LE CAMP BOULEVERSÉ
BERLIN. — LA CONSULTATION. — L’INCENDIE. — ARRIVÉE A FRANCFORT. — CONSEIL DE FAMILLE.
Le trajet jusqu’à la frontière de Prusse s’effectua de la façon la plus satisfaisante; nos voyageurs furent bien quelque peu incommodés par le voisinage immédiat et indiscret de certains compagnons de route, occupant le wagon contigu, — douze
vaches et quatorze veaux, — qui par leurs beuglements prolongés, leurs mugissements sans fin, souvent même par des soubresauts qui ébranlaient le train entier, s’obstinaient à manifester le regret qu’ils éprouvaient à quitter leurs pâturages. Mais en dépit de ce petit désagrément, — conséquence inévitable de la résolution qu’ils avaient prise de ne voyager qu’en train de marchandises, - — le Prince et sa famille s’accommodaient d’autant plus gaillardement de cette fréquentation forcée qu’ils n’igno¬
raient pas l’influence salutaire que peuvent exercer sur l’organisme humain la vie au grand air, en général, et la cohabitation avec les vaches, en particulier; et cette pensée remplissait leur âme d’un calme voisin de l’attendrissement.
A la frontière de Prusse, les douaniers allemands leur posèrent les questions d’usage pour savoir s’ils n’avaient rien à
déclarer; le Prince à son tour voulut interroger les douaniers et leur demanda gravement s’ils appartenaient à l’aristocratie du pays; sur leur réponse négative, il crut devoir se renfermer dans un silence dédaigneux, après avoir d’ailleurs hautement
proclamé qu’il entendait n’être jugé que par ses pairs, — le Prince, en effet, était convaincu qu’il se trouvait en présence d’un tribunal; — toutefois, estimant prudemment qu’il fallait donner quelque satisfaction audit tribunal, il envoya ses trois domestiques devant le directeur de la douane, en les recommandant à toute sa sévérité, et les pauvres diables, qui s’attendaient à recevoir la bastonnade, se roulèrent aux pieds du chef de bureau interdit, en implorant sa miséricorde.
Pendant ce temps, on fouillait malles et colis, sans prendre garde aux cris désespérés de la Princesse et de ses filles, qui se croyaient tombées au pouvoir d’une bande de voleurs redoutables; d’ailleurs, leur résistance fut de courte durée, car elles ne tardèrent pas à se trouver mal simultanément dans les bras les unes des autres, formant ainsi un groupe, dont la composi¬
tion artistique et l’abandon langoureux ne pouvaient inspirer aux assistants que des idées de profonde admiration, avec une teinte passagère de mélancolie.
La visite de la douane dura trois jours et trois nuits, vu la quantité formidable d’objets que le Prince, toujours prévoyant, avait eu soin d’emporter avec lui; malheureusement, les droits d’entrée s’élevaient à une somme si considérable, qu’une fois payés, le Prince s’aperçut avec stupeur que son portefeuille était complètement à sec. Il se vit donc dans la nécessité d’attendre toute une semaine à Eydkuhnen la réponse de son banquier de Moscou, auquel il avait écrit sans retard pour avoir de l’argent. Hélas! la réponse, si longue à venir, arriva enfin, mais non l’argent : le banquier annonçait qu’il lui était impossible
d’envoyer la somme demandée avant trois autres semaines. Le Prince était, avant tout, homme d’action; il prit sur-le-
champ une grande résolution et, réunissant autour de lui toute sa famille, il prononça ces paroles mémorables :
Je ne bougerai pas d ici, tant qu’il me sera impossible d’avancer ou de reculer. Voyez! je suis calme!... « Que l’on m’apporte ma pipe et un verre d’eau-de-vie!... » comme l’a dit notre immortel poète Pouschkine.
On choisit donc un emplacement favorable pour y dresser les tentes, y suspendre les hamacs, et bientôt toute la famille du Prince put goûter les douceurs du sommeil, à la suite d’un copieux souper, égayé par les sons harmonieux des trois clarinettes, qui, ce soir-là, se surpassèrent. Chacun des voyageurs s’endormit en rêvant à son pays natal, aux vastes plaines fertiles, aux immenses forêts de sapins, parsemées de champignons odoriférants.
C’est précisément au moment même où ces songes si doux venaient voltiger autour de leurs couches, au moment où le Prince rêvait qu’ayant obtenu une audience de l’Empereur,
il développait devant Sa Majesté un projet gigantesque, un plan de génie qui allait bouleverser le monde et les armées : le remplacement dans les manœuvres des vulgaires soldats par de puissantes machines à vapeur; c’est au moment où l’Empereur, sous l’impression de cette révélation capitale, lui conférait le grade de commandant suprême de la cavalerie de la marine russe tout entière, — c’est à ce moment, dis-je, qu’un tumulte effrayant vint soudain les arracher tous des bras de Morphée.
Balayées comme par un ouragan, il n’était plus question des tentes; malles, colis, caisses, bagages volaient dans toutes les directions au milieu d’une confusion inexprimable ; la Princesse et ses enfants, incapables de lutter contre le tourbillon, roulaient pêle-mêle dans la poussière, tandis qu’une troupe
de cavaliers, suivie de près par plusieurs batteries d’artillerie de campagne, passait ventre à terre, à l’endroit même où, quelques instants auparavant, cette paisible famille dormait, bercée de songes heureux.
Par un malencontreux hasard, l’emplacement choisi pour le campement se trouvait précisément situé au centre du territoire des manœuvres d’un corps d’armée prussien : une simple charge de cavalerie avait suffi pour transformer en véritable chaos le terrain occupé par la petite colonie.
Deux des jeunes princesses avaient été projetées dans l’espace, à une hauteur prodigieuse; et pour comble de mal¬
heur, leurs crinolines, gonflées par la brise du matin, formaient parachutes et les empêchaient de reprendre pied sur la terre ferme aussi rapidement qu’elles paraissaient le désirer : elles mirent quatre heures à redescendre dans le sein de leur famille.
L’un des jeunes princes avait été lancé, lui, la tête en avant, contre un tonneau de vin du Caucase avec une telle violence, qu’il l’avait percé du coup; il s’y serait infailliblement noyé, s’il n’avait fait la planche pendant douze heures consécutives;
cet exercice prolongé ne l’empêcha pas, pendant douze heures, de pousser sans interruption des cris d’alarme et d’appeler à son secours.
Ce ne fut aussi qu’au bout de longues et patientes recherches,
de fouilles habilement dirigées, qu’on parvint à découvrir les trois clarinettes, qui avaient disparu simultanément dans une profonde
excavation et qu’on retrouva à quarante-trois pieds au-dessous du niveau du sol, dans une position verticale, la tête en bas ; inutile d’ajouter que nos trois musiciens commençaient à s’y ennuyer prodigieusement.
La Princesse mère n’eut, pour sa part, à déplorer d’autre perte que celle de son bonnet : un cheval de cuirassier l’avait
happé au passage ; deux ans plus tard, le colonel du régiment lui en renvoya les rubans.
Seul, le docteur Doubina n’avait pas été troublé dans [son sommeil. En homme prudent, il avait eu la sage précaution de se creuser au-dessous de sa tente une espèce de petit caveau et l’ingénieuse idée de garnir ce refuge de sérieuses provisions de bouche ainsi que de liqueurs variées ; c’est dans cet abri confortable qu’il s’était retiré, le soir venu, pour se coucher et dormir, sous une triple épaisseur de tapis faits avec des peaux d'ours*
On imagine sa surprise le lendemain matin quand il sortit de son asile et aperçut le campement complètement bouleversé.
« Ah ! enfin! vous voilà! illustre philosophe ! lui cria le Prince en le voyant surgir de terre. Eh bien ! que pensezvous de ce qui nous arrive ? »
Le savant s’arrêta court en face du Prince, muet, l’air profondément absorbé, et, tout en se grattant le bout du nez, sembla chercher longtemps les causes de ce cataclysme. Puis, sans mot dire, il tira du fond de l’une des poches de sa vaste redingote une gourde de dimension respectable qu’il porta à ses lèvres; quand il l’eut à moitié vidée, il fit demi-tour sur ses talons et reprit le chemin de son refuge d’un
pas ferme, toujours muet, insondable comme un sphinx et sans se préoccuper de l’exclamation plus énergique que parlementaire dont le Prince accompagnait sa retraite.
Au même moment, d’ailleurs, le bruit de deux voix aussi aigres que retentissantes vint attirer l’attention du Prince, et les deux demoiselles de compagnie parurent devant lui, La grosse Olga, rouge et essoufflée, poursuivait sa maigre compagne qui lui répondait d’un ton profondément méprisant.
« Qu’y a-t-il ? voyons! Expliquez-vous! Mais surtout que chacune de vous ne parle qu’à son tour! dit le Prince d’un air sévère.
— Excellence ! s’écria Olga Ivanovna d’une voix entre¬
coupée par l’émotion, depuis longtemps déjà j’étais en butte aux persécutions de cette horrible créature...
— Vous êtes une menteuse, une calomniatrice..., voulut interrompre Glafira dont les yeux lançaient des éclairs.
— Silence ! cria le Prince d’une voix tonnante.
— Altesse! continua la grosse blonde, la nuit dernière, au milieu du désordre général, on m’a volé mon chapeau neuf, un superbe chapeau tyrolien orné d’un vautour empaillé.
— Un vautour? en vérité! dit ironiquement Glafira: c’était une dinde... comme elle!
— Silence! s’écria le Prince; puis se tournant vers Olga Ivanovna : Et vous accusez de cette soustraction?...
— Cette femme ! dit la grosse blonde en désignant sa com-
pagne d’un geste théâtral; elle est jalouse du bon goût et de l’élégance de mes toilettes...
Jalouse! moi? interrompit Glatira exaspérée, et qu’aurais-je fait de son oie empaillée ?...
— Une oie? mon vautour! un vautour superbe ! Aussi grand qu’un aigle ! » criait Olga Ivanovna.
La discussion s’échauffait et menaçait de tourner au tragique, lorsqu’un fait inattendu vint couper court à l’altercation. Au moment où Olga Ivanovna levait les bras vers le ciel, comme pour appeler sur la coupable les foudres d’en haut, on la vit tout à coup, à la stupéfaction générale, s’élancer en l’air, en tournant comme une toupie, et retomber lourdement dix pas plus loin sur le sol. L’auteur de cette brusque évolution n’était autre que Michka, l’ours du Prince. Cet animal, fort espiègle de sa nature, s’était sournoisement glissé derrière Olga Iva¬
novna et d’un vigoureux coup de tête l’avait envoyée promener à travers l’espace.
« Très bien, Michka! dit le Prince en caressant son compagnon favori; voilà une bonne manière de mettre fin à une ennuyeuse conversation. »
Olga Ivanovna fort heureusement avait eu plus de peur que de mal, on la releva sans grand dommage, et, comme un bonheur n’arrive jamais seul, on retrouva bientôt après, à sa grande joie, son fameux chapeau tyrolien et son vautour.
A part cet incident, les quatre semaines que la famille Kozakokoff passa à la frontière de Prusse furent d’une monotonie tout à fait champêtre et primitive : quelques promenades, plus fatigantes que variées, le long de la ligne du chemin de fer, la lecture réitérée de l’Indicateur, l’exécution par les trois clarinettes de deux ou trois morceaux d’ensemble où ils se plaisaient à évoquer les souvenirs de leur patrie, comme, par exemple,
ces romances russes, si simples dans leur idée, si poétiques dans leur forme :
« Les jeunes gens arrivaient de Novgorod.. .
La jeune fille rouge était dans la rue... (bis), etc., etc.
Ou bien :
« Oh ! trop charmante contrée !
Oh ! pays miraculeux !
Mon ami m’a délaissée,
Car les hommes sont des gueux.
Pour me percer la poitrine Prends ton petit pistolet,
Et je ferai bonne mine A cet effroyable arrêt.
Fais graver une devise Sur ma tombe tout en haut,
Que chaque passant y lise :
L’amour conduit au tombeau (i). »
Cette dernière romance surtout produisait une impression poignante sur toute la famille du Prince, et le Prince lui-même, incapable de maîtriser son émotion, éternuait avec violence et crachait par terre sans interruption, chaque fois que revenait la mélancolique ritournelle qui terminait cette touchante complainte d’une jeune fille abandonnée par un vil séducteur et cherchant dans la mort un remède sinon réjouissant, du moins efficace, à ses douleurs incomprises.
Enfin les capitaux que le Prince attendait depuis un mois à la frontière de Prusse arrivèrent, et le Prince, fidèle à sa résolution, partit immédiatement pour Berlin, par le premier train de marchandises qu’il put prendre ce jour-là.
Il n’y fut pas plus tôt installé, à l’hôtel de Saint-Pétersbourg, qu’il fit mander les trois premiers médecins de la ville, les docteurs Shafskopf, Eselman et Naseweiss; il désirait les consulter pour savoir quelles étaient les eaux minérales capables de rendre la santé à sa femme et à ses enfants.
Le Prince, en s’adressant à ce? docteurs, avait choisi les chefs reconnus des trois grandes écoles de l’art médical moderne en Allemagne. Le Dr Shafskopf était le plus célèbre représentant des allopathes. Eselman (disciple du fameux Hahnemann)
(i) Traduction littérale du russe. Ressemblance garantie. (Note de l’auteur.)
personnifiait les doctrines des homéopathes. Quant au Dr Naseweiss, explorateur hardi des sentiers inconnus de la science,
il tenait haut et ferme l’étendard de la nouvelle école, qu’il avait fondée, des Graisse-moi-la-pathes — dont le nombre s’accroît chaque jour d’une façon inquiétante, quoique naturelle.
Les trois illustres praticiens se rendirent sans tarder à son appel, la consultation eut lieu le jour même.
Le docteur Shafskopf prit le premier la parole ; il commença par demander au Prince où étaient situés ses domaines et quel était l’âge de son intendant; puis il crut devoir s’enquérir encore de diverses autres circonstances : si le bilboquet n’était pas interdit en Russie comme tous les jeux de hasard, s’il était vrai qu’on donnât le knout au directeur de l’Observatoire les jours de pluie, etc., etc...
Après avoir obtenu des réponses parfaitement catégoriques, il déclara que la maladie du Prince et de sa famille n’était autre qu’une paracrétiniasis du diaphragme à l’état latent avec des dispositions à la périencroutinorêe du système nerveux, maladie incurable, dans le sens absolu du mot; cependant, dans le
cas particulier actuel, il prescrivait les eaux de Wiesbaden, de Hombourg ou d’Ems, au choix du Prince, avec un régime fort sévère, exclusivement composé de choucroute et de bière, car toute autre nourriture pouvait occasionner une mort instantanée et provoquer ainsi un mal à peu près irrémédiable et réfractaire aux traitements ordinaires de la science moderne.
Le Prince et sa famille écoutèrent avec une attention pleine d’anxiété le diagnostic et les conclusions thérapeutiques du savant docteur; lorsque celui-ci eut achevé sa péroraison, ils se tournèrent vivement du côté du docteur Eselman, qui, debout, la parole vibrante, combattait déjà violemment l’opinion du docteur Shafskopf; en quelques phrases nettes et précises il démontra d’une manière indiscutable : i° que la maladie de la Princesse et de ses enfants ne pouvait être guérie que par les eaux de Krœznach, de Carlsbad ou de Schlangenbad, et cela, à cause de la tranquillité absolue et complète dont jouissent les malades dans ces trois villes, plus méridionales qu’animées; 2° que son confrère, en conseillant un régime de choucroute, avait prouvé qu’il n’entendait rien à la médecine et qu’il ferait
mieux daller se promener que de donner des consultations.
A mesure qu’il parlait, les visages de ses collègues devenaient, tour à tour, pâles d’indignation, verts de colère, bleus de fureur concentrée, cramoisis de rage et jaunes de bile rentrée; les dents serrées, muets et tremblants, en proie à une épouvantable fureur concentrée, ils roulaient des yeux injectés de sang et offraient un aspect si terrifiant que les jeunes Princesses, d’un élan spontané et instinctif, se précipitèrent hors du salon en poussant des cris de terreur pendant que la Princesse mère, paralysée par la frayeur, se cramponnait aux bras de son fauteuil avec l’énergie du désespoir.
« Donnerwetter parapluie! » s’écria le docteur Naseweiss, qui jusque-la n avait rien dit, « vous êtes tous les deux des ânes! Pourquoi êtes-vous ici? pour donner de bons conseils à ces illustres malades et non point pour vous quereller comme de vrais charlatans et de simples apothicaires! animaux!... brutes!... chenapans!... Sangrados ratés!... »
Joignant le geste à la parole, le docteur Naseweiss se précipita sur ses deux confrères; ceux-ci, de leur côté, ripostèrent promptement en appliquant leurs coups avec une précision qui
dénotait chez eux une profonde connaissance du corps humain et une longue étude de l’anatomie comparée.
En présence de cette lutte acharnée le Prince courut en toute hâte au poste le plus proche pour faire empoigner les trois
fougueux disciples d’Hippocrate; mais ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, eurent bientôt mis au pillage tout le mobilier de l’appartement, se jetant simultanément à la face des epithetes de moins en moins parlementaires et des meubles de plus en
plus volumineux. Ce fut bien autre chose quand on voulut les séparer. Le maître de l’hôtel, qui tenta le premier de pénétrer dans la chambre, reçut sur la tête une armoire, ce qui lui fit immédiatement pousser au sommet du crâne une proéminence bizarre, non classée jusqu’alors par les phrénologues, mais qui fut dénommée par la suite, à cause de son origine, la bosse de la Médecine.
Le brigadier de la police faillit subir un sort analogue; un faux pas le fit choir au moment où il cherchait à s’emparer des combattants; une fois à terre, le corps de ce malheureux représentant de l’autorité servit en quelque sorte de piédestal aux trois savants, qui trépignèrent sur son dos, en prenant tour à tour les poses les plus sculpturales des athlètes de l’antiquité.
Le Prince sentit alors se réveiller en lui ses anciens instincts
de guerrier indomptable; n’écoutant que son courage, il se rua sur les trois médecins; mais un vigoureux coup de poing du docteur Naseweiss lui rabattit aussitôt son chapeau jusque sur le nez ; le docteur Shafskopf, dans le même instant, le saisit par les pieds et se mit à le faire tournoyer autour de sa tête avec une rapidité vertigineuse ; si rapide cependant que fut la rotation, elle n’empêchait pas le docteur Eselman de happer au passage avec une adresse surprenante la chevelure lamentablement ébouriffée du Prince, et chaque fois que la tête de
l’infortuné boyard revenait à portée de ces mains redoutables, elle leur laissait quelque mèche arrachée, pitoyable dépouille !
Dans l’ardeur du combat, les bougies furent renversées; les tapis et rideaux prirent feu, en peu d’instants l’hôtel devint la proie des flammes. Au milieu du brasier ardent, entourées d’une épaisse fumée, on entrevoyait encore les silhouettes des trois docteurs, qui, sourds à la voix de la raison et à celle des pompiers, continuaient à disserter avec une animation farouche sur quelque grave question de chirurgie transcendante, tandis
que les enfants du Prince entraînaient leur malheureux père.
My
à moitié rôti, loin d’une ville inhospitalière, dont il ne pouvait garder que des souvenirs aussi cuisants que pénibles.
A Francfort-sur-le-Mein, le Prince — à peine remis sur pied — réunit un conseil de famille afin d’étudier en communie plan de conduite qu’il conviendrait de suivre dorénavant. Il fut
décidé, à l’unanimité, que la famille se diviserait en trois groupes distincts, et que chacun d’eux prendrait le surlendemain une direction différente.
Le prince Ivan avec la Princesse sa mère, les deux demoiselles de compagnie, les femmes de chambre et les clarinettes, iraient passer six semaines aux eaux d’Aix en Savoie, où l’air des montagnes ne pourrait que leur faire le plus grand bien. Le prince Egor et les cinq princesses, ses sœurs, accompagnés
du docteur Doubina, se dirigeraient vers Bade, où, tout en prenant soin de leur santé, ces jeunes personnes trouveraient les habitudes d’élégance et les belles manières d’un monde choisi et brillant. Quant au Prince lui-même, il résolut de se rendre à Hombourg avec le plus jeune de ses fils, Phénogène, son ours favori, le fidèle Michka, et toute sa suite. La famille devait se retrouver au bout de six semaines ; le rendez-vous général fut fixé à Paris.