‹ Princes de l'espritChapitre 3 sur 6 · L'IDÉOLOGIE D'EDGAR POE · texte numérisé non relu

L'IDÉOLOGIE D'EDGAR POE

On ne concevra pas aisément une figure plus significative d'infortune que celle de l'homme pâle, aux yeux cernés et profonds, au front énorme, à la bouche dédaigneuse et bizarre, aux cheveux épais et sombres, à la face comme figée dans le bouleversement, dont nous témoigne un daguerréotype fait quelques mois avant la mort'.

Fils d'une belle et malheureuse actnce emportée pai la phtisie la même année que son mari, orphelin àdeu? ans, adopté, élevé dans l'insouciante attente d'une hono rable fortune, puis déshérité brusquement après des frasques de jeune homme, des voyages, un bref séjour à l'école militaire, Poe se retrouve à vingt-deux ans, face à face avec la misère originelle, ne sachant qu'écrire, — • et alors commence, dans le pays de l'utilitarisme, le drame désolant d'une grande âme inutile, errante, avec l'Amérique pour prison, sedébattant de ville en ville comme unoiseaufoucontrelesbarreauxd'unecage, pendant dixsept interminables années. Deux touchantes et tragiques femmes paraissent auprès de ce calvaire, la belle mère et l'épouse de Poe, Maria Clemm et Virginia, sa fille ; celle-ci mourant de langueur et de misère dans un taudis, ensevelie dans un linceul donné par charité, et l'autre, la mère, portant dans des bureaux de rédaction,

1. Publié en tête de la Vie d'Edgar Poe, de M. John H. Ingrah, Londres, 1880.

SOUS son propre châle de deuil, les manuscrits souvent refusés de celui dont elle admira jusqu'au bout le génie. Lui, cependant, au milieu de la souffrance morale, du dénûment, de la faim, offensé dans ses goûts de luxe, dans son amour, dans ses espérances intellectuelles, élève obstinément au-dessus de la vie une âme chimérique, impérieuse, isolée dans un idéal de dévorante harmonie; une énergie indomptable l'agite. Sa nature de logicien, trop éprise de la vérité supérieure pour l'accommof^er aux lieux où elle s'énonce, l'engage h lutter sans cesse contre un pay» où il rencontre l'ennemi par excellence, l'inertie. II organise des revues, prêle sa fière intelligence à des polémiques locales, erre de Boston à Philadelphie et à Richemond pour prononcer des conférences, promène dans les foules et dans quelques salons fascinés la haute beauté de son visage — le tout en vain. Après la déception de la pauvreté, l'effondrement de l'amour, il connaît la pire torture des êtres de sa race, l'incompréhension avec ses raffinements les plus cruels, des succès séduisants s'achevant en revers, de longs silences, de brefs réveils d'espoir, juste assez pour rendre plus pénible l'avortement, une série d'alternatives médiocres et perfides s'élevant entre l'homme et sa gloire, non pas même la catastrophe, la défaite totale dont l'adversité garde quelque chose de grand, mais le? mesquineries de l'insuccès, des contre-temps, des sournoiseries du sort, des atermoiements au bout desquels miroite un bien-être qui ne vient jamais, tous les achoppements de la demimesure et de l'apathie publique, l'épuisement partiel, l'assassinat moral par des blessures semblant des piqûres., l'attente monotone. De tout cela est faite la vie d'Edgar Allan Poe, prononçant, au milieu de l'Amérique occupée d'autre chose, quelques-unes des paroles éternelles de l'arlisle et de l'idéologue : force mentale si riche

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qu'elle se joue des mathématiques à la poésie et de la métaphysique aux soins les plus adroits d'une rédaction de revue, et dont personne pourtant ne veut, non point tant par la ligue des jalousies et des préjugés que par une molle, tranquille et constante incapacité de comprendre. L'homme ainsi va de misère en misère jusqu'à la tentation de l'alcoolisme devant la maladie de sa femme, savourant douloureusement les plus subtiles parcelles du chagrin, ne s'épargnant pas une nuance, va jusqu'à la mort, ramassé au ruisseau un matin d'octobre; et, déchirée par l'insultante calomnie po5;thume du biographe (îriswold auquel elle se confia imprudemment, cette haute mémoire se traîne dans la méconnaissance ou la dmauiation jusqu'au jour ou une lente justice se lève dernière: la magistrale traduction de Charles Baudelaire, le monument du cimetière de Baltimore en 1875, l'édition et la Vie parfaites et dignes de M. Ingram en 1880 —l'hommage des lettres universelles.

L'unité de malheur de cette existence saisira la sensibilité d'un moderne non point tant peut-être par l'acliarnement étrange du sort que par la réfraction constante de beauté qu'elle suscite dans la grande âme qu'elle consterne: il semble que chacune des acrimonies de la vie matérielle élève d'un degré la faculté de calme de l'écrivain, que tout désarroi extérieur se compense en lui par plus d'ordonnance, tout tumulte par plus de silence mystérieux, toute brutale intervention du réel par plus d'enfoncement dans les régions abstraites de la connaissance. L'œuvre essentielle de Poe, l'œuvre idéologique, se dégage progressivement de ses travaux simplement imaginalifs, à mesure que les événements épuisent Ihommc. Il meurt par eux, mais il les écarte de sa pensée, de son art, de ses ressources d'expression. On dirait que chaque brisure de la vie détermine en lui

un attachement plus puissant à une autre existence. II s'élève par l'excès de sa douleur, mais il ne l'introduit pas dans ses écrits, du moins sous sa forme véritable ; celle qu'il peint avec tant de force est transposée, animée d'une réalité supérieure. 11 n'en demeure qu'une intense expression générale de la fatalité, devant qui s'effacent tous les détails : Edgar Poe néglige les effets, et ne recherche que la cause. Il n'y a pas dans son œuvre trace des calamités qui lui advinrent. Là est le trait curieux de ce génie passionné et exact, qu'il ne consacre jamais ses facultés d'attention à révéler ses propres misères, et cependant ce n'est pas chez lui l'obstination à oublier l'inclémence du sort en décrivant une contrée heureuse et imaginaire. Rien n'est plus tragique et plus déchirant que ses songes. Mais les souffrances qui y paraissent sont concentrées dans la recherche constante de la fatalité, elles sont encore plus idéologiques que réelles; il leur donne le relief de la vie, mais d'une vie qui dépasse l'autobiographie. La progression du détachement intellectuel et de la pacification de la pensée est régulière, tandis que l'existence matérielle se disloque de plus en plus. La chute de la maison Usher est postérieure à Ligeia, le Colloque entre Monos et Una, Silence, Puissance de la Parole, leur succèdent en précédant la Révélation magnétique, en attendant Eurêka, qui marque l'apogée de l'état contemplatif chez Edgar Poe : cette âme invinciblement s'achemine vers l'abstraction pure, route, à vrai dire, souvent interrompue par les nécessités du journalisme, de la fantaisie commandée pour un salaire trop mince, de la polémique, de la conférence, ou par quelque crise de misère ou de passion, mais toujours retrouvée et suivie à la lueur d'une conviction secrète et essentielle.

C'est ainsi que le malheur, loin de fournir à Poe les

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sujets de ses écrits, comme pour presque nous tous dans les lettres modernes, dissocie sa double personnalité, exalte l'une au prix de l'abattement de l'autre, et fail' apparaître en cet esprit, par là même, un de ses traits les plus saisissants, l'écart grandissant entre la raison pratique et la raison pure : écart singulier, extrême, qui commande toute la Qgure littéraire et philosophi(ju'e de l'homme non moins que son existence privée, et dont nul de nos contemporains n'offre un aussi vif exemple, hormis notre Villiers del'Isle-Adam. (Il y faudrait adjoindre Paul Verlaine, si les qualités du sensitif ne l'eussent presque totalement emporté chez lui sur les dons de l'intellectuel.) Ce que nos contemporains mal instruits des traditions et des expressions religieuses appellent la mysticité ne saurait peut-être mieux se faire voir que par cette divergence entre les deux raisons : et il y a là une force qui n'est point très différente de ce qu'on a confusément nommé la perversité intellectuefle, de ce que nous appelons ici mysticisme. Si l'on s'en tient au sens étymologique, qui a ici sa profonde raison d'être, la perversité est un détournement des voies de la vie normale, un angle grandissant entre l'intérêt matériel, l'instinct, Penvisagement des événements, et l'intérêt spéculatif qui sollicite l'âme vers d'autres régions et la passionne jusqu'à la désintéresser complètement de l'existence ordinaire. Cet angle, nous le constaterons chez Edgar Poe avec une évidence certifiée sans relâche au cours de sa carrière. Son étude obstinée fut celle de la perversité intellectuelle, il s'y attacha comme à la cause première de toute activité mentale, il en a présenté des conclusions qui ne périront pas. En même temps il en vécut, la démontra dans sa vie passionnelle, par la fusion désespérément idéalisée de la douleur et de l'amour. Et c'est ici qu'il convient de se séparer tout à fait du jugement,

pourtant si lucide, de Baudelaire, de répudier l'erreur d'appréciation qui lui fait voir en l'ivresse et la névrose d'Edgar Poe la rançon fatale des plus nobles dons, et le pousse à en réclamer fièrement l'excuse en faveur de l'œuvre : l'assertion de suicide moral, d'exaltation méthodique de l'imagination par l'alcool, est une justification séduisante et ingénieuse oh se reconnaît le goût de Baudelaire pour le romanesque tragique, mais que démentent sans ambag-es l'existence intellectuelle tout entière de Poe, ainsi que ses soigneuses théories sur le travail de l'écrivain; son anthipathie pour « l'inspiration » admise comme principe créateur ne s'est pas seulement formulée dans la Genèse d'un poème, où elle revêt quelque ironie et se systématise un peu trop. Nous lui trouverons une sanction plus autorisée dans cette progression lente et incessante de l'état mystique opposé, chez Poe, et proportionnel aux accidents sensuels. Ce n'est pas un désir de contraste entre la vie de sa pensée et celle de son corps, mais par une loi intérieure, une conséquence originelle, que l'écart se constate de plus en plus grand entre la raison pure etlaraison pratique de notre auteur. Et l'on peut dire que, s'il sera nommé le prince de la perversité intellectuelle, il n'y chercha pas une diversion, mais en fut l'exemple et n'eût été rien sans elle.

Si j'insiste à ce point sur la solidarité du malheur et du génie chez Poe, sur la nécessité où ils se trouvèrent d'être inséparables dans cette âme d'artiste — nécessité qui en causa le martyre, — c'est moins pour expliquer l'acheminement de son esprit vers l'idéologie à travers le tragique, que pour faire toucher combien il fut, dans son époque, un révélateur de la morale que nous venons à peine d'entrevoir. S'il a été parlé, de nos jours, d'une religion de la souffrance humaine, voici un penseur qui en fit la métaphysique; et il y a tout juste la nuance dun

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mot entre son fatalisme et le déterminisme, entre ce qu'il appelle le principe de perversité et la conception actuelle de l'inconscient. Un autre trait de Poe, et non des moins singuliers, qui corrobore en ayant l'air de démentir ce que je viens d'exposer, c'est son aversion pour les philosophes, son éloignement affecté, et souvent manifesté par d'injustes boutades contre l'hégélianisme, des attaques partiales contre Emerson et Garlyle. Dans une note des Marginalia, très significative à ce point de vue, il raille les Swedenborgiens d'avoir reconnu justes les propositions de Révélation magnétique, qu'il traite de pures fantaisies, semblant enchanté d'avoir joué ce tour aux mystiques par un caprice ironique d'artiste et de conteur. En réalité, Poe ici se dupait lui-même; au reste, la lecture de ses critiques montre combien le sens critique lui manquait touchant les autres et soi, malgré son sens surprenant de la composition et son goût pour l'esthétique. L'état de mysticisme et la propension métaphysique étaient si instinctivement enracinés dans sa raison pure et formaient à ce point le fond de son intellectualité, que sa raison pratique ne voulait pas s'en apercevoir. Ce que le génie intérieur reconnaissait, le conteur, le polémiste, le passionné maladif le démentait. Ainsi s'élaboraient vraiment en Edgar Poe deux personnalités parallèles, la méditante et la souffrante, qui restèrent distinctes durant toute une vie, et ne s'aperçurent point l'une l'autre. Peu d'oeuvres font prévoir une existence privée aussi dissemblable d'elles, on en demeure étonné. Et cependant une solidarité secrète unit cette œuvre et cette vie.

Les traits orageux, désordonnés, acerbes ou navrants de l'homme ne correspondent pas à la beauté indéfinissable et altière des écrits : les souffrances s'y unifient, s'y idéalisent, y deviennent, en des cadres opulents et singuliers, de pures angoisses cérébrales, et pourtant

tout cela ne pouvait être écrit que par cet homme, il .'aliait que cette vie payât cette beauté. L'agonie de madame Poe, la dureté de madame Osgood, la malheureuse passion pour madame Whitman devaient, transposées par cette âme dont l'état mystique fut l'inconscient ressort, créer Morella, Ligeia, Bérénice, et toutes les créatures diaphanes, au sourire parlant de la mort, qui se lèvent du milieu de cette œuvre te'nébreuse comme du sein d'une crypte hantée : la vaine tentative de se faire entendre d'une patrie rétive à l'art et à la pensée, le pèlerinage infructueux de cité en cité, Thorreur d'être captif dans un vaste pays indifférent devaient, travestis par une imagination dévouée à l'abstrait, créer ces exilés, ces errants, ces songeurs revenus de loin, l'homme des foules, Arthur Gordon Pym, l'échappé du maëlstrora, l'hôte de Roderick Usher, le rédacteur du manuscrit trouvé dans une bouLeille, et tous ces voyageurs sombres et désespérés qui racontent les Histoires extraordinaires : l'hallucination alcoolique, la curiosité des mathématiques, devaient, alliées par cet esprit unissant en elles sa double nature, créer ces enquêtes sagaces sur le crime et le vol, ces psychologies de l'obscur qui inspirent Marie Roget, le Scarabée d'or, la Lettre volée ou le Cœur révélateur; le goût du luxe jamais satisfait, l'élégance native contrariée par la pauvreté devaient, s'épurant dans l'esthétique, créer le Domaine d'Arnheim, Vile de la fée^ le Cottage Landor, l'appartement de Ligeia, le paysage oriental que rêve Auguste Bedloe, et les contrées splendidement irréelles des Poèmes. Enfin, naissant de toutes "-es exaltations, la puissance d'idéalisme accumulée el fortifiée dans Poe par tous les déchirenienls de la vie matérielle, la propension croissante à s'évader par le rcve d'une vie qui n'offrait aucune beauté, l'obéissance secictti ù la perversité su[iérieure devaient, clarifiées et

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