CHAPITRE V
DÉPART POUR LA SUISSE. — AVENTURES DU PRINCE EGOR. — ARRIVÉE EN ITALIE.
Le lendemain matin, une longue file de voitures, décorées de drapeaux russes et attelées chacune de six chevaux, emporta
la Princesse, son fils Ivan, ses cinq filles, sa suite et ses bagages- 0° avait fait revenir d’Aix les trois clarinettes, à qui la population, — visiblement refroidie à leur égard, — avait donné le sobriquet désobligeant de Bélisaires ratés, et ce revirement de l’opinion avait rendu bien amère la fin de leur séjour.
Quant au prince Egor, qui avait fini par s’habituer à vivre dans sa bouilloire, il fut convenu qu’il ferait des recherches de son côté, et tiendrait la Princesse sa mère au courant de ses faits et gestes.
Affrontant les horreurs du mal de mer, le prince Egor s’embarqua sur l’Oos ; après avoir heureusement franchi deux cent soixante-treize écluses, il arriva au bout d’un mois au confluent du Rhin, halé par la brise du large et complètement aguerri aux vicissitudes de la vie du marin. Sans même songer à prendre
quelque repos, et s’enhardissant de plus en plus, il conçut le projet téméraire de s’embarquer sur un bateau de pêcheur pour remonter le Rhin jusqu’à sa source. Il aurait réussi dans son audacieuse entreprise si, en arrivant à Schaffhouse, il ne s’était heurté à un obstacle insurmontable, la chute du Rhin, devant lequel il échoua. Chaque fois qu’il essaya de franchir la cataracte, il se vit repoussé par le courant du fleuve, et entraîné dans l’eau, la tête en bas, par le poids de sa
bouilloire. Après six mois d’efforts et de tentatives infructueuses, le prince Egor prit le sage parti de continuer sa route en chemin de fer; son passage excitait partout une vive curiosité, et ses compagnons de voyage le prenaient tantôt pour un descendant des Templiers, à cause de sa cuirasse, tantôt pour un marchand de coco, à cause de sa fontaine.
Pendant ce temps, la Princesse parcourait l’Allemagne du Sud, toujours en quête de son époux. Arrivée en Suisse, elle avait attaché à son service un bataillon de guides avec leurs mulets. Par crainte des accidents, si fréquents dans ces contrées
et si préjudiciables aux touristes, tout le monde, princes, princesses, serviteurs, et même les guides, s’étaient liés, les uns aux autres, à la file, avec de longues lanières de cuir. Ils formaient ainsi un cordon gigantesque, qui serpentait le long des grandes
routes, dont ils ne s’écartaient sous aucun prétexte, de peur de s’égarer.
C’est dans cet équipage qu’ils firent le tour du lac de Genève sans éprouver d’ailleurs le moindre accident, si ce n’est la perte du chapeau de paille de l’une des jeunes princesses qu’un mulet, tenté vraisemblablement par les fleurs artificielles qui ornaient ce couvre-chef, dévora gloutonnement.
L’anxiété de la Princesse allait croissant à mesure que les jours s’écoulaient sans apporter la moindre nouvelle de son époux. Rien ne parvenait à l’arracher à cette obsession de tous les instants, ni l’aspect grandiose des glaciers qui roulaient des torrents vivants de touristes américains en costumes à carreaux, ni l’hospitalité naïve des aubergistes montagnards qui leur présentaient des notes longues comme un alpenstock, ni les différents et admirables points de vue que l’on vous montre partout en Suisse moyennant une gratification, afin sans doute de vous
en faire mieux sentir le prix. Muette et pensive, la Princesse contemplait d’un œil triste les Américains payant leurs notes
et ne regardait même pas les points de vue, bien qu’elle payât régulièrement la gratification demandée. C’est en vain que les jeunes princesses se mettaient à parler anglais devant elle; ce suprême moyen — jadis souverain — restait aujourd’hui sans résultat.
Après avoir gravi les sommets neigeux del’Helvétie, la Princesse, avec son escorte, déboucha dans les plaines fertiles de la Lombardie, qui se trouvaient, par suite d’inondation, trans¬
formées en un immense lac. Cette circonstance fortuite servit à souhait les projets des voyageurs, qui affrétèrent une flottille de bateaux et purent ainsi continuer leurs recherches sans encombre, — toujours attachés entre eux par les courroies de sauvetage, dont l’essai avait été si avantageux en Suisse. Ils se faisaient débarquer de temps en temps : c’est ainsi qu’ils visitèrent la ville de Côme, qui, par un bizarre concours de circonstances, est justement bâtie à l’endroit même où naquit le grand physicien Volta, dont on voit le monument quand les eaux sont basses.
Nos voyageurs poursuivirent leur route à travers l’Italie; la curiosité qu’ils excitaient partout sur leur passage se chan¬
geait le plus souvent en ovation sympathique ; car on les prenait pour des galériens cheminant sous la garde des représentants de la force publique. Les émules de Fra Diavolo — immortalisé par M. Auber (i) — ont été, de tout temps et dans tous les pays, entourés d’une auréole poétique; mais jamais ce sentiment ne fut plus vif que sous le beau ciel de l’Italie; là, les derniers descendants des chevaliers errants jouissent encore dans toutes les classes de la société d’une incontestable popularité, et trouvent auprès de la magistrature assise et de la gendarmerie à cheval une neutralité armée, mais bienveillante.
De son côté, le prince Egor avait continué ses pérégrinations à la recherche de l’auteur de ses jours; toujours bardé de son samovar, il avait traversé toute l’Espagne; il lui arriva même dans ce pays une étrange aventure.
(i) Ancien directeur du Conservatoire de Paris.
Tout à coup, un taureau, rendu furieux par ses blessures, franchit d’un bond la balustrade et se précipite tête baissée dans les rangs des spectateurs. N’écoutant que son courage, le
Prince s’élance, enjambe la barrière, court vers l’animal affolé, autour duquel le vide s’était fait en un clin d’œil. Le taureau, ébloui par les fulgurantes clartés qui, sous les rayons
ardents du soleil, partaient de la cuirasse du Prince, s’arrête brusquement devant ce jet de lumière, les yeux dilatés, hypnotisé; il veut bondir, avancer, mais ses pieds sont fixés da'ns le sol, et il demeure au milieu de l’arène, immobile, coulé en bronze, changé en statue : il s’était endormi. Alors, d’un geste d’autorité, le prince Egor lève son bras vers l’animal, le fait lentement reculer et le ramène ainsi aux écuries, pendant qu’un tonnerre d’applaudissements ébranle le cirque jusqu’à ses fondations.
On voulut faire une ovation au Prince et le porter en triomphe, mais il se déroba à cette démonstration populaire, et
le soir même il partait pour aller rejoindre sa famille en Italie.
La Princesse, qui venait de s’installer à Naples, fut d’autant plus heureuse de le revoir que désormais tous ses enfants se trouvaient réunis autour d’elle; car son fils cadet, le prince Phénogène, était arrivé la veille. Ce jeune homme ne pouvait donner aucun détail précis sur la disparition de son père : un jour, à Berne, en Suisse, le Prince avait quitté son hôtel, sans rien dire à personne, et depuis il n’avait pas reparu. Toutes les recherches du prince Phénogène pour le retrouver étaient restées infructueuses; il s’était alors décidé à se rapprocher de sa mère, dont les journaux lui avaient appris le lieu de résidence.