‹ Prince KozakokoffChapitre 3 sur 11 · PRINCIPAUX PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PRINCIPAUX PERSONNAGES

de pied ferme, mais en vain, l’attaque des troupes du Sultan;

avec une constance inébranlable il était resté héroïquement à son poste jusqu’à la fin de l’année 1885, époque à laquelle il

s’était décidé à abandonner la carrière des armes, emportant toutefois dans sa retraite le titre de « Sauveur d’Arkhangel »,

à lui unanimement décerné par la population entière de cette ville septentrionale, qui, pour être la plupart du temps fermée à

la navigation, n’en est pas moins ouverte aux sentiments élevés.

famille, et prit la parole en ces termes :

« Mes chers enfants! Il y aura tantôt trente-cinq" ans que nous vivons paisiblement dans notre belle résidence de Nicholskoe, trente-cinq ans que nous ne l’avons jamais quittée, si ce n’est pour aller chercher des champignons dans les forêts

vierges du voisinage, ou pour assister au mariage de l’un de nos serfs, qui jadis ne manquaient jamais de venir solliciter notre bénédiction de seigneur et suzerain. Mais depuis quelques années — chose étrange! — les champignons deviennent rares et les serfs , maintenant qu ils ont le droit de se marier sans notre intervention, s’obstinent à ne plus nous inviter à leurs noces. Nos principales distractions, qui consistent dans la lecture à haute voix del 'Almanach de 1807 et de quelques romans instructifs et nouveaux, tels que Télémaque et Robinson Crusoé, ces distractions, dis-je, menacent, à la longue, de devenir monotones.

Sans doute, la vie des champs a de puissants attraits, et le doux Virgile — poète latin actuellement décédé — a pu dire justement :

O Rus, qnando te aspiciam! ...

Délicate allusion, d’ailleurs, à notre chère patrie! Mais, somme toute, si j’en crois le proverbe, il ne faut pas abuser même des meilleures choses, et, après mûre réflexion, voici ce que j’ai décidé.

Mes enfants!... (Ici le Prince éternua avec violence.)

— Dieu vous bénisse! s’écrièrent en chœur la Princesse, les enfants et tous les domestiques, qui écoutaient aux portes.

— Merci! continua le Prince, cet éternuement est de bon augure; il est inattendu, comme la nouvelle que je vais vous annoncer : Nous allons faire un grand voyage! »

A ces mots éclata un tumulte extraordinaire dans le salon, 1 antichambre , et jusque dans la cuisine, les communs et les écuries, car tout le personnel occupant ces différents corps de logis était honorablement représenté aux moindres interstices des portes et des fenêtres de la vaste salle. Même, un jeune marmiton, qui dans l’excès de sa curiosité était monté sur le toit pour mieux entendre en appliquant l’oreille à l’extrémité du tuyau de la cheminée du salon, fit un mouvement si brusque, aux dernières paroles du Prince, qu’il perdit l’équilibre et

tomba, la tête la première, dans la cheminée, d’où il fut retiré non sans peine et dans un état voisin de l’asphyxie.

Cependant la maison du Prince ressemblait maintenant à une ville en état de siège. Les chambres à coucher se trouvèrent bientôt transformées en greniers, où l’on entassait tous les objets indispensables pour un long voyage : une cuisine portative, une tente garnie de dix hamacs, dix coussins de moyenne grandeur, dix matelas, dix lavabos et deux cent soixante-trois malles pour les objets de première nécessité.

Le cuisinier obéissant directement aux ordres du Prince prépara des conserves, des pâtés froids et autres provisions de bouche en telle quantité que les voyageurs et leur suite pussent

braver hardiment les atteintes de la faim durant six mois pour le moins. Les vins, soigneusement emballés dans des caisses

gigantesques, devaient précéder la batterie de cuisine, sous la surveillance du majordome; quant aux colis principaux, qui renfermaient la bibliothèque, les meubles, les voitures, les pompes à incendie, le billard, l’argenterie, les tableaux, les statues, les lustres et les candélabres, il fut convenu qu’ils seraient expédiés à part, quelques jours avant le départ de la caravane.

Tout allait donc pour le mieux, quand un beau matin une altercation assez vive s’éleva entre le Prince et la Princesse au moment où ils se rendaient, suivis de leurs enfants et de leurs

serviteurs, à la chapelle du château. La Princesse voulait à toute force emmener en voyage les trois clarinettes qui formaient l’orchestre de campagne du Prince, mais ce dernier

refusait son consentement et déclarait nettement qu’il entendait voyager à l’anglaise, n’emportant avec lui que le strict nécessaire. L’une insista, l’autre persista tant, qu’enfin la Prin-

cesse exaspérée en prit une crise de nerfs et se trouva mal. Alors, affolées, les cinq princesses, ses filles, se mirent à pousser des cris perçants, entourant leur père, lui reprochant la dureté de

sa conduite ; bref, elles lui arrachèrent la promesse qu’il emmènerait les trois clarinettes; et cette concession rendit instantanément la santé à leur auguste mère. Le Prince promit tout ce

qu on voulut, en murmurant : « Oh! les femmes! les femmes comme le disait Shakespeare, et il avait bien raison!... »

Forte de ce premier succès, la Princesse demanda aussitôt que le docteur Doubina(i) — attaché depuis vingt-cinq ans à la maison en qualité de philosophe — fît également partie du

(i) Frère du célèbre explorateur. Voyez : A la découverte de la Russie, Plon, Nourrit et Cle, éditeurs.

voyage. Cet illustre savant, d’origine bulgare, se distinguait par un mutisme remarquable et un appétit plus remarquable encore. Petit de taille, presque aussi large que haut, avec de longs cheveux bouclés, le docteur n’avait de saillant, au phy¬

sique, que sonnez plat, fortement relevé parle bout, et dont les larges narines, perpétuellement en mouvement, comme celles d’un chien d’arrêt, semblaient humer les effluves odorants d’un comestible quelconque.

Quelque vingt-cinq ans auparavant, au cours d’un long

voyage en Russie, le docteur Doubina était arrivé à Nicholskoe; avec sa courtoisie habituelle, le Prince l’avait accueilli par ces mots : « Soyez le bienvenu et veuillez considérer ma maison comme la vôtre ! » Le docteur avait pris a la lettre cette formule banale de politesse et s’était immédiatement installé au château, où le Prince résigné avait fini par le considérer comme un meuble à la fois encombrant et inutile. En revanche, la Princesse l’avait pris en affection pour l’attention religieuse qu’il prêtait à ses discours, au récit de ses souvenirs de jeunesse, à l’exposé de ses théories sur la vie, le monde, la médecine, au développement de ses recettes de cuisine et à l’explication de ses songes et de ses pressentiments. Immobile et muet, assis vis-à-vis d elle, pendant des heures il ne donnait signe de vie que pour grignoter un biscuit ou sucer un sucre d’orge, ce qui faisait dire au Prince que le docteur possédait le rare talent de dormir les yeux ouverts et de manger en dormant.

« Mais enfin, ma chère amie, dit le Prince, que ferons-nous du docteur en voyage? Il ne nous sera d’aucune ressource, puisqu’il n’ouvre jamais la bouche... que pour manger.

J’ai pris l’habitude d’avoir toujours le visage du docteur

devant moi, repartit la Princesse, et puis je le vénère, cet excellent docteur : c’est un philosophe !... D’ailleurs, vous emmenez bien Michka!

Ah! Michka, c’est tout autre chose, répondit le Prince;

Michka est mon vieil ami, et d’ailleurs il mange beaucoup moins que le docteur; il nous coûtera en tout cas moins cher. »

Michka était l’ours apprivoisé du Prince, et du matin au soir il trottinait derrière lui, en manifestant sa bonne humeur par de petits grognements affables , toutes les fois que son maître lui adressait la parole.

« Hélas! que je suis malheureuse! s’écria la Princesse, éclatant en sanglots. Vous prenez en horreur tous ceux que j’aime!

Assez ! assez ! s’écria le Prince en se bouchant les oreilles.

Ne pleurez pas, au nom du ciel! »

Puis, se tournant vers le maître d’hôtel : « Que 1 on emballe le philosophe », ajouta-t-il d’un air résigné.

Le docteur avait assisté à cette petite scène de famille sans sourciller et sans proférer une syllabe. Son regard errait dans l’espace et semblait y suivre avec complaisance , comme en un rêve, un défilé de gigots imaginaires et de foies gras fantastiques. A peine eut-il entendu les dernières paroles du Prince, qu’il pivota sur les talons et, toujours muet, se dirigea vers

l’office. Là, il ouvrit un buffet plein de victuailles et, avec

rapidité qui tenait du prodige, fit disparaître une douzaine de sandwichs au caviar; après quoi il attaqua un vaste pâté de

gibier qui affectait extérieurement la forme d’une tour crénelée. Au bout de quelques minutes, cette fortification paraissait avoir subi un bombardement vigoureux, car il en restait à peine quelques débris. Cette légère collation fut arrosée d’un carafon de madère; puis le philosophe rentra majestueusement dans son appartement pour y faire un somme, ainsi qu’il en avait l’habitude après chacun de ses repas. Il partageait ainsi sa journée en deux parties égales, dont l’une était consacrée à une activité salutaire et l’autre à un repos justement mérité.

Présentons ici en quelques mots nos principaux personnages.

Le prince Kozakokoff était un vieux guerrier dans toute l’acception du terme, long au physique, carré au moral. D’une franchise parfois brutale, il était homme à dire tout ce qu’il pensait, à moins qu’il ne jugeât plus prudent de se taire; caractère entier, il n’en faisait qu’à sa tête, sauf avis contraire de la Princesse.

Très grand fumeur, le Prince possédait une collection de pipes des plus remarquables. Elles étaient rangées par catégories dans une pièce particulière, et chacune d’elles avait sa destination spéciale : pipes « du matin », « du soir » et a de l’aprèsmidi », pipes « du dimanche », « des grandes fêtes » et « de deuil ». Il y avait également la panoplie des pipes « historiques », qui rappelaient les événements mémorables de la vie du Prince, tels que son mariage, la naissance de ses enfants, les grandes manœuvres militaires auxquelles il avait pris part. Le Prince manifestait sa prédilection pour les unes et son antipathie pour les autres. Il leur avait donné à toutes des surnoms et tenait un registre exact de leurs états de service.

Profond tacticien, le Prince s’était adonné, depuis le jour de sa retraite, à l’étude des questions les plus élevées de l’art militaire, et son occupation favorite consistait à parcourir rapidement les salles du château, en sonnant la charge avec un clairon qu’il portait toujours en sautoir et dont il se servait sans cesse, soit pour appeler ses gens, soit pour indiquer l’heure des repas ou des promenades. Dans les réunions de famille, auxquelles il conviait

qu’il était un véritable virtuose de cet instrument, malheureusement trop négligé, de nos jours, par les grands interprètes de l’art musical.

parfois ses plus proches voisins de campagne, le Prince aimait aussi à exécuter des roulements sur un tambour, qu’il gardait précieusement dans son cabinet de travail. Il est juste d’ajouter

La princesse Loukéria, sa femme, était grande, maigre, sèche et délicate de santé. Elle souffrait fréquemment de violentes migraines, et, lors de ces accès, elle avait pris l’habitude de s’enfermer dans sa chambre à coucher, stores et volets fermés, et de se couvrir la tête de tranches de citron , maintenues par tout un système de bandelettes de toile, ce qui lui donnait alors l’air profondément vénérable d’une momie d’Égypte artistement embaumée.

Deux parentes aussi pauvres qu’éloignées faisaient, depuis de longues années, partie de la maison de la Princesse, qu’elles suivaient du matin au soir comme une ombre double. Elles se nommaient Olga Ivanovna et Glafira Petrovna, et leur longue cohabitation avait fait germer entre elles des sentiments très naturels de profonde et sincère aversion.

Olga Ivanovna était une petite femme replète et rouge

comme une tomate arrivée à complète maturité. Elle affectionnait les nuances claires, les faux bijoux et les fleurs artifi-

cielles, dont elle saupoudrait à profusion la perruque jaune qui ornait sa tête.

Sa compagne, Glafira Petrovna, était noire comme un antique pruneau et sèche à l’avenant. Elle se complaisait dans les petites

pratiques d’une étroite religion, passant ses soirées à prier pour les fautes du prochain et ses journées à... les découvrir. Invariablement vêtue de noir, elle avait un maintien digne et austère; elle ne se déridait qu’en parlant du séjour prolongé qu’elle avait fait jadis, paraît-il, chez une princesse circassienne dont personne n’avait jamais pu articuler le nom, mais où elle avait été traitée en véritable enfant gâtée, - — c’est elle du moins qui l’affirmait. « Lorsque j’étais chez la Princesse... », tels étaient

les mots qui invariablement annonçaient le commencement d’un interminable récit, rempli selon toute vraisemblance de péripéties émouvantes, mais qu’elle n’était jamais parvenue à placer, car l’auditoire se dispersait immédiatement avec une rapidité fâcheuse.

Les trois jeunes Princes étaient de véritables enfants de la nature. Soumis par leur père à une éducation toute militaire, ils avaient contracté de bonne heure des habitudes d’ordre, d’obéissance passive et de sévère discipline, tandis que la Princesse mère leur inculquait les principes de sa foi robuste et de sa religion héréditaire. Aussi — sauf la fâcheuse surdité du prince Ivan , et l’infirmité accidentelle du prince Egor — ces braves jeunes gens pouvaient-ils être considérés comme des modèles de perfection, un peu naïfs, sans doute, et ne connaissant le monde que par ouï-dire, mais brûlant du désir de bien faire et de voler de leurs propres ailes.

Les cinq filles de la Princesse se ressemblaient toutes d’une manière frappante. Grandes et minces, leur taille avait la souplesse du jonc, mais malheureusement leur teint en avait aussi la couleur. Leurs parents leur avaient donné des surnoms qui ne cadraient pas toujours exactement avec leur extérieur. Ainsi l’aînée, Zénaïde, — qui tournait déjà le dos à la quarantaine et l’avait même perdue de vue, après l’avoir dépassée, — portait dans la famille le surnom de Bébé; ses sœurs répondaient aux diminutifs de Bibi, Didi, Fiji et Kiki. Ces jeunes filles entre elles ne parlaient jamais qu’anglais — ce qui est, comme chacun sait, le signe distinctif des classes supérieures en Russie. Leurs parents, qui ne comprenaient pas un traître mot de cette langue, étaient cependant très fiers des connaissances linguistiques de leur progéniture, et il arrivait fréquemment que le Prince dît à ses filles : « Allons, mes enfants! parlez anglais entre vous ! » Aussitôt les cinq princesses entamaient

une discussion quelconque dans la langue de Shakespeare,

légèrement modifiée à leur façon, — et alors le Prince les con-

templait avec admiration et lançait des coups d’œil d’intelligence à la Princesse, qui, dans son exquise sensibilité, essuyait

une larme furtive, tant son cœur de mère débordait de joie et d’orgueil.

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