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LA SOLUTION 20I

blés par une tentative d'obstruction de la part des partis extrêmes. Le président parvint à maintenir Tordre. Sur 344 députés, 3ii étaient présents. La majorité exigée par la Constitution était de 1-3 voix. Prim, aidé de Zorrilla, avait réussi h s'assurer le vote d'une partie des unionistes. Dès le premier tour de scrutin, le duc d'Aoste fut élu par 191 suffrages. La République avait réuni 63 voix, Montpensier 27, Espartero 8 ; les carlistes et les alphonsistes, en infime minorité à la Constituante, avaient pour la plupart voté en blanc.

Une commission fut envoyée h Florence pour présenter à Amédée l'acte officiel de son élection, f^rim ne chercha pas à se donner le vain honneur de porter lui-même la couronne au souverain. Tandis que Zorrilla partait avec le secret dessein de se créer auprès d'Amédée une influence rivale de celle du marquis de Los Castillejos, celui-ci restait à son poste pour préparer rKspagneà recevoir son roi. « Quand le roi viendra, dit-il il son ami, M. Balaguer, tout sera fini. Il n'y aura plus ici d'autre cri que : Vire le roi! Nous allons mettre en cage tous ces insensés qui rêvent de plans liberticides et qui confondent le nom de progrès avec celui de désordre, et la liberté avec la licence. » Et il ajouta : «' Quand le roi sera lii, malheur ii qui lui manquerait !

Prim s'allirruait de plus en plus un homme de gouvernement. Champion autoritaire du IiImm;)-

lisme et du progrès, il entendait maintenir par tous les moyens la Constitution que l'Espagne venait de se donner, ces moyens dussent-ils, par moments, contrarier quelque peu la légalité constitutionnelle elle-même. Tandis que dans la rue, au théâtre, dans les rédactions de journaux, la partida de la porra faisait sommairement justice des manques de respect au roi, le président du Conseil pesait de toute son influence sur les Cortes pour les décider à hâter leurs derniers travaux et à se dissoudre. La présence de cette Assemblée, depuis deux ans bientôt habituée à se considérer comme l'unique pouvoir souverain de l'Espagne, pouvait, surtout au début d'un règne, devenir un grave embarras pour le prince. Il fallait que son œuvre s'achevât et que son dernier acte fût de recevoir la prestation de serment du roi. Le 17 décembre, la Chambre, docile aux suggestions de Prim, accepta son programme et, malgré les cris de colère de la gauche républicaine, accorda au gouvernement l'autorisation de donner force de loi aux projets déposés qui n'auraient pas été votés avant la fin du mois.

Le lendemain, Prim fixait au i" janvier 1871 l'entrée du roi à Madrid. Le 27 décembre, tandis qu'Amédée s'embarquait à la Spezia, les Cortes arrêtaient le montant de sa liste civile. La séance se termina à six heures et demie. Le général semblait satisfait. En sortant de la salle du Congrès, il échangea quelques mots avec un petit groupe de députés de l'opposition : « Faites at-

tention, leur dit-il, moitié plaisantant, moitié sérieux, car j'aurai la main très dure. » C'était un avertissement, en réponse au bruit qui courait que les républicains préparaient un soulèvement pour le jour de l'arrivée du monarque.

Le général monta en voiture avec ses deux aides de camp. Il faisait nuit et il neigeait. Déjà le 25 octobre et le i4 novembre de cette même année 1870, Prim avait échappé à deux attentats contre sa personne. Cependant il n'avait pas d'escorte. Quant à la police, elle semble s'être montrée fort au-dessous de sa tache. On a raconté que, par inattention, Prim, en quittant le palais du Congrès, s'était trompé dans un geste convenu et avait indiqué aux agents de la sûreté un chemin différent de celui qu'il fit prendre à son équipage. Quoi qu'il en ait été, sa route ne fut pas surveillée. Pour gagner le ministère de la guerre, le coupé s'engagea dans l'étroite rue del Turco. Au moment où il allait déboucher dans la large voiq^l Alcald, deux voitures lui bar- I < rent le passage. Un des aides de camp, en cherchant à voir la cause de cet arrêt, aperçut des hommes en blouse qui s'avançaient avec des carabines et des espingoles. Il n'eut que le temps de pousser un cri d'alarme. Une des vitres vola en éclats, brisée par la gueule d'un tromblon. Trois coups de feu furent tirés par la portière de gauche, d'autres par celle de droite, h bout portant. Le cocher, se faisant faire place à coups (\i' foiift, onlfva ses chevaux et passa. Au niinis-

tère, le général eut l'énergie de monter jusqu'à son appartement. Il perdait beaucoup de sang. On constata qu'il avait reçu huit balles dans l'épaule et le côté gauches ; il était, de plus, blessé à la main droite, dont l'index dut être amputé.

On ne sut, on ne voulut jamais savoir d'où était parti le coup. Une interminable procédure, qui dura plusieurs années et fit amonceler des milliers de pages de grimoire, usa sept juges d'instruction et six juges suppléants, comme si l'on eût eu à cœur d« les écarter tour à tour. Dans l'attentat du 27 décembre et dans les deux tentatives d'assassinat qui l'avaient précédé, cent cinq personnes furent plus ou moins compromises, la plupart appartenant h la fraction la plus exaltée du parti républicain. Parmi elles, cependant, se seraient trouvés un certain Pastor, chef de la police secrète du régent Serrano, et D. Felipe de Solis y Campuzano, ancien secrétaire particulier du duc de Montpensier. En 1874, onze de ces inculpés étaient encore sous les verrous. Plusieurs v moururent. Six d'entre eux, qui furent relâchés, auraient disparu assez rapidement. Des soupçons graves ont pesé sur le député républicain fédéral socialiste Paul y Angulo, qui s'exila. Quelques jours avant le crime, dans son journal clandestin, El Combate, il demandait « un Brutus ou quatre hommes de cœur » . On a dit que Prim avait cru le reconnaître à la tête de ses assassins.

Dès le premier moment, le général se sentit blessé à mort. Les circonstances étaient pressantes. Le roi allait arriver. La nuit même un conseil se tint, presque aux côtés du blessé. Prim supplia l'amiral Topete de prendre sa place. C'était demander beaucoup à ce fidèle partisan du duc de Montpensier. Cependant, comme il avait promis de respecter la décision des Cortes, quelle qu'elle fût, il s'inclina devant la nécessité et, cédant aux instances de Prim, il accepta d'aller recevoir le prince.

Le 3o, l'état du général s'aggrava. C'était le jour où le duc d'Aoste devait toucher Carthagène. Prim eut cette dernière satisfaction d'apprendre que l'escadre royale était annoncée en vue du port. Le soir il expira. A minuit, les Cortes, h l'unanimité, déclaraient que Prim avait bien mérité de la patrie et ordonnaient un deuil national.

Le 2 janvier 187 1, Amédée fit son entrée à Madrid. Il se rendit tout droit à la basilique d'Atoclui, où, par lionncur spécial, était exposé le cercueil de Don Juan Prim. A son passage à Albacete, le souverain avait été salué par un homme du peuple du cri de : « Vive le roi Amédée, le fils du général Prim ! » Sous cette forme naïve, cet homme avait proclamé la vérité. C'était Prim, et Prim seul, qui avait fait Amédée roi, rt seul aussi, après l'avoir assis sur le trône d'Kspagnr. il rùï rh" r;ip;iblr« de l'y maintenir.

La figure de Prim est connue en France pnr le beau portrait équestre d'Henri Regnault, aujourd'hui au Louvre. « Il vient de gravir une pente, écrivait le jeune maître français en racontant la genèse de son œuvre : arrivé au sommet, il arrête court son cheval, à la mode espagnole, et salue à la fois la liberté et sa patrie, qu'il lui est permis de revoir, non plus en proscrit, mais presque en maître. »

Le général, rapporte M. Emile Ollivier qui l'a bien connu, était « un petit homme maigre, vif, au teint olivâtre, aux yeux ardents, aux manières séduisantes ». Un historien allemand, témoin de la révolution de 1868, nous en a conservé un portrait analogue : « Le front de Prim porte de nombreuses traces des tempêtes qui ont passé sur lui, ainsi que des soucis et des passions qui ont agité son être intime. Sa figure est sillonnée de rides, et sa barbe noire fait ressortir avec plus de vigueur encore le teint jaunâtre de son visage. L'expression de ses traits change avec une rapidité extraordinaire ; il est tout à fait charmeur, comme disent les Français, quand il salue en souriant les femmes qu'il connaît dans les tribunes, et son regard, habituellement voilé, devient pénétrant, scrutateur, méfiant, quand il se tourne vers les députés de l'opposition ; c'est un de ces maigres qui ressemblent dangereusement à Jules César. »

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