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IX. — CoNSIDÉRATIONS SUR L'ÉTUDE DES ROSES

En présence de la confusion qui règne dans la science au sujet de l'espèce, je crois devoir rappeler quelques principes qui, à mon sens, peuvent utilement diriger le phytographe dans l'étude des Roses.

Après avoir lu le premier fascicule des Primitiae Monographiae Rosarum, plusieurs botanistes se sont imaginé que J'étais devenu partisan de la subdivision des types dits linnéens, que j'avais renié les principes qui m'avaient toujours guidé dans l’appréciation des formes végétales, pour adopter les principes de l'école moderne. Ces botanistes ont sans doute compris bien mal divers passages de mon travail, car j'y marque clairement et sans ambages mon opinion, bien connue du reste, sur la plupart des créations spécifiques de l’école moderne. Si dans ce premier fascicule, j'ai, à mon tour, distingué spécifiquement des formes secondaires, de petites espèces, ce n’est pas dans le but de les maintenir au rang des véritables espèces, mais, comme je l'ai fait remarquer, c'est, au contraire,

pour parvenir plus facilement à démontrer que ces mèmes formes secondaires ne sont pas de vrais types spécifiques. En employant cette méthode, j'espère arriver à convaincre les partisans de l’école moderne de l'inanité de la plupart de leurs créations et à les forcer à reconnaître que leurs principes de spécification les conduisent fatalement à la distinction spécifique de l'individu. Û

Le genre Rosa, groupe dont les espèces véritables ont peut-être été le plus divisées, sera probablement le genre un peu important qui, le premier, servira à renverser définitivement la théorie spécifique de l'école moderne.

On a prétendu que le genre Rosa était plus que tout autre polymorphe dans ses espèces ; mais cette opinion est-elle réellement fondée? Je ne le crois pas. Dans ce groupe, la polymorphie est très-grande, il est vrai, mais elle ne l’est sans doute pas plus que dans une foule d’autres groupes dont on ne fait aucunement mention sous ce rapport; si cette polymorphie est mieux connue, mieux constatée, elle le doit, d’une part, à la nature des espèces qui sont ligneuses et, d'autre part, à des recherches plus actives et en même temps plus anciennes. En effet, depuis très-longtemps, les Roses ont attiré l'attention des botanistes et les formes spontanées de même que les formes cultivées ont fait l'objet d'une foule d'ouvrages, qui aujourd'hui composent une bibliothèque tout entière ; d'un autre côté, les espèces étant ligneuses, souvent fortement buissonnantes et d’un accès facile, il a été possible de revoir, d'année en année, la mème forme sur place, de l’étudier dans ses moindres détails, d'en distribuer de nombreux spécimens et de fixer ainsi sur elle l’attention des botanistes. Toute forme plus ou moins intéressante à pu devenir l'objet de recherches spéciales qui lui ont

donné une importance systématique que n’ont point acquise des formes de même valeur, mais appartenant à des genres moins étudiés. Une forme annuelle qui parait et disparait, qui change de place d'une année à l’autre, une forme vivace, mais herbacée, représentée peut-être par un seul pied ou une seule touffe, une forme ligneuse à tige élevée, ne’ sont pas dans des conditions aussi favorables que les Roses pour être étudiées avec soin et pour acquérir l'importance systématique de ces dernières. J'estime donc qu'un grand nombre de genres, livrés aux mêmes investigations que le genre Rosa, nous dévoileraient une polymorphie aussi marquée que ce dernier. C'est, au surplus, à ces conditions favorables à l'étude et à la récolte de nombreux spécimens qu'est due, en grande partie, la multiplication extraordinaire de petites espèces dans le genre Rosa.

L'histoire de la botanique nous apprend qu'au siècle dernier la flore d'Europe s’est successivement enrichie d’une foule d'espèces véritables, que les anciens botanistes n'avaient pas découvertes ou qu'ils avaient méconnues ; que Linné a distingué, dans un grand nombre de cas, plusieurs espèces où ses devanciers n'avaient vu qu'un seul type spécifique. Elle nous apprend que les successeurs du célèbre réformateur suédois ont démembré, et avec raison, des espèces linnéennes qui étaient complexes. Considérant ce progrès continu, cette marche ascendante, les adeptes de l’école moderne, dite des subdivisions, ont cru que cet accroissement dans le nombre des espèces ne devait pas s'arrêter; ils ont même prétendu que la flore européenne n'avait été étudiée avant eux que d'une manière très-superficielle, qu'en la soumettant à un examen approfondi et en employant une méthode d'analyse plus

rigoureuse, elle fournirait encore un très-grand nombre de types spécifiques nouveaux. En effet, cette étude plus approfondie, dirigée avec une méthode d'analyse plus subtile, a produit le résultat prévu et l'on peut assurer que dans un temps très-rapproché la flore européenne verra le nombre de ses espèces au moins décuplé. Le genre Rosa, par exemple, compte actuellement des espèces par centaines et il n'y aura rien d'étonnant à ce que dans peu d'années le nombre des Roses s'élève à mille et mème à quinze cents! Mais sont-ce là de véritables espèces, des types réellement distincts? En général, parmi les créations spécifiques faites par l’école nouvelle, il se trouve certainement des types spécifiques véritables, types aussi bien caractérisés, aussi distincts que les meilleurs types admis par l'école linnéenne ; mais, selon moi, la majeure partie de ces espèces nouvelles ne sont, au fond, que des formes secondaires, de simples variétés et même des variations.

Pour ce qui concerne les formes secondaires élevées au rang d'espèces dans le genre Rosa, mon intention n’est pas d'en discuter la valeur en m'appuyant uniquement sur des principes ou sur des théories, qui ne peuvent guère influer sur l'esprit de ceux qui ont établi ces petites espèces, car l'école moderne y oppose d’autres théories et d’autres principes, mais de les discuter surtout avec des faits. Aussi me suis-je placé dans le champ des faits et ai-je suivi les novateurs pas à pas sur leur propre terrain. Pour le genre Rosa, en adoptant la nouvelle méthode, j'ai en quelque sorte devancé ces derniers en fait d'analyses subtiles. Dès aujourd'hui, je puis leur démontrer, avee de nombreuses preuves à l'appui, que leurs principes de spécification les conduisent déjà à la distinction spécifique du

buisson, de l'individu ; je pourrais même leur prouver que les caractères distinetifs qu'ils emploient permettent parfois de distinguer plus d’une de leurs petites espèces sur le même buisson. Ces petites espèces qu'ils se sont efforcés de caractériser ne sont pas, le plus souvent, de vrais types secondaires homogènes dans leurs représentants, mais des associations artificielles de formes plus ou moins voisines qui, à leur tour, peuvent être démembrées. Du reste, et ici je parle d'après un assez longue expérience et en connaissance de cause, il est souvent très-difficile d'identifier d’une facon satisfaisante deux spécimens provenant de deux individus différents, tant les caractères des petites espèces sont devenus subtiles : dans un très-grand nombre de cas, on n'arrive plus qu'à faire des rapprochements, mais non des identifications.

Tout en critiquant les principes et la méthode de l'école moderne, gardons-nous de méconnaitre les services que celle-ci a rendus directement ou indirectement à la science. Animée d'une foi scientifique très-ardente, cette école ne laisse échapper aucune forme; elle cherche et découvre beaucoup plus que celle qui l’a précédée. Par elle, chaque espèce véritable sera connue dans ses moindres variations et par conséquent mieux connue qu'elle ne l'était auparavant.

La lutte aujourd'hui engagée entre les deux écoles rivales sera très-favorable aux progrès de la science ; grâce à elle, la phytographie tend à reprendre le rang qu'elle occupait autrefois et qu'elle avait perdu, en grande partie, parce qu'au lieu de progresser rapidement à l'égal des autres branches de la botanique, elle s'était trainée longtemps dans les voies battues et faciles.

Pour dresser l'inventaire général de certaines flores exotiques, pour les ouvrages généraux destinés à inventorier les

formes principales, on sera forcé encore assez longtemps de suivre la méthode ancienne, qui consiste à passer assez légèrement sur chaque type en le caractérisant par une courte phrase diagnostique. Mais ces travaux seront, comme la plupart de ceux qui les ont précédés, des travaux en quelque sorte préparatoires, limitant le champ qui doit ètre définitivement défriché par les pionniers de l'avenir. Grande me parait l'erreur des savants qui s'imaginent que la science est fixée par les travaux déjà publiés, car la majeure partie de ceux-ci doivent être remaniés et compiétés par des études et des recherches plus étendues, plus approfondies. La nature est pour ainsi dire inépuisable et etquelle qu'ait été l’activité déployée par les naturalistes qui nous ont devancés, ceux-ci ont encore laissé une immense quantité de faits à élucider.

Dans les conditions où se trouve actuellement la phytographie, le botaniste qui veut sérieusement faire avancer la science doit se borner dans ses travaux et n'embrasser qu'un sujet assez étroitement limité. Le temps n'est plus où le mème phytographe pouvait successivement toucher à une foule de points, élaborer plusieurs monographies et rédiger des ouvrages généraux ; il faut aujourd'hui creuser profondément le même sujet et l'épuiser si c'est possible, sous peine de voir tout travail remis de nouveau sur le métier et refait peu de temps après sa publication.

Le genre Rosa nous fournit un exemple frappant de ce qui vient d'être avancé. Ce groupe est peut-être celui qui a été le plus souvent traité, sur lequel on a le plus écrit, dont les espèces et les variétés ont été le plus fréquemment représentées par le crayon ou le pinceau, et chose étrange ! c'est peut-être le genre le plus mal connu

et sur le compte duquel ont été exprimées les opinions les plus contradictoires. Les confusions sans nombre qui fourmillent dans beaucoup de Jardins botaniques et dans la plupart des herbiers, les assimilations plus que surprenantes faites par les botanistes voyageurs, et, d’un autre côté, les quelques dixaines d'espèces, admises par les uns, opposées aux centaines de types, acceptés par les autres, témoignent surabondamment de la vérité de la proposition précédente. D'où vient que ce genre, qui a été traité par un grand nombre d'hommes de talent, soit encore dans l’état déplorable où nous le voyons ? Cela vient de ce que ces hommes de talent n'ont pas consacré au genre Rosa un temps suffisamment long pour arriver à la connaissance des espèces véritables.

C’est précisément à cause de l'état imparfait dans lequel est resté le genre Rosa que j'ai entrepris l'étude approfondie de ce groupe intéressant. En abordant cette étude entourée de difficultés presque insurmontables, mon but est multiple. Mon intention est d’élucider complétement ce groupe au point de vue morphologique, de tracer laire géographique de ses espèces, de combattre les tendances et les excès de l’école moderne et de montrer dans quelle voie il faudrait que la phytographie füt dorénavant engagée. Un tel sujet embrassé de cette façon ne peut être traité avec la concision que réclament les botanistes qui ne voient dans la phytographie qu'une branche tout à fait secondaire de la botanique et dont le seul but est de fournir le moyen de déterminer les formes végétales; aussi qu'on ne soit pas surpris de me voir donner aux matériaux que je publie sur l’histoire des Roses un développement considérable.

La phytographie, telle qu'on doit la comprendre, ne

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