‹ Prince KozakokoffChapitre 8 sur 11 · DÉPART POUR BERNE · texte numérisé non relu

DÉPART POUR BERNE

On ne vient point à Naples sans visiter Pompéi; la famille Kozakokoff ne pouvait déroger à cet usage.

Un matin donc, la Princesse prit le chemin de fer de Castellamare, dont l’administration avait mis un train spécial à sa dis¬

position; ce train était composé de plates-formes ouvertes, seul moyen pratique de transporter toute la famille avec ses nombreux guides, à cause des fameuses courroies qui reliaient toujours entre eux les divers membres de la caravane. Pendant le

trajet, l’aînée des Princesses faisait à haute voix la lecture du guide Bœdeker relatant l’histoire et les particularités remarquables de Pompéi et d’Herculanum, les résultats des fouilles, les découvertes les plus curieuses, notamment, — et c’est ce qui attira particulièrement l’attention du docteur Doubina, — la mise au jour d’une boutique de boulanger où l’on avait retrouvé du pain cuit au moment même de l’éruption.

Le Vésuve, ce jour-là, fumait encore plus que d’habitude, à la grande terreur des trois femmes de chambre qui le contemplaient avec frayeur et se signaient fréquemment. Aussi la Princesse voulut-elle s’arrêter au milieu des ruines de la vieille cité romaine avec le docteur Doubina, pendant que la jeunesse, y compris les deux demoiselles de compagnie, se dirigeait vers le Vésuve, ce volcan obstiné que ni le temps, ni les mesures énergiques du gouvernement italien n’ont pu jusqu’ici parvenir à éteindre.

Au moment où nos voyageurs commençaient l’ascension de la montagne, un groupe de cinq jeunes gens et de trois jeunes filles s’engageait également dans le même chemin. Les nouveaux venus avaient le teint bronzé des Américains du Sud, et leurs costumes de coupe anglaise, aussi élégants que pratiques, annonçaient des gens de bonne compagnie. Ils étaient suivis de deux nègres — deux géants — vêtus à l’européenne, mais avec une certaine recherche. L’aspect de la famille Koza-

kokoff parut éveiller la curiosité de ces étrangers, qui se mirent à la suivre à une distance assez courte, quoique respectueuse. Les deux petites troupes cheminaient ainsi depuis un quart

d’heure, lorsque subitement un coup de tonnerre sembla éclater sous leurs pieds. La montagne entière trembla, des quartiers de roche s’écroulèrent avec fracas, des flammes jaillirent

du sol, et un épais nuage de vapeurs sulfureuses s’étendit comme un voile impénétrable sur la surface de la terre. De tous côtés éclatent des cris d’angoisse; les voyageurs, surpris par ce cataclysme, s’enfuient en tous sens. Les cinq princesses, enveloppées par les ténèbres, restent pétrifiées de terreur, n’osant ni avancer ni reculer, quand, tout à coup, elles se sentent soulevées par des bras vigoureux et emportées vers le bas de la montagne. Quelques minutes d’une course folle, et elles se retrouvaient, saines et sauves, auprès de la Princesse mère, qui les embrassait avec effusion, tout en prodiguant les expressions de sa reconnaissance à leurs généreux sauveurs, qui n’étaient autres que les cinq jeunes Américains. Au même moment apparaissaient les trois princes soutenant dans leurs bras les trois jeunes Américaines qu’ils avaient, eux aussi, arrachées au danger. De leur côté, les deux nègres avaient opéré le sauvetage des deux demoiselles de compagnie; on eut toutes les peines du monde à faire taire les deux vieilles filles, car elles persistaient à crier : Au secours! et à se cramponner convulsivement à la chevelure crépue des deux Africains, bien que tout danger fût passé depuis longtemps.

On comprendra facilement que dans des circonstances aussi exceptionnelles la connaissance fut bientôt faite entre les deux familles. Les jeunes gens étaient de riches Péruviens et portaient le nom aristocratique de « vicomtes de Cacao Vanderbraize Délia Cruz Ohé ». Sans parents, sans famille; ils avaient entrepris un grand voyage à travers l’Europe, et leur but était de se rendre à Paris. Les nègres qui les accompagnaient — Hercule et Apollon — étaient leurs factotums, à la fois valets de chambre, intendants' en chef, secrétaires, cuisiniers; ils n’avaient jamais quitté les jeunes vicomtes depuis leur enfance.

Les présentations faites, on se mit en route au plus vite pour retourner à Naples, tandis qu’au loin le Vésuve en feu projetait sur le ciel ses reflets rutilants et que des torrents de lave

incandescente se déroulaient lentement sur le versant du cratère comme de longs serpents de feu.

Le lendemain, tous les journaux de Naples étaient remplis

de détails plus minutieux qu’authentiques relatifs au sauvetage merveilleux des jeunes Princesses. On lisait dans les feuilles les mieux informées que ces jeunes filles avaient séjourné trois jours dans l’intérieur du cratère, et qu’elles avaient été lancées en l’air par la force de l’éruption à une hauteur de dix kilomètres ; certains autres journaux moins bien informés racontaient les choses les plus étranges sur cet incident, au fond duquel ils trouvaient la main perfide de la diplomatie russe cherchant ainsi à diminuer le prestige de la Triple Alliance. Une foule immense, exclusivement composée de reporters, ne cessa de stationner devant l’hôtel de la Princesse pendant plusieurs jours et lui rendit le séjour de Naples profondément insupportable.

Cette dramatique aventure eut deux résultats inattendus : les courroies qui reliaient toute la suite de la Princesse furent rompues pendant la bagarre, et il n’en fut plus question; d’autre part, le prince Egor perdit sa cuirasse de cuivre, mise en

pièces par un bloc de rocher qu'il reçut sur le dos et qui 1 aurait infailliblement écrasé sans la protection du samovar. En souvenir de cette protection miraculeuse, le Prince conserva toujours 1 un des robinets, qu il fit monter en épingle de cravate.

L’intimité la plus cordiale ne tarda pas à s’établir entre les deux familles, et les jours qui suivirent furent remplis par des promenades et des excursions, qui permirent à toute cette jeunesse de se connaître et de s’apprécier réciproquement. La famille Kozakokoff mit ses nouveaux amis au courant de ses efforts pour retrouver le Prince, et ceux-ci, avec toute l’ardeur de leur âge, déclarèrent qu’ils étaient prêts à tous les sacrifices pour l’aider dans cette noble tâche.

Un soir, toute la famille était réunie dans le grand salon, quand le prince Ivan entra comme un ouragan; il agitait à la main un journal.

« Lisez, ma mère », s’écria-t-il d’une voix haletante, en lui désignant un article à la quatrième page.

La Princesse, avec une émotion croissante, lut alors ce qui suit : « On nous écrit de Berne en Suisse : Un spectacle des « plus étranges attire, chaque jour, une foule de curieux autour « de la « fosse aux ours » de notre ville. Il y a quelque temps, « un étranger, d’un âge mûr, visitait les curiosités de Berne. « Sa présence ne tarda pas à être remarquée, car il était tou- « jours accompagné d’un ours, qui le suivait avec la docilité « d un épagneul. Arrivé devant la « fosse aux ours » de la « cité, il voulut passer de la nourriture à ces animaux parer dessus la balustrade, mais un faux mouvement lui fit perdre « 1 équilibre; il tomba au fond de la grande fosse. Immédiate- « ment, et suivant son maître comme d’habitude, son propre « ours sauta derrière lui. Un instant surpris par cette entrée « inattendue, les habitants de la fosse firent cependant un « accueil très amical aux nouveaux venus, à la grande joie des

« C’est lui! s’écria la Princesse ; enfin! il estre:rouvé! Partons ! »

Les paroles manquent pour décrire la joie et la confusion qui

spectateurs, qui depuis viennent assister, tous les jours, à leurs repas pris en commun, ainsi qu’aux différents jeux auxquels ils se livrent... »

suivirent ces paroles. En quelques heures, les préparatifs de voyage furent terminés, on prit congé des chers amis, non sans rendez-vous à Paris, et la famille Kozakokoff se mit en route pour la Suisse.

Deux jours plus tard, à peine débarqués à Berne, ils se précipitaient à la fosse aux ours. Quel tableau! Le Prince était là, fumant gravement sa pipe, assis au milieu de quatre ours auxquels il adressait de temps en temps quelques paroles d’amitié.

« Ah! c’est vous, mes enfants! dit le Prince avec un calme sourire, à la vue de sa famille. On a bien raison de dire en Russie que les montagnes seules ne se rencontrent pas, mais que les hommes se retrouvent toujours! Allons, Michka! continua-t-il en se levant, en route, mon ami ! »

Des échelles furent aussitôt apportées, et le Prince, après avoir amicalement serré les pattes de ses amis velus, remonta à la surface de la terre pour embrasser sa famille, au milieu d’un cercle de curieux attirés par ce spectacle inédit.

Pressé de questions par tous les siens sur les causes de sa mystérieuse retraite, le Prince finit par s’expliquer : « Je suis tombé dans la fosse par accident. J’y suis resté parce que cela me plaisait. Fatigué des voyages, je voulais me reposer, et j’ai

préféré demeurer là plutôt que d’aller à l’hôtel; j ai trouvé dans cet asile d’un genre nouveau des avantages incontestables; là, je n’étais pas forcé d’aller manger à table d’hôte avec des inconnus, je n’avais pas de voisins de chambre incommodes, chantant, sifflant, ou jouant du piano; pas de discussions au sujet de la note, l’on ne m’a même pas demandé de pourboire quand je suis parti... »

Du reste, avec une bonne humeur charmante, le Prince s’intéressa vivement aux péripéties émouvantes du voyage de la Princesse et lui promit de faire le meilleur accueil aux jeunes Péruviens qui devaient venir les rejoindre à Paris.

Le soir même, la famille Kozakokoff prit le chemin de la France.

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