‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 10 sur 21 · LA FIN D'UN JOUR · texte numérisé non relu

LA FIN D'UN JOUR

A la mémoire de Jean Lombard.

L'émeute, triomphante avait traversé le palais et, sous les hautes coupoles désertes, éclairées parle jour jaune et bleu des vitraux, des flaques de sang rougeoyaient, çà et là, humides et luisantes, où des pas avaient glissé portant plus loin à travers les galeries des empreintes sanglantes.

Un grand silence pesait sur l'Hebdomon, un silence de mort coupé par de lointaines clameurs, les cris de joie de la fraction des Verts écrasant des Bleus dans quelque coin de la ville haute ou, qui sait, assiégeant peut-être le Patriarche dans Sainte-Sophie, vouée à l'exécration des Kaloyers.

Le palais, tout à l'heure encore envahi par une foule ignoble et bigarrée de marchands de poissons, de bateliers delà Corne-d'Or, de portefaix, de cochers du cirque et, accourus là, mêlés aux orthodoxes rebelles, de Syriaques, de juifs vêtus de noir et jusqu'à des nomades chaussés de sandales reliées au mollet par des cordons de paille, le palais avait échappé au pillage. La fureur populaire allait droit au meurtre,

au massacre et, sans s'attarder aux richesses emassées là depuis des siècles par les Justinien et les Théodose, courait à travers Byzance, avide d'exécutions, saoule de carnage, ivre de vieilles rancunes et de vengeances promptes.

C'était donc une enfilade de hautes salles solitaires, les unes languidement drapées d'étoffes au fleurage or et vert, les autres peintes de haut en has d'icônes saintes, oùunJézous monumental, vêtu d'une tunique rose semée de croix de perles, bénissait d'un geste hiératique des paons et des agneaux et jusqu'à des licornes s'entremêlant dans d'étranges feuillages à des panthères bondissantes ; plus loin, c'étaient des Panaghias géantes dans la dalmathique ocellée de pierreries des impératrices byzantines, le front comme elles astre d'émeraudes et de rubis avec, derrière leur face rose à la fois pure et pleine, le resplendissement d'une auréole énorme ; et l'image sacrée grandissait jusqu'aux voûtes, sous le brasillement opalin des rosaces et, autour de la Vierge pure, d'innombrables têtes d'Anges et de Dominations s'entassaient, foisonnantes, dans un arc-en-ciel d'ailes de toutes les nuances, mosaïques précieuses incrustées à même le ciment des murailles enduites d'un vernis d'or et, partout, dans les couloirs voûtés aux draperies tombantes à peine effleurées par des jours troubles de vitraux, comme dans les salles en demicintre aux coupoles plafonnées de peintures irradiant d'évangéliques figurations, c'était un entassement

d'objets rares et précieux aux coruscations scintillantes, des lampadaires et des lampiers, des stalles incrustées de métaux, des évangéliaires historiés, nacre et ivoire, des châsses feuillagées dans de l'argent et dans de l'or, des coffrets de cuivre battu bossues de gemmes et d'admirables reliquaires. Tout cela étincelait vaguement dans le silence et le mystère d'interminables pièces tout à coup apparues dans l'embrasure des tapisseries, restées glissées sur leurs tringles d'argent ; et, dans le somptueux abandon de ce palais qu'une inconcevable panique avait fait vide en plein jour, çà et là, à l'angle d'un pilier de jaspe et de porphyre ou sous le rétable de quelque icône sainte, une forme humaine se silhouettait renversée dans les plis d'une chlamide, et c'était alors quelque spatuaire ou silentiaire égorgé là par les rebelles ou bien c'étaient les deux pieds raidis d'un eunuque tombé dans sa robe verte ; et, dans toute la longueur de l'Hebdomon, des cadavres s'échelonnaient ainsi de place en place, un ou deux par salle, aplatis, les gardes dans leurs cottes de fer imbriquées, les serviteurs enroulés dans un flot de draperies, tous avec à la nuque ou sous l'aisselle une rouge entaille par où stillait du sang ; et les rouges flaques humides et luisantes se multipliaient ainsi à l'infini sous les hautes coupoles et les mosaïques des plafonds. C'étaient avec la lueur d'un tronçon de glaive ou l'orbe lauré d'or d'un casque jonchant par intervalles le dallage des salles, c'étaient là les seules traces de

l'effréné passage des Bleus à travers la demeure du Basileus Autocrates.

Dehors, sous le ciel implacablement pur des villes d'Orient, l'émeute avait tu ses huées. Des rumeurs s'éteignaient et, soulevant doucement les vélum de soie violette, une brise fraîche venue de la Corned'Or circulait sous les portiques, pénétrait dans le palais, et, avec elle, un parfum entêtant de laurierrose et d'héliotrope : les parfums du jardin impérial s'étageant en terrasses en face de la mer.

A ce moment une petite tête ronde et crépue, une face noire et camuse, largement éclairée par un sourire à dents blanches et comme trouée par deux grands yeux d'émail, se hasarda, hésitante, de dessous un monceau d'étoffes, un flot de soies orfévrées s'écrasant au travers d'un haut coffret de santal. La tête regarda prudemment autour d'elle, puis un torse maigre, patiné comme un vieux bronze, s'étira lentement, les paumes des mains à plat sur le carrelage, et l'enfant, s'étant mis debout, fouilla d'un bref regard la longue enfilade des salles.

C'était un petit esclave nègre d'origine Chrobate, employé aux cuisines. Lors de l'invasion de l'Heb« domon par la populace et du massacre des serviteurs, il était, dans la panique, prestement grimpé des communs jusque dans les appartements de la haute domesticité et là s'était tapi, couché à plat ventre dans ce coin de salle crépusculaire, où la vertigineuse irruption de l'émeute l'avait épargné. Maintenant,

svclte et nu, l'oreille aux aguets, prêt au moindre bruit à s'aplatir sur le pavage, l'enfant noir arpentait avec d'infinies précautions les haates pièces silencieuses. Une curiosité de jeune animal lui faisait flairer et palper chaque cadavre, mais bientôt il ne s'y arrêta plus. Il les évita même, faisant un détour pour ne point se heurter à leurs chairs déjà froides et, quand par hasard leur rigidité barrait l'embrasure d'une porte, alors il joignait ses petits pieds nus et, prenant son élan, il sautait par-dessus.

Au loin, Byzance était toujours tranquille. Par un mystère inexpliqué, un silence de mort pesait sur la ville et l'enfant poursuivait à travers l'Hebdomon sa promenade solitaire, les yeux écarquillés aux splendeurs des Jézous et des Panaghias, déjà indifférent aux morts. Il arrivait ainsi à une porte trilobée fermée par une haute draperie plongeante, un épais brocart hyacinthe au fleurage d'or et d'argent mat, et l'ayant soulevée, l'enfant s'arrêta.

Cette fois, il y en avait trop.

Éclairée par les jours d'une haute coupole, une salle s'ouvrait en rond jusqu'à un fond en conque, décorée d'une magie de mosaïques ; des rosaces de malachite, d'onyx et de sardoine y alternaient avec d'immenses paons de pierreries incrustés dans le mur ; çà et là, de grands lys de cornaline s'érigeaient en faisceaux vers la voûte, et cinq degrés de jaspe s'arrondissaient au fond de la salle, devant m retrait en conque aux nervures recouvertes d'une épaisse

couche de nacre. Au sommet des degrés régnait une étrange cathèdre, toute droite, aux accotoirs de bronze, au dossier en forme de tiare ; autour d'elle un écroulement de draperies écarlates et d'étoffes violâtres comme glacées d'argent, épinglée d'aigles d'or.

Et, du seuil de la porte jusqu'aux marches du trône, s'étalait cette fois une jonchée de cadavres ; la salle en était pleine. Ils étaient tombés si serrés, les uns contre les autres, que le pied d'un enfant n'aurait pas trouvé place pour s'y poser.

C'était d'abord, comme une moisson de roseaux, toute une rangée d'eunuques tombés là, la face contre terre, dans leurs longues robes de soie verte ; puis c'étaient les dalmatiques en tapisserie orgueilleusement nuancée, représentant des scènes bibliques, des Hégaumènes et des Archimandrites massacrés, et, çà et là, glissées des crânes, des toques pointues à plumes de héron et des calottes ourlées de perles, des coiffures d'oints sacrés et de grands dignitaires.

Ils étaient tous affalés, frappés par derrière, acculés contre le trône vers lequel se figeait leur fuite, et des grumelots de sang se caillaient sur le mou de leurs chairs, des chairs glaireuses et blettes de prélats châtrés et de gras affranchis, gros ventres débordants, larges croupes d'eunuque se renflant sous l'étoffe et qu'un coup de pied, en passant, eût crevées.

Pareils à des pastèques trop mûres, ces bedonnants cadavres s'entassaient et montaient jusqu'au fond de

la salle, sur les marches du trône. Là, telle une floraison de gigantesques lys, s'épanouissait toute une hécatombe de candidats et de cubiculaires renversés, la poitrine en avant et la tête en arrière, dans un rigide enchevêtrement de hautes lances et de larges glaives d'or. Eux étaient tombés en combattant, en rangs serrés autour du trône, et leurs faces rudes rayées de moustaches fauves, leurs yeux grands ouverts sous l'orbe d'or du casque criaient encore plus haut, que leurs cuirasses suintantes et rouges, l'héroïsme de leur trépas. Au-dessus de toute cette chair égorgée et commençant déjà à sentir, dans l'étouffante obscurité de cette salle mystérieuse et muette, étincelant çà et là de vagues scintillements, la cathèdre du trône offrait ce spectacle de stupeur qu'elle était vide.

A ce moment, une énorme clameur s'élevait autour de l'Hebdomon, une atroce clameur de triomphe, comme partie de tous les quartiers de Byzance. Elle se prolongeait, répercutée par tous les échos réveillés des galeries, et l'enfant noir, s'étant instinctivement rué en dehors de la salle vers une des baies du portique extérieur, vit et comprit pourquoi la cathèdre du trône était vide sous la haute coupole remplie d'immobiles cadavres d'eunuques, d'hégoumènes, d'épiscopes sacrés et de soldats au mufle de lion.

Là-bas, tout là-bas, au pied de l'Hippodrome dressant sur le bleu de la Corne-d'Or l'ovale de son promenoir ajouré de colonnes et peuplé de statues,

une place s'ouvrait, fourmillante d'une foule hurlante et bigarrée, une foule incessante dévalant à chaque seconde des angles des rues et du quadrilatère des places et partout, sur les terrasses des maisons, sur le pourtour des coupoles d'églises jusque sur les neuf dômes de Sainte-Sophie, accroupie comme une colossale sentinelle au pied des murs du Grand-Palais, des écharpes, des bras levés et des têtes innombrables ondulaient en apothéose dans l'ambre blond du crépuscule, et des milliers de cris aigus fusaient, rhytmés d'applaudissements.

Du bord des quais de la Corne-d'Or, dressée comme une mer de lapis liquide sur le lumineux horizon, jusqu'aux terrasses des demeures voisines s'étageant en gros cubes grisâtres au pied des jardins de l'Hebdomon, hurlait et grouillait une ivresse de peuple, un emmêlement fou : hommes, femmes, enfants, hissés, poussés, montés jusqu'aux entablements des corniches au-dessus des têtes, des bannières et des croix pointaient désordonnément ; et tous ces yeux regardaient l'Hippodrome, et toutes ces mains acclamaient, tendues vers la place des Jeux. Un homme du peuple à face de tigre venait d'y escalader le piédestal de marbre de la statue équestre de Justinien. Les bras vernissés de sang jusqu'au-dessus des coudes, l'air d'un boucher, l'homme grimpait maintenant le long des brodequins écaillés d'or de l'empereur de bronze et, d'autres mains sanglantes lui ayant tendu d'en bas une coupe énorme où surnageait une étrange

fleur, l'homme à profil de bête érigeait cette coupe toute droite dans le bleu du ciel et, avec un rire, l'offrait à Justinien.

Et la foule exhalait un grand cri et l'enfant noir se cramponnait à la soie des vélum pour ne pas trébucher.

Dans la coupe, ainsi offerte au fondateur de la dynastie Esclavonne, il avait reconnu, les yeux révulsés et tristes, la bouche dédaigneusement béante et tirée aux coins par une surhumaine douleur, la tête exangue de l'Augusta.

Décheveléeet morne, elle semblait pleurer dans son sang, nimbée encore aux tempes des saphirs et des sardoines de l'impérial Sarikion.

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