‹ Primevères: poésiesChapitre 17 sur 42 · L'ORGIE DE NÉRON · texte numérisé non relu

L'ORGIE DE NÉRON

Usus est patriae ruinis exstruxitque domum , in quâ haud perindè gemmx et aurum miraculo essent» soltta pridem et luxu vulgata, quam arva et stagna et in modum $oIitudinis silvae , inde aperta spatia et prospectus.

Tacite

A Af. Ah A Êlie.

Le vin, au miel mêlé, tombe à longs flots de l'urne; Le rire de l'orgie au silence nocturne

Jette ses doux éclats, Et mille flambeaux d'or, sous les voûtes des salles, Tordant dans la clarté leurs branches colossales,

Font miroiter les plats.

Le sein nu, l'œil en feu, le ifront chargé d'acanthes, Aux sons du fifre aigu, de lascives bacchantes

Passent devant les yeux, Puis, se pendant dans l'ombre, au fond des colonnades, Avec les iEgipans croisent leurs promenades, —

Essaim capricieux.

Sous les doigts des Laïs, la flûte d'Ionie, Parmi les myrtes verts soupire l'harmonie.

Qui dilate les cœurs, Et là-bas le tam-tam, qui vibre d'allégresse, Règle les pas légers de la folle négresse

Sous les nopals en fleurs.

Plus loin, sur des rochers, bouillonne la cascade : On voit au pur cristal ondoyer la naïade • Parmi les nénuphars, .

Et l'écume d'argent, de reflets prismatiques Se colore, en montant au marbre des portiques, Demeure des Césars.

Sur a pourpre couché, Néron, paie et l'œil terne, Dans l'onyx ciselé boit le vin de Falerne

C^e lui verse un enfant, Tandis qu'autour de lui l'encens des cassolettes Fume et balance aux flots de vapeur violette

Quelque rêve énervant.

Une esclave d'Asie, à ses pieds étendue.

Semble, parmi des joncs, une blanche statue Qui se mire dans l'eau ;

César, par moments, joue avec ses longues tresses, Et, près de son œil noir rayonnant de caresses, Rêve un plaisir nouveau.

Le flabéllum, aux mains d'hétaïres ailées, Agite dans les airs ses plumes constellées

Où dormaient les zéphyrs, Et des jets de parfums, retombant dans les marbres. Forment des arcs-en-ciel sous la voûte des arbres.

Pleins d'amoureux soupirs.

Mais rien ne peut charmer Tennui qui te dévore, Ni l'ivresse, 6 César! que te verse l'amphore, Ni ta meute de chiens,

Ni ces refrains bouffons que fredonne un flamine, Ni cette esclave, enfin, pâle comme l'hermine Née aux bords Mysiens.

Ce matin, cependant, les bras chargés de chaînes, On jeta dix Gaulois au vivier des murènes

Pour dérider ton front ; Et ce soir, aux bosquets rouges de feux funèbres. Cent flambeaux animés hurlent dans les ténèbres :

— Des chrétiens, 6 Néron 1

Qu'as-tu donc, empereur?... Parmi les verts arbustes, Pàlirais-tu de voir étinceler les bustes

De tous ces vieux Romains :

Fabrice, laboureur qui gagnait des batailles; A la hache Brutus envoyant ses entrailles;

Caton, un glaive aux mains ^

« silence !... Il est minuit. Je vois pâlir les lustres, (c Et de leurs piédestaux glissant, ces morts illustres

« S*avancer deux à deux ..

<i C'est une illusion... La vapeur du faleme c( Seule à mes yeux troublés fait surgir de TAveme i( Tous ces spectres hideux

(( Dites, marbres muets, êtes vous donc des âmes? « Vos orbites glacés couvent d'étranges flammes;.., .

« Pour qui ce noir linceul.^ « Et voilà qu'aussitôt (ô prodige !) ces bouches « S'ouvrent, et dans la nuit jetant des cris farouches, . « Répondent: « Pour toi seul! «

i( Pour toi seul ! Et déjà sous les voûtes plus sombres^ « Où s'amasse à grands flots Pfaorreur avec les ombres,

(( Les fantômes ont fui...

« Ciel ! changeant en aspics leurs guirlandes flétries, a Les bacchantes soudain disent, — pâles furies : —

« Serpents, sifflez sur lui ! »,

Grâce !... Vos yeux dans Tombre ont des lueurs d'étoiles. Mais non !-.. César est ivre, et ces lugubres voiles

Cachent des fronts chairmants...

Vos thyrses dans les maifts, 6 bacchantes fantasques! Ces fouets que vous portez, ces torches et ces masques

Eifratraient vos amants.

« toi, jeune Glycère, approche, et, sur ma couche <( Viens d'un baiser d'amour réchauffer cette bouche « Que glace encor l'effroi ;

« Rallumons ces flambeaux» et, dans Porgie immense^ a Dissipons les vapeurs qu'exhale la Démence, i' Hélas! autour de moi.

« La Démence, vois-tu, spectre au morne sourire, (( Au milieu des festins et des chants de la lyre,

« Au milieu des amours, « Toujours d'un doigt osseux qu'un linceul environne, (( Vient me glacer le sang, effeuiller ma couronne,

« Gâter mes plus beaux jours. »

Tous ces spectres semblaient rentrés dans l'ossuaire : Euménides, au front voilé d'un long suaire.

Où sifflent les serpents.

Et marbres animés errant au fond des salles.

Les lustres éclairaient de flammes colossales Les chœurs des iEgipans.

Néron, les cheveux droits et la sueur aux tempes, Se sentit rassuré par la clarté des lampes

Dont s'étoiiait la nuit.

Il songea qu'à ses pieds tu reposais, Glycère, Et son cœur, oublieux du meurtre de sa mère,

Savourait tout ce bruit.

De ses cheveux, Glycère, en contant mille choses, Néron, d'un doigt rêveur, faisait tomber les roses

Sur la pourpre du lit.

« Regarde-moi, dit-il, et chasse ma chimère!... » Il recula soudain, reconnaissant sa mère,

Qui lui disait : « Maudit ! )>

9 mars i8éj

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