‹ Prince KozakokoffChapitre 6 sur 11 · DISPARITION MYSTÉRIEUSE DU PRINCE. — COMPLICATIONS POLITIQUES · texte numérisé non relu

DISPARITION MYSTÉRIEUSE DU PRINCE. — COMPLICATIONS POLITIQUES

Avant de se séparer, la famille voulut passer ensemble cette dernière journée, et se rendre au Tir national; le Prince, la Princesse, leurs enfants, ainsi que leurs nombreux serviteurs, revêtirent tous un costume de tirailleurs : chapeau vert, justau¬

corps vert, bottes à l’écuyère vertes, pantalon vert, chemise verte, cocarde aux couleurs de l’Allemagne et carabine à longue portée. Un immense char à bancs les conduisit jusqu’à l’emplacement du tir, signalé de très loin par un feu roulant de coups de fusil, qui ne cessait pas du matin au soir.

S’étant étourdiment trompés de porte, le Prince et sa famille pénétrèrent dans le stand, juste devant les cibles, en face des tireurs; heureusement et par un hasard vraiment providentiel il n’y avait, ce jour-là, au Tir national, ni Tyroliens, ni Suisses, mais simplement quelques modestes tireurs de la ville, qui brûlaient leur poudre plutôt par acquit de conscience que pour endommager les planches qui leur servaient de but; la vérité nous force à convenir qu’en fait de prix ces braves Francfortois auraient plus facilement obtenu un prix de persévérance qu’un

prix d’adresse, car il leur fallut plus d’une demi-heure d’efforts persistants pour arriver à loger deux balles dans les mollets

d’un des domestiques du Prince qui s’aperçut alors — mais un peu tard — du terrible danger qu’ils venaient d’affronter en se trompant d’entrée.

Sans perdre un seul instant son sang-froid, le Prince, avec la légèreté d’une biche effarouchée, se mit à courir à travers le champ de tir, suivi de toute sa famille, qui galopait derrière lui tant bien que mal, en dépit des bottes à l’écuyère bien gênantes dans un pareil moment. Le blessé fut laissé sur le terrain, car on avait vainement essayé de le traîner par le pied gauche jusqu’à la sortie. Détail curieux à noter; il se produisit alors un phénomène extraordinaire et inexpliqué : en présence du danger, le prince Egor recouvra subitement l’usage de ses jambes et stupéfia sa famille par ses bonds prodigieux.

Les autorités civiles et militaires de Francfort, informées de l’incident, ouvrirent immédiatement, sur les lieux mêmes, une

enquête des plus sérieuses, pour rechercher la cause première de ces événements qui avaient jeté le trouble dans les paisibles

distractions des tireurs francfortois. On appliqua la question du brodequin et de l’eau au domestique du Prince, qui ne put, d’ailleurs, fournir aucun renseignement en allemand, car il ignorait totalement cette langue; cependant, en sa qualité d’étranger, il fut condamné à mort comme espion et fusillé sur l’heure.

Le lendemain matin, conformément au plan adopté, la famille du Prince se dispersa dans trois directions différentes.

Le prince Ivan et la Princesse sa mère, précédés des trois clarinettes , firent une entrée triomphale à Aix en Savoie , par

une belle matinée de juin. La population leur fit une réception d’autant plus enthousiaste que des affiches , placardées sur tous les murs de la ville, venaient d’annoncer l’arrivée d’une troupe de singes savants, accompagnés d’une charmeuse de serpents, qui promettait de donner plusieurs grandes représentations.

Immédiatement les reporters de la presse locale se précipitèrent chez le prince Ivan pour l’interviewer; mais la surdité intense dont il était affligé amena un quiproquo des plus fâcheux : dès le lendemain en effet tous les journaux annon-

cèrent dans leurs dernières nouvelles qu’un chimpanzé de la plus grosse espèce errait en liberté à travers les corridors du Grand-Hôtel, qu’on ignorait si cet animal était dangereux, mais qu’en tout cas on devait craindre à chaque instant son apparition dans les rues de la ville. Les autorités s’émurent et le parquet fit une descente dans l’hôtel pour prendre les mesures indispensables et interroger la Princesse; mais à la vue des magistrats, la noble dame, ne doutant pas une minute qu’elle ne fût en présence des autorités réunies en corps pour lui souhaiter la bienvenue, commença une allocution en russe pour les remercier de leur visite et leur en exprimer toute sa gratitude. Puis, sur un signé de leur auguste maîtresse, les trois clarinettes attaquèrent vigoureusement un trepak russe (i) ; aussitôt trois des femmes de chambre s’élancèrent au milieu du salon et se mirent à esquisser un pas aussi gracieux que compliqué avec un brio et une perfection qui plongèrent les sévères magistrats dans un état de stupéfaction voisin de l’ahurissement le plus complet. A la fin tout s’expliqua et la cordialité la plus parfaite ne tarda pas à s’établir entre la municipalité et les nobles voyageurs.

La Princesse continua donc sa cure de la façon la plus satisfaisante. Deux fois par jour elle allait boire l’eau de la source, accompagnée de son orchestre, a la grande joie des baigneurs, qui faisaient à ces musiciens extraordinaires des ovations sympathiques, car c’était la première fois qu ils voyaient des clarinettes non aveugles et sans caniches.

De leur côté le prince Egor et les cinq princesses, ses sœurs, étaient arrivés à Bade, où ils avaient retrouvé les plus illustres représentants de l’aristocratie du monde entier, qui de tout temps s’est donné rendez-vous sur les rives fleuries de l’Oos, rivière plus étroite que profonde, mais offrant, au moment de la crue des eaux, des recoins très favorables pour la peche de la sangsue.

(i) Danse nationale qui rappelle la gigue.

Le prince Egor se rendit au Casino le jour même de son arrivée; il y fit aussitôt la connaissance d’un haut fonctionnaire turc, Détrouss-Pacha, qui le présenta tout de suite au comte Eskrokevitch, noble moldave exilé. Ces deux éminents personnages lui proposèrent immédiatement une partie d’écarté, pendant laquelle ils donnèrent libre cours à leurs convictions monarchiques en tournant une collection invraisemblable de rois.

Le prince Egor rentra à l’hôtel, le portefeuille complètement vide, mais enchanté d’avoir été admis à l’honneur de lier connaissance avec des gens aussi distingués.

Les jours suivants se passèrent en fêtes et en réjouissances de toutes sortes. Cette année-là, à Bade, la saison était exceptionnellement brillante : le Comité des courses était parvenu à réunir deux chevaux pour courir le Grand Prix. D’ordinaire il ne s’en présentait qu’un, tout au plus, quelquefois pas du tout, ce qui mettait les parieurs dans une position assez embarrassante.

La famille Kozakokoff fut invitée à une série de déjeuners dansants, dîners et bals, donnés par les membres les plus

considérables de la colonie étrangère, parmi lesquels nous cite- I des rois d’Irlande; lady Spepsy avec sa famille; le prince tunirons au hasard : le prince romain Deramoli; lord O’Kelpif, issu I sien Alfa-bey avec ses deux neveux, Maka-bey et Barna-bey;

la duchesse douairière Idegry de la Grinche; le marquis et la marquise Anthoual - Raihier, dont la noblesse remonte aux croisades; le ministre de Grèce Vienmongropoulo ; le prince russe Jvidmonkoff, etc., etc. Tous ces hôtes aristocratiques de la ville de Bade

Une grande partie de lawn-tennis fut organisée chez le général américain Mac-Kinion , commandant en chef de la cavalerie du Missouri, afin d’initier les cinq princesses aux mystères de ce jeu entraînant. Du premier coup de raquette,

lancé d’une main sûre, l’aînée des princesses envoie sa balle en plein dans la bouche toute grande ouverte d’une vieille lady

qui se disposait à engloutir vingt-quatre sandwichs superposées. Saisie de frayeur, l’Anglaise avale les sandwichs avec la balle,

— qu’elle garda d’ailleurs dans l’estomac jusqu’à la fin de ses jours. Désolées, les cinq princesses s’élancent au secours de la victime, mais dans leur précipitation, elles oublient le filet du lawn-tennis, viennent s’y heurter violemment et exécutent avec un rare ensemble une culbute générale devant toute l’assemblée, qui sembla prendre intérêt à ce spectacle à la fois imprévu et pathétique.

Cette scène provoqua naturellement une émotion générale. L’antique et respectable baronne Rurei von Omletenburg, connue pour sa sensibilité exquise, ne put retenir ses larmes ; cette excellente personne, après avoir arrosé de ses pleurs les quatre douzaines de mouchoirs qu’elle portait constamment sur elle, fut rapportée à son domicile sur une civière, en proie à une violente crise de nerfs; elle ne cessa, dit-on, de pleurer que six mois plus tard, lors des premiers froids.

Quelques jours après, la ville de Bade eut l’honneur de recevoir dans ses murs le Grand Électeur de Kartofelsalad, accompagné de toute sa cour, composée de quatorze chambellans non payés et d’un grand écuyer à cheval... sur l’étiquette. Ce prince, aussi auguste que médiatisé, se proposa de donner un grand bal par souscription, auquel étaient seules admises — moyennant une cotisation de 20 marks — les personnes pouvant justifier de quatre siècles de noblesse sans mésalliance. Néanmoins les autres personnes pouvaient obtenir le droit d’entrée, mais à la condition de verser une cotisation trois fois plus forte. Ce système présentait ce double avantage : d’abord de tracer une ligne de démarcation bien tranchée entre les gens de qualité et les simples plébéiens; ensuite de procurer à l’Élec¬

teur les fonds nécessaires pour ses déplacements et ses frais de représentation.

Pour donner à la fête un éclat encore plus vif, l’Électeur fit annoncer par la ville que le costume travesti serait de rigueur.

Le prince Egor, en souvenir de sa patrie, conçut l’ingénieuse idée de se déguiser en samovar russe (i). Il se fit donc confectionner une immense bouilloire en cuivre reluisant qui pût être

(i) Grande bouilloire en cuivre poli dont on se sert, en Russie, pour préparer le thé.

remplie rd’eau chaude le jour du bal. La tête, les bras et les jambes du Prince émergeaient seuls de l’ustensile, qui dissimulait entièrement le corps du jeune Egor. Quant aux cinq princesses, ses sœurs, elles symbolisaient les quatre saisons; deux

d entre elles s étaient chargées du rôle de l’hiver, allusion délicate à 1 importance de cette saison qui en Russie dure deux fois plus longtemps qu ailleurs. La plus jeune figurait le printemps russe; elle s était, à cet effet, enveloppé les joues d’un énorme foulard, simulant ainsi une violente rage de dents, ce qui était une manière de rappeler que le printemps est l’époque de l’année où l’on attrape des refroidissements avec le plus de facilité. L été était représenté par la seconde des princesses, qui, en se frottant le visage et les mains avec de l’indigo, avait réussi à se donner l’aspect d’une cholérique; charmante inspiration! car n’est-ce pas en été que les cas de choléra éclatent le plus fréquemment en Russie? L’automne, saison des fruits, était personnifié par la troisième princesse, déguisée en gigantesque champignon d’une espèce aussi peu vénéneuse que possible. Quant aux deux aînées, qui, couvertes de fourrures précieuses, donnaient l’illusion de l’hiver, elles portaient des nez et des oreilles en carton blanc, qui devaient se détacher et tomber à terre, pour bien montrer qu’ils étaient réellement gelés.

La fête fut splendide. Dès huit heures du soir, une foule élégante et parée se pressait dans les allées du parc, brillamment illuminé par d’innombrables lanternes de couleur.

C’était un ruissellement inouï de brocarts, de rubans, de dentelles sur lesquels les diamants — dont quelques-uns vrais — et les pierres précieuses — la plupart fausses — étincelaient comme des étoiles aux mille feux. Les invités avaient rivalisé dégoût et d’imagination pour donner au bal un aspect pittoresque et original. Des Iroquois se promenaient gravement en donnant le bras à des Déesses de l’Olympe; plus loin un brigand calabrais s’entretenait amicalement avec la Justice en personne représentée par une dame armée de cette célèbre balance qui généralement semble être un instrument assez inutile, car on la représente absolument vide. Au milieu du parc, sur la grande pelouse, un groupe de bergers et bergères Watteau échangeaient de gais propos avec des ours, des lions et autres bêtes

dieuse tourbillonnait un flot de pierrots blancs, de capucins gris, de noirs Abyssiniens, de Mephistos rouges et de jaunes Chinois, sous les clairs rayons de la lune, qui contemplait ce riant spectacle de son air le plus placide.

A 1 entrée de la famille Kozakokoff, un murmure approbateur parcourut l’assistance.

L’Électeur lui-même, fidèle aux anciennes traditions de haute courtoisie et de galanterie chevaleresque — hélas! àjamais disparues s élançant au-devant des jeunes Princesses, leur fit un salut, dont la grâce suprême excita l’admiration de l’assistance que le respect seul empêcha de crier : Bis!

Malheureusement le prince Egor, dont le corps était plongé dans l’eau bouillante qui remplissait le samovar, ressentit bientôt les effets cuisants de cette température surchauffée, et se mit à se rouler par terre en poussant des hurlements de douleur. Ses mouvements désordonnés firent jouer les robinets de l’appareil, qui s’ouvrirent, lançant au loin des jets d’eau bouillante et des cascades fumantes de vapeur. Un tumulte inouï éclate dans la salle; le bruit se répand que le Prince vient d’être pris d’une attaque subite de choléra nostras, et la Princesse, sa sœur — celle qui représentait l’été, — met le comble à la terreur générale, en parcourant les jardins et implorant à grands cris du secours pour son frère. A la vue de cette femme ver¬

dâtre et livide, les invités prennent la fuite de tous côtés, affolés, et convaincus qu’ils ont devant eux le choléra en personne.

Le télégraphe fonctionna toute la nuit, annonçant dans toutes les parties du monde l’appartion du choléra à Bade; les dépêches ne laissaient aucun doute sur la gravité de la situation, donnaient les renseignements les plus circonstanciés sur l’éclosion subite, en pleine fête, du terrible fléau importé, disait-on, par une famille russe, aussi illustre que contaminée, et portant le nom de Kozakokoff. Les mieux informés ajoutaient force détails, racontaient la rapidité de la contagion, signalaient le danger immédiat et futur, les mesures à prendre, les soins à donner, le régime à suivre, indiquaient le nombre déjà considérable des victimes, montraient les hôpitaux encombrés, la ville entière retentissant des lamentations des malades et des cris des mourants, et ne manquaient pas d’ailleurs en terminant de mettre lapopulation en garde contre un affolement prématuré.

Quelle ne fut pas la douleur de la Princesse, en lisant le lendemain matin à Aix cette effroyable nouvelle ! Son parti fut vite

pris; sur-le-champ, sans même dire un mot d’adieu aux trois

clarinettes consternées, elle se mit en route pour Bade avec

le prince Ivan, afin de rejoindre ses enfants.

Mais elle comptait sans les règlements de police et les mesures d’hygiène adoptés pour combattre le fléau, et qui s’opposaient absolument à toute entrevue avec eux. Après de longs pourparlers, on consentit à les soumettre tous deux à des fumigations préalables dans une armoire hermétiquement close; cette opération dura trois jours. Puis on les fit monter dans une voiture cellulaire qui ne s’arrête qu au centre de la forêt Noire, devant les ruines d’un castel féodal, transformé

en lazaret et entouré d’une triple ligne de sentinelles armées jusqu’aux dents. C’est là que le prince Egor, toujours emprisonné dans sa’.bouilloire dont il n’avait pu se débarrasser, et les cinq princesses, Jses sœurs, qui n’avaient pas eu le temps d’ôter leurs déguisements, se trouvaient enfermés, chacun dans un cabanon séparé, chargés de chaînes comme des malfaiteurs.

A la vue de tant d’infortune, la Princesse ne put contenir sa douleur maternelle et tomba sans connaissance dans les bras de

son fils. Doué d’une présence d’esprit supérieure, le prince Ivan se déchargea du poids de son auguste mère en l’appuyant délicatement contre le mur de la prison et courut à l’am¬

bassade pour porter plainte contre les autorités allemandes.

Le cœur bouillant d’indignation à la pensée des mauvais traitements auxquels on soumettait les membres de sa famille, le prince Ivan voyait déjà l’événement transformé en incident diplomatique, l’ambassadeur demandant ses passeports, le gouvernement impérial exigeant une réparation éclatante et l’avant-garde de l’armée russe établissant ses bivouacs autour de la ville de Bade. C’est en méditant ces projets de juste vengeance qu’il arriva à l’ambassade.

Malheureusement, l’ambassadeur était en congé perpétuel; quant aux secrétaires, ils étaient partis justement pour Paris, où ils passaient leur temps d’une façon fort agréable et d’où ils ne songeaient guère à revenir. Le malheureux Prince ne trouva donc à la chancellerie qu’un jeune attaché en train de confectionner des petits bateaux en papier, qu’il numérotait

soigneusement; malgré ses efforts, il ne put entamer aucune négociation sérieuse avec ce diplomate, qui était, lui aussi, atteint d’une surdité invétérée.

Il s’adressa donc au portier, homme aimable, qui, moyennant un fort pourboire, lui indiqua la seule voie pratique pour sortir d’embarras : c’était d’écrire une lettre officielle à l’ambassadeur; toutefois il le prévenait obligeamment de ne pas attendre de réponse, car la principale occupation des ambassades est, comme chacun sait, de ne jamais répondre aux lettres qui leur sont adressées; c’est ce que l’on nomme le secret diplomatique.

Il ne restait au prince Ivan qu’une seule ressource, courir au télégraphe et envoyer à Hombourg une dépêche à son noble père. Jugez de sa consternation, lorsqu’au bout d’une heure, on lui fit savoir que le prince Kozakokoff était parti de Hombourg pour une destination inconnue, sans laisser d’adresse! C’en était trop ! l’infortuné prince Ivan battit l’air de ses mains et s’effondra sur lui-même; il tomba même si malencontreuse-

ment, la tête en avant, dans l’unique guichet du télégraphe, qu’il l’obstrua complètement. Pendant trois jours on essaya vainement de le retirer de cette ouverture, interdite d’ailleurs

au public. Les communications télégraphiques entre Bade et le reste de l’univers se trouvèrent ainsi forcément interrompues; les cercles les mieux informés en tirèrent cette conclusion que toute la population de Bade devait être morte du choléra. Les gouvernements s’émurent. Dans les parlements des interpellations violentes furent adressées aux ministres ; les chancelleries échangèrent des notes énergiques, et l’on procéda à des armements gigantesques. Les garnisons des frontières furent renforcées ; l’Angleterre expédia une escadre de cuirassés sous les ordres de quatorze amiraux de sexes différents, avec ordre de remonter le Rhin et de bombarder Bade. Il y eut à la Bourse une panique et une baisse effroyables, dont les banquiers juifs profitèrent pour acheter toutes les valeurs à moitié

prix. Les usines se fermèrent, et la force armée dut intervenir pour dissiper des attroupements séditieux.

Cependant, au bout de trois jours, on finit par extraire le prince Ivan de son guichet, et les communications purent être rétablies ; un apaisement général se produisit aussitôt en Europe. Les gouvernements donnèrent l’ordre du désarmement. Les villes fortes des frontières furent dégarnies de troupes. Les ministres, ébranlés un moment, se raffermirent. 11 y eut une hausse formidable, dont les banquiers juifs profitèrent

pour revendre leurs valeurs à des prix fabuleux, et les diplomates se félicitèrent mutuellement de l’énergie et de la sagacité incomparables dont ils avaient fait preuve pendant la durée de cette crise européenne. L’occasion était propice pour se distribuer réciproquement une quantité considérable de plaques et de grands cordons; ils ne manquèrent pas d’en profiter. L’escadre anglaise, qui n’avait pu remonter le Rhin par suite de l’insuffisance du tirant d’eau, rentra triomphalement à Ports-

mouth, ramenant avec elle six bateaux à vapeur de l’agence Cook, pleins de touristes américains qui avaient été faits prisonniers entre Cologne et Mayence.

Cependant, par mesure de prudence et en prévision de l’apparition possible du choléra en Europe, un congrès de savants se réunit à Francfort-sur-le-Mein pour se mettre d’accord sur la grave question de savoir si le fléau devait être combattu par le système radical préventif , c’est-à-dire en tuant tous les habitants d’une contrée susceptible d’être menacée, ou bien par la méthode expectative, c’est-à-dire en laissant le mal se développer, tout en observant à son égard une neutralité bienveillante qui pourrait finir par le désarmer.

Le congrès siégea vingt-quatre ans, mais ne put malheureusement pas donner une solution définitive au problème, car tous les membres qui faisaient partie du congrès étaient morts avant la fin de la discussion, et on ne connut jamais les résultats de leurs gigantesques travaux.

Mais revenons à la Princesse et à ses filles dans leur prison de la Forêt Noire. La pauvre mère réussit à obtenir la liberté de ses enfants moyennant une forte indemnité, qu’elle paya au bourgmestre, pour le dédommager des pertes que le choléra aurait pu causer à la ville de Bade.

Un nouveau conseil de famille fut alors réuni afin de décider

quelles mesures il fallait prendre pour retrouver le Prince disparu.

D’un commun accord on rédigea, pour être insérée dans les principaux journaux de l’Europe, une annonce ainsi conçue : « Il a été égaré aux alentours de Hombourg-ès-Monts un digni- « taire russe, répondant au nom de prince Kozakokoff, avec « son fils, sa suite et son ours.

« Signes particuliers du prince : caractère élevé , mais iras- « cible; front également élevé, mais dégarni; décorations a nombreuses et justement méritées; ne parlant que le russe, « ainsi qu’il sied à un bon patriote.

« Signes particuliers du fils : l’image de son père, mais en « plus jeune.

« P. S. — Récompense immodérée à qui les retrouvera. « Ne pas se préoccuper de la suite ni de l’ours, à la rigueur « on s’en passerait; ce serait même un bon débarras. »

Pendant un mois, on attendit, mais en vain, le résultat de cette annonce. Enfin la Princesse résolut de se mettre ellemême en campagne. Un arrangement fut conclu avec l’agence Cook, qui s’engagea vis-à-vis de la famille à lui faire retrouver le Prince, et pour cela à lui faire visiter l’Europe entière jusqu’au moindre village et, s’il le fallait, toutes les autres parties du monde.

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