux soldats dirigés par Carnot, nourris et habillés par Lindet. il a donné les armes dont ils avaient besoin pour repousser l'invasion et se rendre redoutables aux envahisseurs. Soit incurie, soit gaspillage, soit trahison, nos arsenaux étaient vides, et ce n'était pas avec des piques grossièrement emmanchées ou des sabres ébréchés que nos soldats pouvaient, avec quelques chances de succès, entrer en lulte avec les régiments solides et bien armés de la coalition. On avait bien proposé de revenir de plusieurs siècles en arrière, et de donner à nos soldats des arcs et des flèches. Le Comité de Salut Public, dans la séance du 30 août 1793 (2), fut même appelé à examiner une proposition pour le rétablissement de ces armes démodées. S'il le fit sans sourire, ce fut sans doute pour ne pas décourager les bonnes volonlés. 11 crut même utile de pourvoir dune pension de six cents livres le cordonnier Vandik. qui s'était blessé dans une expérience faite, à son invitation, sur des arcs et des flèches (3), 0 septembre 1793; mais Prieur et ceux de ses collègues qui se rendaient un compte exact des nécessités de l'heure
(1) Aci.aud (VI. 38. ."iS. H\). :\u\ dates (I(>s 'mk -i-i cl ■>\ a.iùl ; id.. ■>; août
(2) AuLAiU) (YI, ]). i86).
(3") AuLAUD A' F, p. 290).
présonltv nvnioiit hourousemeiit daiili'es ressources à leui' disposition, el ils surent en profiter. Dans cet immense travail de la reconstitution de notre ai-mement. Prieur joua, sans contestation possible, le rôle le plus important, et c'est à lui surtout, à lui presque uniquement, que revient l'honneur d'avoir proposé el fait adopter les mesures qui assurèrent le salut de la PYance, Ne pas lui en savoir gré serait la pire des injustices.
Prieur commença par se faire investir des pouvoirs extraordinaires dont il avait besoin. L'article 5 du décret du 23 août 1793, sur la levée en masse, était ainsi conçu : « Le Comité de Salut Public est chargé de prendre toutes les mesures pour établir, sans délai, une fabrication extraordinaire d'armes de tout genre (lui réponde à l'état et à l'énergie du peuple français. Il est autorisé, en consé(|uence. à former tous les établissements, manufactures, ateliers et fabriques qui seraient jugés nécessaires à l'exécution de ces travaux, ainsi (ju'à requérir pour ces objets, dans toute l'étendue de la Mépublique, les artistes et les ouvriers (\m pourrait concourir à leur succès. Il sera mis à cet elïet une somme de 30 millions à la disposition du ministre de la guerre,.. L'établissement central de cette fabrication extraordinaire sera fait à Paris. » On sait déjà que Barère fut le rédacteur de ce décret, mais i^rieur en fut certaineujent l'inspirateur. Ln tout cas il se l'appropria comme un programme à exécuter dans toutes ses parties. Il en lit son œuvre pei-sonnelle, et réussit au delà de toute espérance.
Prieur avait à la fois à utiliser ce qui était disponible et à improviser ce qui n'existait pas. Tout en ne répudiant pas l'héritage du passé, il avait aussi à ménager et à développer les énergies cachées de l'avenir. Vieilles armes entassées et oubliées dans les dépots à remettre en
état, fusils de luxe et de chasse à distribuer, réserves à former de munitions, de canons, d'instruments de rechange, manufactures existantes à ranimer, ateliers et fabriques nouvelles à établir, telle était la tâche immense qu'il s'agissait d'entreprendre. Prieur n'hésita pas. Il sut à la fois se servir de ce qui existait et improviser ce qui n'existait pas. En quelques semaines, avec une méthode et une suite dans les idées vraiment admirables, il réussit à donner à nos soldats les armes dont ils avaient besoin pour lutter contre l'Europe.
Prieur s'occupa tout d'abord de remettre en bon état ce qu'il trouvait dans les arsenaux et les fabriques. Dès le 22 août 1793 (1), il donnait mission aux citoyens Catimon, Rosat, Dellié, Mayer, Fangle, Noë et Thirion, en leur attribuant à chacun une indemnité de oOO livres, d'aller à Charleville pour suivre le détail de la fabrication des armes (2). On avait signalé dans l'arsenal de cette ville 37,000 fusils de rempart ; ordre fut donner de les réparer et de les répartir au plus vite dans nos places fortes. Le 2G octobre un commissaire extraordinaire (3), Daval, était encore envoyé à Charleville « à l'effet de faire la reclierche de tous les canons de fusil tout équipés, de toutes les lames de canon, et de tous les canons forés qui excéderont ce que les autres travaux de la manufacture, pressés avec la plus grande activité, pourront en employer, et les faire adresser à l'administration des canons, aux Feuillans de la rue Saint-Honoré, à Paris ». Un autre commissaire, Hassenfratz (4), parcourra l'Orne, la Nièvre, l'Allier et le Cher pour réquisitionner « les lames déjà fabriquées )), et on lui donne pleins pouvoirs
(I) Al i.Aiiij. NI, ju.
(•>) Aii.i.iti), VI. ji.
('il Aii.Ann. ^'I, 1-2-.
('i) AVLAHl). N'III. ÔÔ'l.
pour « préposer tel sans-culotte qu'il jugera convenable pour surveiller les travaux des forges », 19 novembre. Le 13 et le 14 décembre deux décrets seront rendus (1) ordonnant de dresser l'état de tout ce qui existe dans les magasins comme fusils hors d'état de servir et pièces détachées, et d'établir, surtout à Tulle, à Charleville, à Saint-Etienne, à Moulins et à Autun la situation des ateliers de réparation d'armes. Le 11 février 1794 (2) réquisition dans tous les magasins et dépôts de la République des fusils hors d'état de servir. Grâce à cette vigoureuse impulsion, tout ce qui existait dans les arsenaux d'armes détériorées ou hors d'usage fut préservé de la destruction. On envoya à Paris dans deux ateliers spéciaux, dans la maison Bretonvilliers et aux Capucins de la rue Saint-Honoré (26 octobre 1893) tout ce qui réclamait des réparations les plus délicates (3), et c'est ainsi que furent mises à la disposition immédiate de nos soldats des armes de qualité médiocre sans doute, mais qui pourtant leur permirent de supporter le premier choc.
On ne se contenta pas d'emprunter aux arsenaux le trop plein de leurs réserves, on lit aussi à l'étranger (4), en Suisse et à Mulhouse, de fortes commandes. On songea même aux Etats-Unis, et cimi millions furent mis à la disposition du ministre de la marine pour faire venir des fusils de l'Amérique. On para de la sorte aux premiers besoins, et, avec ces armes réparées ou achetées, nos soldats purent, sans trop d'infériorité, affronter sur tous les champs de bataille les soldats de la première coalition.
Le dillicile était de créer. La Convention, par décret du
(Il Al i.AHD, IX, 308, 392.
(.2) AULAUD, XI; 64i.
(J) AUI.ARD, VIH, QI.
(l» AlLAHlI. 1\. SÇIO.
23 août 1793, avait bien ordonné d'établir des ateliers de construction où l'on pourrait chaque jour fabriquer un millier de fusils: mais où trouver les ouvriers, les locaux disponibles et les matières premières ? Rien n'existait: il fallait tout improviser. Prieur, et c'est là son œuvre personnelle, ne se découragea pas. Il commença par réunir les ouvriers, et tout d'abord par s'assurer le concours des anciens ouvriers. Dès le 23 août un arrêté (1) du Comité portait que « sous aucun prétexte les ouvriers employés aux manufactures d'armes et fonderies destinées au service de la République ne pourront être distraits de leurs travaux ; ils ne pourraient être requis pour marcher aux frontières ou pour aucun service que celui qui leur est propre. » Le lendemain 24 août (2), et toujours sur l'inspiration de Prieur, une réquisition spéciale était adressée aux sections de Paris : « la levée générale qui va s'efïectuer pour chasser tous les ennemis de la République exige impérieusement une quantité d'armes considérable. Il en faut pour le moment, il en faut pour les besoins à venir. Il faut que tous les Français aient des armes pour résister aux ennemis extérieurs et aux projets liberticides des ennemis intérieurs. 11 faut ((u'un très grand nombre d'ouvriers soient entièrement etexi^lusivemeut occupés à fabriquer des armes. Nous vous prions en conséquence de faire tout de suite le recensement des ouvriers en fer dans voire arrondissement, et de ceux qui travaillent de la lime et du marteau. »
Malgré ce pressant appel, les ouvriers étaient rares: ou bien ils ne voulaient pas quitter leurs ateliers, ou bien ils se dérobaient. Prieur fit alors décréter une
(I) AlI,.VKI>, VI, 2).
(•!> CoirespondîiiKT de C.tiiioI. 1. Jll. p. .«,.«.
sorte de pression sur tous ceux qui, de prés ou de loin, pouvaient concourir à la fabrication des armes : « Le Comité de Salut public considérant qu"il est indispensable, pour parvenir à la fabrication de mille fusils par jour décrétée le 2?i courant, d'employer tous les ouvriers do Paris qui peuveni concourir à cette entreprise: qu'il faut employer à cette fabrication tout le fer et l'acier qu'on trouvera à Paris ; que le ministre de la guerre a commandé 4,000 piques et javelots à Paris et que cette fabrication emploie un trop grand nombre de bras, du fer et de l'acier. Arrête : l°le ministre suspendra la fabrication des piques et des javelots qui se font à Paris ; il invitera les ouvriers occupés à ces objets, à se transporter à l'administration centrale des armes et à demander à cette adresse à fabriquer, en remplacement des pi((ues et des javelots, savoir : baïonnettes, baguettes de fusil, culasses, plaques de couche, branadelles. capucines, ressorts de capucines, grenadières, sous-gardes, plaques de platine, contre-platines, chiens, bassinets, batteries, détentes, gâchettes, noix, brides de noix, ressorts, vis. etc. » (I)
Cette fois l'appel fut entendu. La Révolution avait ruiné beaucoup d'industries, spécialement les industries de luxe. Horlogers, bijou tiers, ciseleurs, polisseurs étaient sur le pavé. Pourquoi ne pas utiliser leurs services puisque ces ouvriers d'art étaient justement plus capables que d'autres d'assembler les pièces, souvent délicates, qui constituent le mécanisme d'une arme à feu ? Après quelques tâtonnements inévitables, ils deviendraient sans doute d'excellents ouvriers. Ainsi s'expli(iue le décret du
(I) Cf. décret de réquisition d'ouvriers pour le chantier Gucrne à la Râpée i.ViLAUD. X, (î-S) le 4 i'évrier 1794- -^ !«' même date réquisition d'ouvriers, lou- .ji>urs pour le même chantier (X, 6-()) chez les menuisiers Xizart, Méiiajîe, Hnlol. Rcriiiird. l'iet. (".es deux rértnisilions sont de l;i m;iiii de Prioiu".
19 septembre 1793 (1), par lequel le Comité de Salut public requiert tous les ouvriers de Paris en état de travailler à la fabrication des fusils. Tous, sans exception, seront tenus de passer à l'administration centrale, quai Voltaire, n° 4, pour y indiquer la partie de fabrication qu'ils peuvent exécuter. Ils passeront avec l'administration et le ministre de la guerre un marché comportant la nature et la quantité de travail qu'ils peuvent fournir à la fabrication. Il leur sera délivré... un acte de réquisition avec leur signalement. Ceux qui seront pourvus de cet acte ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, être détournés de ces travaux pour lesquels ils sont en réquisition permanente et expresse soit par les autorités constituées, soit par tout autre. » Prieur espérait réunir ainsi de nombreux ouvriers, et il fut bien inspiré, car il parvint à organiser, presque du jour au lendemain, plusieurs équipes, qu'il arracha à la misère et qui rendirent à la République de vrais services.
Aussi bien Prieur avait pris la précaution de leur donner des maîtres habiles. Dès le 23 août, deux jours après le décret de la Convention, il faisait rendre par ses collègues du Comité l'arrêté suivant (2) : « Le Comité de Salut public, voulant accélérer par tous les moyens possibles la fabrication extraordinaire décrétée le 23 août, arrête que le ministre de la guerre fera revenir à Paris, dans le plus bref délai, les compagnies d'arquebusiers qu'il a envoyées dans les villes pour raccommoder les fusils, à l'exception de ceux des arquebusiers qui seraient d'une nécessité absolue. » Le même jour il s'occupait de faire dresser la liste nominativedes artistes qui pouvaient
(1) Al I.AKD. \ 11. U
(2) AlLAUI". \Ï. <j(j.
contribuera l'organisation des ateliers et des forges, et ces maîtres improvisés devinrent rapidement si habiles qu'il put bientôt renvoyer aux armées les ofliciers d'artillerie qui avaient été répartis entre les fabriques, les usines et les forges. « Ils seront remplacés, lisait-on (latis l'arrêté (1) du 10 septembre, par des républicains intelligents qui connaissent parfaitement tous les détails des diverses parties dont on leur confie la surveillance. »
Prévoyant (|ue les maîtres armuriers de Paris ne seront pas assez nombreux, il appelle de Maubeuge, de Cbarleville et de Saint-Etienne les ouvriers assez intelligents pour hâter la fabrication extraordinaire des armes (2). On lui signale un horloger lyonnais, Jacques Glaesner (3), « qui a montré des talents distingués dans la fabrication des platines de fusils », et un sergent dans le deuxième bataillon de l'Oise, Nugent (4), également distingué dans cette spécialité : l'un et l'autre sont aussitôt réquisitionnés. Prieur pousse même la précaution jusqu'à s'occuper du logement de ces nouveaux venus. Il leur assigne un local spécial, le couvent des ci-devant Miramionnes, au quai de laTournelle (5).
Un bon administrateur ne doit pas songer seulement à l'heure présente ; il lui faut également se préoccuper de l'avenir. Prieur en effet veut former non pas seulement des maîtres, mais aussi des élèves. Le 9 décembre 1793(6), il ordonnera un recensement généralde tous les armuriers de Paris, qui seront requis de former des élèves, « soit
il) Allaiiu, \ 11, il |.
(2) 1(1., VI, ()8 Ci) 1(1.. XI. 44- (î) 1(1. . X. (ii).
(.-)) id.. vni, «4:.
(()) 1(1., IX, 781. — (^r iiiivl(- (lu i lévrier 1794 (.X, (ii'J), re(iuisilioiiiianl ."io cliarluMiliers à Paris « jxjur siii\ re des cours de inouiag-e, fondajjre et lorag'e des (Miious. cniiiKulri' le» dcliiils el procèdes i[{--^ iu:icliirics ('inployccs dans les louderics de «■aiioiis. »
dans leurs boutiques, soit dans les ateliers publics. » Pour chaque élève formé par eux, et capable d'entreprendre soit la fabrication des fusils ou des canons, soit les pièces de garniture, ils recevront une gratification de cinquante livres. C'est ainsi qu'on a (1) conservé les noms des jeunes Erable Lageneteur, Cerfeuil AUuaud. Basilic Liénard, Cerisier Gombart, Noisetier Foulbert, et Colza Seguiilot, admis à suivre les opérations et expériences qui se font journellement au laboratoire de l'administration des armes portatives, et du jeune Delalande (2) de Bourges, admis à suivre les cours. Lorsque, plus tard. Prieur enverra dans les départements des commissaires chargés d'activer la fabrication des armes (3), (( chacun d'eux devra se faire accompagner dans ses courses de deux jeunes sans-culottes, pris parmi les enfants d'ouvriers et d'artistes intelligents, et qui sachent lire, écrire et compter ; soit par leurs entretiens, soit par les lettres qu'ils leur feront écrire, soit par les ateliers et productions naturelles qu'ils leur feront voir, ils leur donneront les connaissances indispensables d'histoire naturelle, de physique, de mécanique et de chimie, pour les mettre à portée de bien concevoir et de bien exécuter. » C'était là de l'utopie, et les représentants de la nation avaientcertesd'autres missions à remplir que celle de formerle cœur et l'espritde leurs jeunes élèves, mais Prieur, en ne se désintéressant pas des générations à venir, restait l'homme de son temps, et c'est là un trait de caractère que nous ne pouvions omettre (4). Dans son extrême désir de parer aux nécessités de l'armement immédiat, Prieur n'hésita même pas à réquisitionner les ouvriers
(1) AULAUU, XII, 222.