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DES TROIS PRINCESSES

Conte pour Me"* Marguerite Morëno.

Elles avaient nom Tharsile, Argine et Blismode. Bien que toutes trois de mères différentes, elles se ressemblaient et se rappelaient l'une l'autre par l'étroitesse longue de leurs pieds, le délié presque inquiétant de leurs doigts et la transparence nacrée de leur peau, une peau comme infiltrée de pâle azur par le bleu de leurs veines : caractères propres à la race des vieux rois wikings, anciens païens aujourd'hui baptisés, dont elles étaient, épanouies, les dernières fleurs.

Mais Tharsile se distinguait par de longs yeux bleus presque noirs et de lourdes tresses brunes toujours ointes d'essences et son amour immodéré des parfums; Argine, au contraire, avait l'œil gris et perçant d'un aigle sous de fins sourcils, comme tracés au pinceau ; ses cheveux d'un blond si pâle, qu'on l'eût crue coiffée d'une vieille orfèvrerie dédorée, étincelaient toujours de rubis et d'escarboucles ; elle marchait comme ployée sous le poids d'étranges et barbares joyaux, c'était là son caprice ; tandis que la dernière,

Blismode, châtaine rousse aux larges prunelles violettes emperlées de rosée sous de battantes paupières aux longs cils, ne se plaisait qu'aux fleurs et parmi les cygnes au cou cerclé d'or des vieux parcs.

Tnarsile aimait les somptueux brocarts et les draps de soie tissée d'argyrose et de perles, Argine les étoffes de pourpre, satins cramoisis, samits écarlates, et aussi les longues robes vertes, où semble miroiter le reflet trouble des vagues. Blismode au contraire n'apparaissait drapée que dans de souples et molles soieries blanches à peine ramagées de fines arabesques d'or; et toutes trois, élevées sévèrement par un vieux roi guerrier et soupçonneux, n'avaient jamais quitté l'enceinte du palais, où, passives et hautaines, elles attendaient, chacune, le fiancé royal qu'avait choisi leur père, soit en chantant au lutrin de vieilles proses latines, soit en brodant, les longues soirées d'hiver, des hennins pour Madame la Vierge ou des nappes d'autel.

Durant les longs jours d'été, les trois princesses avaient coutume d'aller s'asseoir dans le verger de leur père et d'y dormir à l'ombre d'un grand pommier, de neige rose en avril et en août d'or vert. Le verger, situé à l'extrémité du parc, était entouré de grands murs, l'herbe en était brillante, des violettes et des jonquilles, et parmi les corolles, au murmure de l'air tout vibrant d'abeilles, Tnarsile, Argine et Blismode dormaient.

Elles dormaient la tête posée entre les racines de 'arbre, et les lointains parterres, tout fleuris de lys

jaunes, d'angéliques géantes et de roses trêmières, leur envoyaient dans des sautes de brise des » délicieux nés de l'âme des fleurs. Les gardes veillaient sur elles en dehors des murs, mais aucun d'eux ne connaissait le visage des princesses ; des pages aveugles les servaient et, hors ces faces murées, les trois filles du roi n'avaient jamais vu visage d'homme.

D'aucun, non, puisque la face usée du vieux jardinier du domaine royal leur était familière. C'était un pauvre être cassé et courbé par les ans, quasi tumbé en enfance et que l'indifférence du roi supportait dans l'enclos sacré. Il logeait, à l'extrémité du verger, dans une misérable cabane adossée au mur et, non loin de sa logette, se dressait un très ancien puits à la margelle verdie, au petit toit d'ardoise ornementé de ferronnerie et dont l'eau étrangement froide et pure attirait souvent les trois princesses : elles se faisaient un jeu de manœuvrer elles-mêmes les seaux du vieux puits, d'en faire crier la poulie et les chaînes et, quand elles avaient longuement bu l'eau glacée, il leur arrivait parfois de rester longtemps après penchées sur le trou et d'en éveiller anxieusement l'écho ; puis elles s'envolaient avec un grand bruit de jupes derrière les troncs rugueux des pommiers et le vieillard, sorti à leurs cris de son humble logette, croyait avoir rêvé.

Une vesprée de juin plus chaude que les autres, il leur arriva de faire une singulière rencontre auprès de leur puits : un jeune homme inconnu, presque un

enfant encore dans sa sveltesse juvénile s'y tenait appuyé. Presque nu dans des haillons de toile qui le couvraient de la ceinture aux genoux, il éblouit à la fois Tharsile, Argine et Blismode du radieux éclat d'une triomphante beauté ; il était grand et élancé avec de larges épaules et de musculeux bras nus, il les tenait croisés sur sa poitrine et sa chemise de grosse toile baillait, entr'ouverte sur un cou puissant. Un jeune athlète. . ., sa chair mordue par le hâle était partout duveteuse et dorée. Il croisait nonchalamment, l'une sur l'autre, les plus belles jambes du monde et, fier comme un jeune animal, inclinait vers les trois princesses une petite tête embroussaillée, un délicat visage à lourde chevelure jaune, aux yeux pétris de malice et pourtant pénétrés d'une adorable langueur.

Les trois princesses cillèrent interdites devant le regard profond de ses prunelles d'émeraude. Avec une intuition charmante il manœuvra le câble du puits, en remonta les seaux et leur offrit à boire ; puis, une voix l'ayant appelé de la cabane, il s'inclina, toujours sans un mot, sourit et disparut. Il laissait au bord de la margelle trois fleurs fraîchement coupées : un iris bleu, un pavot rouge et une asphodèle.

Tharsile prit l'iris, Argine le pavot et Blismode le thyrse violacé de l'asphodèle en fleur; mais, la nuit suivante, chacune des princesses eut un rêve et, dans ce rêve identique et bizarrement le même, chacune se promenait dans un mystérieux jardin de lumière et rencontrait, légèrement appuyé sur la

vasque d'airain d'une jaillissante fontaine, un inconnu d'une grâce divine et nu comme un Eros ; un Eros aux yeux bandés avec deux queues de paon oscellées aux épaules en guise d'ailes, qui leur souriait et leur offrait des fleurs.

Le lendemain, Blismode, Argine et Tharsile revinrent errer au verger paternel et, vers le soir, hasardèrent leurs pas du côté du vieux puits, mais elles n'y retrouvèrent pas l'inconnu. C'était un petit-neveu du vieux jardinier venu à pied du fin fond des campagnes pour s'enrôler dans la milice royale, et les soldats du roi étaient venus dès l'aube le prendre et l'avaient emmené avec eux ; et Tharsile, celle dont un iris bleu embaumait le corsage , tomba dans une mortelle langueur.

Comme elle dépérissait de jour en jour, le roi s'émut et, sur les conseils des mires, se décida à envoyer la princesse dans un pays de bois et de montagnes ; Argine et Blismode accompagnèrent leur sœur. Une vieille citadelle à demi démantelée, dominant trente lieues de forêts et cinquante lieues de montagnes neigeuses, devint leur palais d'exil; un torrent grondait avec un bruit de forge sous les arches d'un pont jeté sur le ravin, et une bruyante sapinière frémissait, comme un orgue, à deux cents pieds audessous des créneaux où les belles rêveuses allaient s'accouder le soir. A l'horizon c'étaient les glaciers tour à tour bleuâtres et rouges, de braise ardente ou d'acier froid.

Et la brune Tharsile aux yeux d'un bleu languide pâlissait d'iieure en heure et ne vi ulait pas guérir. Une nuit que l'insomnie la tourmentait encore davantage et qu'elle songeait, accoudée à sa fenêtre, le regard aux étoiles et le vide dans le cœur, elle tressaillit soudain à des bruits de chansons, de guzlas et de violes fredonnant, très loin, dans la forêt. C'était quelque musique de bohémiens en marche et, parmi toutes ces voix reprenant en chœur de vagues refrains, une entre autres l'attirait, délicieusement pure et triste, qu'elle n'avait jamais entendue et qu'elle reconnaissait pourtant. La voix s'était depuis longtemps éteinte qu'elle l'écoutait encore : le froid de l'aube la surprit attentive, penchée au-dessus des mélèzes du ravin.

Le lendemain, la princesse interrogea adroitement ses sœurs sur les musiques entendues. Argine et Blismode la regardèrent avec stupeur ; mais, à quelque temps de là, un hasard ayant appris aux princesses que le petit-neveu du jardinier, le joli éphèbe entrevu dans le parc avait déserté l'armée du roi pour suivre des bohémiens, Tharsile ne douta plus un instant que la voix entendue n'était pas rêvée. Sa mélancolie devint plus profonde et puis, un matin, en pénétrant dans sa chambre, ses suivantes et ses sœurs ne la trouvèrent plus. Qu'était devenue la rêveuse malade? Toute recherche fut inutile: elle s'était évanouie comme fumée.

Ainsi disparut Tharsile, la brune fille aînée du vieux roi.

Argine et Blismode eurent beau protester de leur innocence, elles ne pureDt jamais se disculper à ses yeux. Les deux princesses disgraciées furent envoyées dans un lointain couvent de la province, un cloître de clarisses situé à l'extrémité du royaume, sur les hauts plateaux des falaises qui bornent la mer. C'était un pays âpre et dur, tout en lanr'od d'ajoncs et de bruyères, aux mornes étendues perpétuellement balayées par le vent d'ouest et dont les ciels gris et bas pesaient comme un couvercle : pays au soleil rare et comme hanté de spectres dans la brume et le vent.

Les deux princesses exilées n'y avaient pour toute distraction, entre tant de messes et de prières, que d'aller rôder escortées de processionnantes nonnes par les bruyères et les ajoncs ; parfois il leur arrivait de pousser jusqu'au bord de la falaise et d'y regarder, à trois cents pieds au-dessous d'elles, de misérables forçats occupés à extraire la marne et à creuser un pénible chenal dans le roc durci par la mer. Les hommes ainsi vus n'apparaissaient pas plus hauts que leurs petits doigts ; ils peinaient dans l'écume et l'embrun, le torse et les bras nus, et les deux princesses se souvenaient vaguement de la nudité du beau jeune homme rencontré dans le verger jadis, et il fallait presque les arracher à ce spectacle mélancolique.

Un jour d'été, qu'elles étaient venues promener leur ennui au-dessus du chenal, grande fut leur surprise de n'y plus voir l'équipe des travailleurs; mais à leur piace, éparpillés parmi les roches, des groupes

d'hommes aux membres durs et blancs, évidemment des barbares séchaient leurs nudités au soleil; d'autres émergeaient, à demi engloutis dans les vagues, et sous l'effort de leurs bras musculeux dressaient au-dessus du flot des torses éblouissants ; une rangée de vaisseaux s'immobilisait au large ; les pirates avaient jeté l'ancre et se livraient aux délices du bain.

Les nonnes effarées voulaient regagner le cloître en toute hâte, mais Argine et Blismode ne pouvaient détacher leurs yeux des beaux barbares nus, Argine surtout qui croyait reconnaître l'un d'entre eux, le plus svelte, le plus beau de tous sous sa longue crinière étalée au soleil, leur chef, évidemment. Le lendemain, quand la supérieure indignée pénétra dans la cellule d' Argine, elle n'y trouva plus la princesse. Gomme Tharsile, Argine avait disparu.

Quant à Blismode, rappelée en toute hâte auprès du roi son père et enfermée dans la plus haute tour du château royal, d'étranges pressentiments l'agitaient. Un pirate hardi tenait, disait-on, la campagne et marchait à grandes journées sur la ville dont il allait établir le siège avec une horde innombrable de païens. Il emmenait, disait-on, dans ses chariots de guerre, deux princesses captives et heureuses de l'être, deux royales amoureuses qui, pour lui, avaient trahi leur patrie et leur race et dont on ne prononçait pas le nom ; mais Blismode avait pressenti que c'étaient là ses sœurs, comme elle avait deviné que le beau

pirate à la rousse crinière était le divin adolescent blond au bouquet d'asphodèle, de pavot et d'iris.

En effet, les tentes du camp ennemi entourèrent bientôt les remparts de la ville et Blismode, étiolée et captive, passait maintenant ses journées au sommet de sa tour, appelant la défaite des siens et redoutant en même temps une victoire dont elle se savait le trophée ; mais le siège traîna en longueur. La ville, ravitaillée par des souterrains secrets, se riait de la famine et, un beau soir d'automne, par un crépuscule de turquoise, Blismode s'éteignit doucement entre les mains de ses femmes, ses yeux agrandis dardés sur le camp barbare, en pressant sur son cœur l'asphodèle séchée du beau pirate Amour, du barbare Ennemi.

QONTE DU BOHÉMIEN.

Conte pour Aurel.

Aux approches d'avril, le bruit se répandit dans toute la contrée qu'un étrange chanteur, un invisible et mystérieux musicien s'était établi dans la forêt des Ardennes. Il vivait là au plus épais des halliers avec les oiseaux et les bêtes des bois et c'était, depuis sa venue, parmi les ravins, les ronds-points des clairières et l'ombre verte des venelles une effervescence, une floraison de muguets et de primevères, une frénésie de rut inassouvi et une telle joie de vivre qu'on entendait, de l'aube au soir, délirer les nids dans les branches et bramer toutes les nuits les cerfs au clair de lune.

Comme une mer montante de sève et de désir déferlait désormais dans la forêt feuillue, des râles exaspérés agonisaient dans l'air qui troublaient le pays.

C'étaient dans l'atmosphère lourde et chargée d'orage la guitare et la voix de l'étrange musicien. Sa chanson montait dans la fraîcheur des aubes mauves et roses et dans la tristesse enflammée des soirs, infiniment douce et pure, infiniment triste aussi

tandis que trilles et pizzicati pétillaient, fusaient et s'égrenaient, étincelles et perles, sous les doigts du guitariste. L'accompagnement, tout de gaieté railleuse, méprisait et bafouait, la tendresse ardente de la voix implorait et pleurait et c'était une mélancolie de plus, cette raillerie de guitare babillarde sur cet appel passionné et poignant. Dans la forêt tout à coup envahie de surgissantes hampes d'asphodèles et de digitales, par les chemins devenus en quelques semaines impénétrables sous un jet imprévu de viornes et de lianes, c'était un débordement de vie, d'herbes folles, de fleurs épanouies au milieu d'un concert énamouré et fou d'éperdus rossignols : les trente lieues de forêt chantaient, riaient, aimaient, tout à coup enchantées ; la voix du musicien s'y lamentait toujours.

Et une fièvre tenait tout le pays. La nuit surtout, la voix de l'invisible chanteur prenait des sonorités inattendues, délicieuses, grisantes. On ne pouvait plus faire un pas dans les campagnes sans tomber sur des maltôtiers et des mauvais garçons couchés dans les sillons ou les fossés des routes ; ils venaient là par bandes autour de la forêt et veillaient jusqu'à l'aube, attentifs et charmés. Les filles s'échappaient des villages et les bouviers des fermes pour venir écouter de plus près ; des jeunes soldats désertaient ; le tocsin sonnait jusqu'au lever du jour dans les couvents pour ramener à Dieu les âmes en péril, et des vieux moines blanchis dans le jeûne et la prière s'arrêtaient tout à coup la

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nuit au fond des cloîtres pour fondre en larmes en songeant au passé.

Et un grand trouble agitait tous les cœurs. C'était par les bourgs un souffle déchaîné de stupre et d'adultère; des femmes abandonnaient le logis pour suivre des voyageurs, on ne rencontrait plus le long des haies que filles et garçons accouplés ; les rustres des champs en proie à de vagues tristesses laissaient les terres en jachère, les artisans des villes erraient le long des jours à travers la campagne, et les routes n'étaient plus sûres à cause de tant de vagabonds éparpillés dans la province. Ce damné musicien envoûtait tout le pays, liesse et paresse pour la canaille, détresse et deuil pour la noblesse et les bourgeois.

Tant et si bien que le duc de Lorraine, en sa bonne ville de Metz, s'en émut et prit le parti de délivrer son peuple de ce maudit sorcier chanteur. Nul ne l'avait jamais vu. C'était, disait-on, un tout jeune bohémien égaré loin de sa tribu et qui, lors du dernier passage des seigneurs d'Egypte par les marches de Lorraine, s'était fixé dans les Ardennes et y chantait désespérément jour et nuit Peut-être son nostalgique appel

serait-il quelque soir reconnu d'un des siens. Mais farouche comme une bête fauve et sûrement passé maître en l'art des sortilèges, il s'était jusqu'alors dérobé à tout regard ; et d'ailleurs une crainte superstitieuse protégeait sa retraite et, depuis qu'il chantait dans la forêt fleurie, nul n'osait plus y pénétrer. Et cela durait depuis des mois.

Une belle nuit de mai, le duc de Lorraine se mit en campagne avec un gros de cavaliers. Il emmenait avec lui Févêque de Nancy et douze membres du chapitre en cas de charmes à rompre et d'exorcismes à opérer. Ils marchèrent deux jours et, le second soir, parvinrent à la lisière de la forêt. Depuis l'aube, ils ne rencontraient que pèlerins processionnant sur les routes et que filles folles errant le long des haies avec des yeux perdus d'amour. Alors dans le crépuscule une voix douce et pure chanta, et le duc et ses compagnons inclinèrent malgré eux et leurs fronts et leurs lances sur l'encolure de leur chevaux tout à coup arrêtés ; on aurait dit que leurs moelles se fondaient dans leurs os et un froid délicieux les étreignit au cœur.

Mais l'évêque de Nancy récita la prière de saint Bonaventure et, s'étant signés, le duc et ses gens d'armes entrèrent dans la forêt. Ils y errèrent toute la nuit sous la lune montante, égarés et charmés par la voix qui tantôt chantait à gauche, puis reprenait à droite et semblait errer de ci de là ; le givre des pommiers sauvages embaumait, des vapeurs nocturnes flottaient devant leurs yeux, pareilles à des robes ; parfois des pieds nus apparaissaient sur la mousse, parfois de soyeux contacts les touchaient ; mais c'étaient des illusions que le prélat de Nancy déjouait vite. La voix triste et pure du chanteur inconnu pleurait et suppliait toujours, mais maintenant plus distincte et plus proche et, par les taillis baignés de vif-argent de la forêt soudain agrandie, ils marchaient, bizarrement

émus, sous un linceul odorant de pétales, avec des précautions et des gestes de chevaliers-oiseleurs.

Tout à coup la voix égrena comme un rire d'une limpidité d'eau et le cortège stupéfié fit halte.

Le bohémien était là ! Debout au bord d'une source, il se penchait follement sous un froid rayon de lune et, sa guitare à la main, se mirait dans l'onde, enivré de sa propre image, comme entraîné et fléchi vers l'eau par le poids de ses cheveux, une coulée de soie jaune chimériquement longue, et les joyeux arpèges pétillaient sous ses doigts.

Les cavaliers du duc fondirent sur lui comme sur une proie, le garrottèrent avant qu'il eût poussé un cri et le jetèrent, pieds et poings liés, sur la croupe d'un îheval ; l'évêque de Nancy avait ramassé la guitare. Au petit jour, le duc et sa suite sortaient de la forêt et regagnaient Metz par des chemins de traverse. Durant les trois jours du voyage, le bohémien capturé ne proféra pas un mot; de temps en temps, on lui mettait une gourde aux lèvres et on le faisait boire et, comme sa prestigieuse beauté eût pu intriguer les passants, on l'avait couvert d'un manteau. A la troisième aurore, la petite troupe atteignit Metz et le palais ducal.

L'étrange musicien y vécut deux mois, muré dans un silence farouche, presque libre sous la surveillance de trois gardes, le regard morne, absent, déroutant toutes les conjectures et troublant les hommes et les femmes par une beauté quasi-divine.

C'était un jeune et svelte garçon de dix-sept ans an plus, aux bras graciles et aux jambes musclées, imposant avec sa démarche souple et ses mouvements agiles l'idée d'un fier et dangereux animal ; une longue chevelure blonde lui flottait sur les reins et comme un rictus retroussait par moment sa lèvre un peu bestiale ; mais l'abîme de ses yeux étonnait.

Le duc à la fois effrayé et charmé l'avait pris en amitié; c'était un objet d'art de plus dans le château ducal. Le bohémien y errait le long des journées de salle en salle, les bras croisés, sans desserrer les dents ; parfois il s'arrêtait devant une fenêtre ouverte et regardait longtemps les nuages, puis il reprenait sa promenade inquiète, épié de loin par l'œil des courtisans.

On l'avait paré des plus riches vêtements et on lui avait rendu sa guitare, mais à peine avait-il semblé la reconnaître et l'instrument muet traînait dans toutes les chambres, à la portée de sa main, sans qu'il daignât l'honorer d'un regard ; et le duc en était pour ses frais et les courtisans pour leur peine. L'enivrante chanson, qu'il chantait naguère éperdument pour les gueux de routes et les misérables, ce maudit bohémien la refusait à son maître et aux grands de la cour ; la voix triste et pure s'était à jamais tue, et la fille du duc, qui se consumait du désir de l'entendre, en devint mélancolique et tomba en langueur.

De mâle rage, le duc fit jeter dans un cul de bassefosse ce musicien du diable, lui et sa guitare, puis il

quitta Metz pour son château des bois, car l'été s'avançait et la chaleur se faisait grande.

Or à quelque temps de là, par une orageuse nuit d'août, un des geôliers de la prison de ville entendit s'élever des cachots du donjon une voix infiniment douce et triste. Une tumultueuse musique l'accompagnait, frémissante, stridente et joyeuse aussi ; c'était comme une eau mélodieuse qui montait dans la tour et battait les murailles, une poignante musique , en vérité, faite d'éclats de rire et de larmes, et le geôlier, qui ne l'avait jamais entendue, reconnut la voix du bohémien. Il descendit les escaliers quatre à quatre et, bousculant les sentinelles accourues toutes pour écouter la voix et sanglotant d'angoisse, assises sur les marches, il se précipita vers le judas grillé du damné musicien.

Le prisonnier, debout dans son cachot, y chantait éperdument, les doigts crispés sur sa guitare. Une lune énorme, fantasque, d'un jaune d'or riait aux barreaux de la fenêtre, étamant comme un miroir l'eau d'une large écuelle posée à terre ; et, penché sur le reflet de l'astre, le bohémien s'y mirait et chantait à gorge déployée, enveloppé de la tête aux pieds dans la nappe jaune de ses cheveux.

Il chanta toute la nuit sous les yeux des gardiens entassés frissonnant au judas de la porte, et sur la place, au pied des murs de la prison, le bas peuple ameuté montrait le poing aux sentinelles, s'arrachait les cheveux et défaillait d'amour.

Le bohémien chanta tout le jour et, vers le soir, une grande rumeur s'éleva de la campagne et le gouverneur de la citadelle, étant monté sur la tour du guetteur, vit que les champs étaient noirs de foule, d'une foule processionnant lentement vers la ville ; on eût dit une armée en marche. Il en venait des quatre points de l'horizon. C'étaient les gueux de routes, les va-nu-pieds et les rustres, toute la légion des misérables accourus à l'appel de leur chanteur ; ils l'avaient enfin retrouvé et cheminaient depuis l'aube, ivres de colère et de joie, et le crépuscule était plein de terribles menaces, de piques et de faulx brandies sous le ciel rose ; un souffle de panique balayait la campagne et les citadins, tassés sur les remparts, écoutaient effarés s'approcher et grossir l'effroyable clameur.

Le bohémien chantait toujours.

Le duc, prévenu en toute hâte, atteignait en deux jours de marche les rebelles campés aux portes de la ville, la garnison faisait une sortie et les gueux mal vêtus, mal armés étaient aisément écrasés. Ce fut une atroce tuerie sans pitié, sans merci : plus de trente mille morts demeurèrent sur le terrain et parmi eux des femmes, des enfants, car les malheureux étaient venus là par couples, par familles comme à un pèlerinage, et la campagne autour de Metz était rouge de sang. Le duc coucha le soir même dans sa ville où l'émeute grondait encore, mais quand on vint chercher le bohémien pour le torturer et le brancher, son cachot était vide, il avait disparu.

Mais à quelques jours de là, comme le supérieur des frères de la Miséricorde rôdait avec quelques-uns des siens sur le champ de bataille pour y recueillir et ensevelir les morts, une captieuse musique éclatait tout à coup au-dessus du charnier et, ayant levé la tête, le moine aperçut un jeune et svelte garçon qui chantait et riait, la guitare à la main, debout sur un tertre encombré de cadavres.

Un ciel de braise et d'or saignait à l'horizon et, drapé jusqu'aux reins dans une chevelure de flamme, le musicien jetait avec son chant de vibrants éclats de rire et se mirait, penché sur une flaque de sang.

Et le moine ensevelisseur reconnut le bohémien, le bohémien Amour qui chante dans les bois pour les déshérités et les gueux, se tait dans les palais, se mire dans la Mort et n'aime que lui-même, l'Amour libre et sauvage comme la solitude.

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