CHAPITRE II
DÉPART DU PRINCE ET DE SA FAMILLE. — COMMENT ILS ARRIVENT A MOSCOU. SÉJOUR A SAINT-PÉTERSBOURG. — DÉPART.
Au bout de trois semaines, les préparatifs du voyage se trouvèrent à peu près terminés.
Tous les bagages s’accumulaient, s’alignaient dans la grande cour du château, et une véritable armée d’emballeurs était nuit et jour occupée à clouer les caisses, ficeler les paquets, tout en faisant retentir les échos de leurs chants variés. Car, en Russie — particularité bizarre ! — les ouvriers ont la singulière habitude d’accompagner leur besogne de musique vocale, et — détail plus étrange encore ! — c’est même la seconde occupation qui joue le rôle principal. Ce gigantesque travail était aussi retardé par le zèle excessif des femmes de chambre, qui, dans la crainte d’oublier au dernier moment quelque objet essentiel de la toilette de la Princesse et de ses filles, apportaient sans cesse aux emballeurs des cargaisons entières de robes, de chapeaux, de chaussures de toute espèce, de flacons, de boîtes, de cartons, de sacs, etc., de sorte que les cris d’impatience, les interpellations, les ordres donnés aux domestiques et aux ouvriers se croisaient dans l’air sans trêve ni répit. Au milieu de ce tumulte indescriptible, mais pittoresque, la seule figure placide que l’on vît apparaître de temps en temps était celle de l’impassible docteur Doubina, qui venait jeter un coup d’œil complaisant sur les coffres à provisions et se retirait ensuite.
Le jour du départ arriva.
Par une belle journée de printemps, on vit une longue file de
chariots quitter le château; trois courriers d’âges différents les précédaient; enfin venaient le Prince, la Princesse avec les
cinq princesses, leurs filles, et les trois princes, leurs fils, chaudement enveloppés dans de longues fourrures dont les plis gracieux flottaient hors des portières de leurs voitures. Dans les champs, sur les routes, les paysans se découvraient; dans les villes, les passants s’arrêtaient et contemplaient avec une admiration mêlée de surprise ce cortège imposant et grandiose ; mais
A la gare du chemin de fer de Moscou, le Prince commença par aviser un employé auquel il déclina longuement son nom et ses titres; sans s’inquiéter de la surprise de cet homme, auquel cette formalité ne paraissait nullement indispensable, il lui offrit une pièce d’or comme pourboire et lui demanda de le faire arriver
à Pétersbourg, lui et sa famille, trois heures avant tous les autres voyageurs. L’employé empocha la pièce d’or et lui conseilla de prendre le train de midi, lui jurant, sur l’honneur, qu’il arriverait, de cette façon, bien avant ceux qui prendraient le train de deux heures. Le Prince le quitta, en se frottant les mains, enchanté de ce résultat surprenant.
Mais, au moment de partir, surgit une grave difficulté, qui risquait de compromettre tout à fait ce voyage, commencé sous d’aussi heureux auspices. L’administration du chemin de fer se refusait à charger tous les bagages du Prince dans le train de vitesse; car les meubles, les tableaux et autres objets de grande dimension sont considérés comme des marchandises, et ne peuvent être expédiés que par des trains spécialement
affectés à cet usage. L’employé lui donnait fort obligeamment ces explications, lorsque le Prince, croyant qu’on le qualifiait de marchand, — ce qui est, comme chacun sait, la plus grande offense que l’on puisse faire à un homme de qualité, — se rua avec fureur sur le pauvre employé ahuri, et tous deux roulèrent sur le sol. A cette vue, la Princesse mère et les cinq prin¬
cesses ses filles tombèrent elles-mêmes sans connaissance dans des attitudes variées a 1 infini. Tout le personnel de la gare accourut au bruit et s empressa autour de la Princesse mère et de ses filles, qui- furent transportées dans la salle d’attente, tandis que le Prince et 1 employé allaient s’expliquer au poste, où les avait immédiatement conduits un commissaire de police diligent. L’affaire n’eut pas de suites fâcheuses et se termina par le payement d une forte indemnité, que l’employé réclama pour les voies de fait auxquelles le Prince s’était livré sur sa personne.
Après de longs débats, plus animés que divertissants, toute la famille réunie en conseil examina la situation et décida à l’unanimité qu’elle ne voyagerait dorénavant qu’en train de
marchandises, pour ne point perdre de vue les bagages. Ainsi fut fait. Et voici comment le Prince, la Princesse, leurs enfants et leurs serviteurs ne débarquèrent à Saint-Pétersbourg que le
22 du mois de mai de l’année 1893, au lieu d’y arriver le 20 du même mois, ainsi qu’ils l’avaient annoncé à leur tante, la princesse Pulchérie Choknozoff, épouse du prince Mitrofane Choknozoff, général en retraite et grand officier de l’ordre de l’Hermine Polaire, commandant en chef du troisième corps des Kalmouks du Kamtchatka et Président du Comité central pour l’encouragement des cuirs de Russie.
La première entrevue de ce haut dignitaire avec le Prince fut des plus attendrissantes. On les vit, tour à tour, pleurer comme des fontaines et bondir de joie comme des chamois. Ces deux grands hommes ne s’étaient pas vus depuis quarante ans !
Trois jours furent consacrés à des promenades instructives à travers les rues de la capitale; mais le quatrième, le Prince et sa famille, jugeant qu'ils s’étaient suffisamment reposés, se décidèrent au départ; en quittant Saint-Pétersbourg ils ne laissaient derrière eux qu’un seul regret, celui de n’avoir pu pénétrer dans l’intérieur de la colonne Alexandre, ni monter jusqu à son faîte, et cela, par la faute du factionnaire, qui, avec un manque d’égards inqualifiable, s’était formellement opposé à cette ascension, sous le fallacieux prétexte que ce monument était fait d’un monolithe.