‹ Primevères: poésiesChapitre 27 sur 42 · LE NÉPENTHÈS · texte numérisé non relu

LE NÉPENTHÈS

Aux frères Knoll,

Or Hélène jeta, dans le cratèie o& ils puisaient le vin, un breuvage qui adoucit la tristesse et la colère, qui fait oublier tous les maux Celui qui en boirait ne laisserait pas couler une larme le long de ses joues, quand même et son père et sa mère mourraient.

{Odyssée.)

LE POETE

La neige , blanc linceul , sur les toits étincelle. Le spectre de Paris se dresse àPhorizon, Et douze fois l'airain a vibré sous ton aile, Minuit , ange funèbre , hôte de ma maison.

LA MUSE

poète, qu'as tu ? Parle. Je suis ta muse.

Tu souffres : j'ai des chants où la douleur s'amuse.

Ton luth est là qui dort délaissé dans ce coin :

Prends-le. Ne veux-tu pas que nous allions bien loin

Tous deux, comme autrefois, nous promener ensemble

A l'endroit où dans l'eau le blanc peuplier tremble ?

Viens. La lune est si pure en l'opale du ciel!

Mais nos baisers , méchant , pour vous n'ont plus de miel.

LE POETE

Que vous êtes heureux , vous qui dans l'ossuaire Sentez le ver qui mord et le pli du suaire !

Le saule en vain sur vous se penche avec des pleurs , Squelettes , vous riez : de vous naissent des fleurs !

LA MUSE

poète, qu'as-tu? Jadis , au mois des roses, En riant, tous les deux nous partions pour les bois. Ta lèvre gazouillait bien des strophes écloses, Oiseaux dorés, aux chants doux comme les hautbois. Ne t'en souvient-il plus des rives d'où la Seine, Orgueilleuse et laissant son écharpe de reine Flotter, comme une moire aux fleurs des nénufars, S'en allait refléter les monuments des arts ? Puis, lorsque dans les prés, sur le fimitdeJ]^automne , On voyait s'arrondir une blonde couronne , Ne t'en souvient-il plus des pourpres du couchant , Et dansJes boisjaunis, l'adieu triste e t tou chant ' Qu'en partant pour les bords où naissent les oranges, Aux échos attentifs envoyaient les mésanges?

L'hiver, quand la bougie , étoilant le cristal , Éveillait sous ta plume un conte oriental ,

Ne te souvient-il plus ce des bosquets de platanes

« Où dans l'ombre, le soir, l'essaim blanc des sultanes,

« Respirant la fraîcheur du parterre embaumé ,

« Près du Golfe , aux hamacs se banlançait^ pâmé? »

LE POETE

mes illusions , qu'êtes-vous devenues ,

Vous qui jadis avec des ailes d'or.

Dans les champs de l'azur et par delà les nues ,

Montiez plus haut que le condor?

Foi, Jeunesse, Amour, vous, mes douces colombes,

L'ombre a gagné notre ciel irisé.

Hélas! devions-nous voir à l'angle de ces tombes ,

Vous, votre essor, et moi, mon cœur brisé ?

LA MUSE

Hé quoi ! ton œil pensif, aux brumes de Décembre Voit des enfants du spleen danser le chœur fatal ?

— lOO —

Ami y ne veux-tu pas que , parfumant ta chambre , Le népenthès aimé soudain brûle dans Tambre , Et, suivant les détours du tuyau de santal , Jusqu'au fond de ton cœur porte l'oubli du mal ? Tu verrais, s'encadrant aux bords de ta fenêtre , Dans la vague fumée une ville apparaître , Blanche, dans Tonde bleue , avec ses escaliers , Ses balcons découpés en dentelles , ses dômes Qui s'élancent, portés sur de frêles piliers , Ses moresques treillis où passent des fantômes De houris , ses jardins pleins de douces clartés , - Ses caïques au vent arrondissant leurs voiles, Et son ciel aux canaux égrenant les étoiles : Tu verrais ces tableaux , par les flots répétés ,

Surgir au bord du narghilé qui fume , Et , chassant loin de toi l'ennui qui te consume ,

En cercles bleus dans le vide emportés

— lOI —

La Muse en souriant déliait son écbarpe.

On entendît alors frémir comme une harpe

Pour un hymne d'hymen :

Le lin à ses pieds tombe et montre un sein d'ivoire Que voilaient seulement sa chevelure noire

Et sa pudique main.

Le poète se tut et , fermant la prunelle, Soudain il se sentit emporté par une aile

Vers un monde inconnu...

Le matin avec Paube il se leva joyeux, Et son regard cherchait parmi les draps soyeux

L'empreinte d'un sein nu.

Mars 1863.

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