‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 9 sur 21 · HYLAS · texte numérisé non relu

HYLAS

Les contes que tu dis seraient-ils un mensonge, Le charme survivrait de les avoir rêvés.

Il marchait depuis des heures sur la route poudreuse, ses pieds délicats s'écorchaient aux cailloux. Il avait fui le palais comme dans un songe ; dans sa précipitation à suivre la négresse qui lui en avait ouvert les portes, dans sa joie à descendre derrière elle les escaliers obscurs qui tournaient en spirale dans le cœur humide de la roche, il n'avait pas pris soin aux lourds bijoux qui meurtrissaient maintenant ses orteils. Tout à son allégresse d être libre, il avait couru droit devant lui à travers la rase campagne, la silencieuse et morne campagne accablée de ses lourdes journées d'août et voilà que maintenant, dans la solitude ensoleillée de ces plaines, devant la monotone et grise somnolence de ces bois d'oliviers et de ces vastes champs de blé noir une peur le prenait de la liberté.

D'abord, il avait couru en relevant sa robe d'hyacinthe, dont les lourdes franges d'or battaient sur ses mollets. Maintenant, le front pâle et les lèvres sèches,

il se traînait plus qu'il ne marchait à travers la campagne. Les anneaux ciselés de ses chevilles bruissaient et, à chaque pas, s'enfonçaient dans sa chair; la sueur coulait à larges gouttes sur ses joues et l'étoffe de sa tunique ample collait à ses épaules trempées, tandis que ses longs cheveux noirs, d'où avait chu le diadème, pendaient défrisés et souillés de poussière sur ses yeux, pour la première fois étonnés de souffrir.

Où allait-il ? Il n'en savait rien lui-même, n'étant jamais, depuis sa plus tendre enfance, sorti des hautes salles pavées de mosaïque et rafraîchies de jets d'eau parfumée du palais. Jamais, si ce n'est pour aller s'accouder, certains soirs, entre les dieux à tête d'épervier des terrasses et, de là, regarder longuement, sous la surveillance de deux eunuques noirs, le soleil se coucher derrière les montagnes de la Cyrénaïque.

C'était là qu'il avait entendu pour la première fois une voix merveilleuse s'élever dans son âme, un soir, au crépuscule, devant la mélancolique splendeur du soleil tombé à l'horizon. Le ciel était d'un vert bleuissant de turquoise et le soleil avait sombré depuis longtemps derrière la haute muraille violette des monts, que leurs crêtes illuminées brillaient encore dans l'ombre rose, du même rose que ses talons frottés de fard, et la voix avait parlé de pays inconnus et de forêts "profondes, de sources froides dans le clairobscur de grands bois hantés de rires et de voix ; et un désespoir avait pris l'enfant de vivre ainsi renfermé

sous les voûtes peintes du château royal en même temps que l'envie folle de revoir la région lointaine, qu'il se souvenait maintenant avoir connue en d'autres temps, et depuis lors il avait pris plaisir à écouter la voix.

Des bois, des fraîcheurs vertes où des rayons, feuille à feuille, s'égrènent, de larges fleurs bleues, comme des messagers exténués en apportaient parfois et dont les calices, arrosés nuit et jour, se fanaient lentement dans des vases, ces fleurs bleues se balançant en guirlandes autour d'énormes arbres en plein air, dans l'ombre chantante et parfumée de hauts roseaux jaseurs, dans le mystère de forêts hantées d'oiseaux et de formes fuyantes... et les visions évoquées grandissaient despotiques, s'imposaient à l'enfant, revenaient obsédantes à chaque crépuscule, à l'heure où, sortant des étuves, il venait s'accouder devant la rase campagne, dans l'entrecolonnement de porphyre et de jaspe des portiques sacrés, dressant sur les terrasses leurs pilastres de bronze hérissés de palmes d'or.

Si bien qu'il avait fui, saisissant avec joie la première occasion offerte et, quand la négresse, un doigt noir posé sur le sourire en émail blanc de sa bouche, s'était introduite dans la salle basse où il sommeillait et que d'un geste muet elle lui avait indiqué les plaines sablonneuses et les hautes montagnes poudroyant au loin, au fond de la grande baie fermée d'un treillage de métal, il n'avait eu aucun

mouvement de stupeur ni de crainte et, comme tous les intuitifs, rassuré par ce geste qui lui montrait et le pays rêvé et la fuite, il s'était levé en silence et, le sourire aux lèvres, il avait suivi, confiant, à travers les souterrains et les cryptes, la bonne messagère de liberté.

Où était-il, maintenant ? Il avait beau se retourner en arrière, la citadelle royale, où s'était écoulée son enfance, avait disparu, balayée, effacée de l'horizon comme les dessins en sable de couleur tracés, tous les matins , sur les dalles du palais par la main des esclaves. Effacées la citadelle et ses hautes murailles, où s'étageaient des temples ; effacée la roche abrupte aux parois lisses et luisantes, où s'accrochaient, pareilles à des chauves-souris gigantesques, les tours en briques rouges du palais et celle dite des Cygnes et celle dite d'Hercule et celle d'Astarté, où était située sa chambre : sa chambre lambrissée de briques roses et vertes, brillantes et vernissées comme des pierres précieuses, et dont la large baie treillagée de lances dominait le ravin.

Tout avait disparu, fondu comme de la cire à la chaleur intense sous l'éclat du ciel blanc ; les épis crépitaient sur les chaumes et, dans le silence assourdi des crécelles des cigales, l'enfant fuyait toujours dans la direction des montagnes, exténué, poudreux, les pieds saignants, l'air, dans sa robe violette constellée de joyaux et sous les bracelets pesants de ses bras nus, d'une petite idole échappée de son temple. La voix

avait-elle donc menti, la voix qui promettait des jonchées de fleurs bleues et des tapis de mousse à l'jmbre de grands arbres ? Et le désespoir du fugitif et sa terreur grandissante s'augmentaient, à chaque pas, du recul incessant des monts Cyrénaïques fuyant, à chaque pas, devant lui.

Le ciel de blanc est devenu rouge ; un immense incendie embrase la crête des monts, l'air a fraîchi. Au pied de hauts roseaux soyeux et bruissants, longs panaches argentés où s'enroule le vert ruban des feuilles, l'enfant s'est étendu ; ses bras morts de fatigue reposent sur la mousse, et dans l'eau froide de la source trempent et saignent, jusqu'à la cheville, ses pieds enfin redevenus blancs ; de larges iris bleus, une lueur dans leur calice humide, palpitent comme des ailes à la brise du soir et tout un tourbillon d'éphémères vibre et ronfle, tel une poignée de froment dans un van. La voix n'a pas menti, l'enfant tient son rêve et l'ombre de la montagne l'enveloppe, maternelle, comme d'un manteau de fraîcheur.

De ses yeux étonnés et ravis Hylas admire, contemple et reconnaît le paysage entrevu, deviné dans ses songes, ivresse de jeune dieu retrouvant enfin l'Olympe après l'exil.

Et cependant, un regret lui tenaille le cœur et l'obsède, celui du vieux palais où, pareil à quelque fils de roi, quoique esclave, il a grandi, obscur, dans la tiédeur des odorantes étuves et la solitude fraîche des grandes salles pavées et tendues de

nattes. Des jets d'eau y chantaient, jour et nuit, dans des vasques et lui, abandonné aux soins d'eunuques et de maîtres baigneurs aux mains douces comme des mains de femmes, il passait les longues journées, demi-nu sous des voiles, les coudes aux coussins, à se teindre les paupières avec du kohl et à parfumer son visage et ses bras : c'étaient des fards d'Egypte et des essences rares, entêtantes et subtiles, apportées à grands frais de la lointaine Asie dans des buires d'argent. Les soirs, un vieux mage à tête d'oiseau de proie venait s'asseoir auprès de lui et lui contait des histoires. Il n'était question que d'amours entre les hommes et les dieux; des héros beaux comme l'aurore chevauchaient des dragons et traversaient les mers pour venir délivrer des nymphes aux yeux couleur de vagues, qui étaient aussi des princesses ; la foudre s'y déguisait en cygne pour séduire une reine ; la lune y descendait du ciel pour baiser sur les lèvres un berger endormi et des voix chantaient sous l'eau pour attirer et coucher dans la Mort un éphèbe au poil blond, qui s'appelait Hylas comme lui. Hylas aimait surtout cette dernière histoire. La voix qui l'avait appelé hors de la citadelle, dans la fraîcheur de ces lieux inconnus, voulait-elle l'ensevelir dans la source ? Mais la joie de l'enfant était telle de respirer à l'air libre, loin des hautes murailles où son enfance s'était alanguie prisonnière, qu'il en oubliait ses vagues terreurs et ne pouvait s'empêcher de sourire ; car il songeait en lui-même à ses leçons

de musique et de danse esquivées pour le lendemain et pour les autres jours qui suivraient, car, tous les matins, après qu'on l'avait baigné, parfumé et coiffé comme une femme, deux Grecs, deux captifs étaient introduits près de lui qui, sous l'œil inquiet d'un eunuque, lui apprenaient, l'un, à chanter des vers en touchant de la lyre, et, l'autre, à danser en cadence en renversant son torse et en relevant sa robe comme une courtisane.

Et l'enfant avait horreur de ces leçons.

Quelle étrange vie était la sienne dans cette prison somptueuse et morne et pour quelle destinée l'élevaiton ainsi ? Parfois, une ou deux fois par mois au plus, des noirs, les reins cerclés d'un pagne, pénétraient chez lui comme une trombe et, dans une bousculade, s'aplatissaient, le ventre contre terre, devant les pas d'un homme de très haute stature, dans la force de l'âge, qui marchait sur les corps humains étendus en vivant tapis. C'était un homme très beau, d'une étrange pâleur avec une barbe noire très frisée et luisante d'essences ; des colliers d'ambre, d'émeraude et de jade s'entrechoquaient sur sa poitrine ; de longues pierres vertes tremblaient à ses oreilles comme des larmes et sous ses paupières brunes, frottées aussi de fard, son œil brillait très dur, plein d'un immense ennui. Dans ses cheveux noirs et calamistrés s'étageait une tiare et l'enfant avait peur de cet homme accablé de bijoux, qui le regardait longtemps sans mot dire, le caressait parfois d'un geste de sa main, toute pesante

de bagues, appuyée sur sa nuque et puis se retirait silencieux, comme il était venu.

Les autres l'appelaient le Roi. Le Roi, et c'étaient dans leurs yeux des regards d'angoisse et dans leurs voix des tremblements de terreur; le Roi, c'était le tout-puissant. Cet homme pouvait tout : voilà pourquoi Hylas avait fui !...

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