ORIANE VAINCUE
Oriane la fée était l'effroi du pâtre, Vaguement entrevus dans son antre bleuâtre, Dormaient, las et charmés, des preux casqués d'orfroi.
La lune pénétrait dans la caverne, paille tant de lueurs bleuâtres les parois de la roche incrustées de mica ; une mouvante tombée de lierre en obstruait l'entrée, piquée çà et là de larges fleurs de clématites, pareilles à des étoiles : inextricables et souples mailles de feuilles et de corolles à travers lesquelles la clairière et la forêt apparaissaient toutes blanches du blanc frissonnement de l'astre sur les cimes pâles des châtaigniers.
Soutenue par trois pilastres de basalte, la grotte s'enfonçait dans un clair-obscur de songe, envahie de toute part de gui, de chèvrefeuille et de hautes fougères dont les palmes dentelées brillaient étrangement; partout, des fissures des voûtes, des crevasses des piliers et de celles du sol une inquiétante végétation avait jailli. C'étaient des ronces, des églantines, des tramées de houblon, d'écumantes ciguës et de larges
bardanes aux feuilles de velours glauque ; et tout cela s'enchevêtrait, grimpait, retombait, s'étreignait plante à plante et rampait sur la mousse, palpitant vaguement du tremblement des tiges et de la vie des sèves sous le bleu clair de lune glissé là du dehors.
Parfois, dans les châtaigniers de la clairière susurrait un bruissement léger qui était la respiration de la forêt dormante, puis la brise allait plus loin tourmenter quelques nids dans les halliers, et un grand hennissement déchirait le silence : un troupeau de cavales sauvages passait au galop, la croupe moirée sous la lune, entre les feuilles remuées.
La forêt était remplie de ces troupeaux de cavales et d'étalons indomptés ; ils la sillonnaient dans tous les sens avec un grand bruit de branches fracassées. Ils erraient à l'aventure, le poitrail blanc d'écume et la crinière éployée, rassemblés autour du plus vieil étalon de la bande et, les nuits de printemps, à l'époque du rut, ils combattaient furieusement jusqu'à l'aube et se mordaient au ventre avec des hennissements : les nids s'en effaraient dans les taillis et les chevreuils dans les fourrés, et la forêt était inabordable à cause de ses innombrables chevaux sauvages qui la gardaient, prompts à se ruer sur l'homme et à le piétiner.
Dans la caverne, les ronces et les hautes fougères continuaient de sommeiller, des gouttelettes d'argent perlaient aux feuilles des chèvrefeuilles éclairés par la lune. Dans les mailles du lierre les fleurs des clématites semblaient s'ouvrir plus grandes ; et comme
des flocons de givra brillaient épanouis dans les touffes de ronces, sous lesquelles des lueurs s'allumaient maintenant d'ors rougeâtres et d'aciers ; et voilà que dans l'enchevêtrement des épines et des bardanes jaillissait une magique floraison d'épées. C'étaient des glaives celtiques à la poignée énorme, des épées gothiques à deux tranchants, toutes droites, des épées sarrasines à la lame recourbée, des lances anglosaxonnes et jusqu'à des framées.
Et voilà que surgissaient aussi, comme oubliés là après une bataille, des arcs délendus, des carquois et des flèches piquées, çà et là, dans les branches comme d'hostiles fleurs ; et voici que les ronces balançaient maintenant au-dessus du sol des boucliers et des casques où la lune se reflétait ainsi que dans des miroirs; des pétales s'y effeuillaient d'églantines charmées et, sous cette flore de fer, émergeaient lentement, extasiées dans l'ombre, des faces de guerriers endormis.
Crânes tondus ras et lourdes boucles blondes, profils camards et sourires lippus de hardis païens à la peau basanée, longues paupières laissant filtrer le regard bleu, à jamais immobile, de quelque fils de race normande, épaules trapues de guerriers goths, torses minces et musclés de cavaliers saxons, barbes chenues de vieux routiers et visages imberbes et roses, presque aDgéliques, de jeunes pages, ils sont bien cent endormis là dans la grotte aux reflets métalliques, sous la flore d'acier de leurs armes à jamais captives des lierres et
des ronces, les chevaliers et les barons, les paladins
et les pirates, les rois chrétiens et les chiens mécréants, les éphèbes au poil blond et les vieux écuyers ; un même rêve enchante leurs yeux clos et nimbe leurs fronts d'extase. Étendus dans cent diverses poses, les uns renversés en arrière, les autres, la tête enfouie dans leurs bras et le ventre contre terre, tous ont gardé le même geste d'adorante et de délirante prière, car tous joignent leurs mains et l'on sent qu'ils ont dû tous s'endormir, la prunelle fixée sur la même vision, avec aux lèvres le même nom imploré, Oriane !
Et voici qu'évoquée et rendue enfin tangible par le désir de ses amants, Oriane elle-même apparaît dans l'ombre ensorcelée de la grotte et l'illumine en y apparaissant.
Debout dans une auréole de lueurs laiteuses et frissonnantes, tel le halo dont se cerne la lune dans les ciels pluvieux, elle appuie sa nudité de fée aux brisures transparentes d'une cathèdre de glace ; des stalactites l'environnent et trois marches de cristal étalent leur humidité glauque à ses pieds. Tout en elle a des reflets de neige et de nacre ; la blême et pesante chevelure, qui lui bat les talons, a l'imperceptible nuance d'or du givre que les feux de l'aube effleurent, et toute sa nudité brille comme une perle, une fabuleuse perle dont l'orient à peine rose chatoierait à la pointe des seins, à l'ongle de l'orteil comme au fin bout des doigts pour s'aviver plus rose.
d'un rose de fleur qui s'ouvre, à la place des lèvres, là où gît le baiser.
Captive de leurs désirs comme ils sont, eux, captifs de sa beauté, Oriane se cambre et se meut lentement sous sa chevelure de clair de lune, s'étire, voluptueuse, puis se penche éblouie vers un petit miroir ovale qu'elle tient d'une main ; opale mystérieuse au fond de laquelle apparaît et s'évanouit tour à tour le visage de prière de chacun des guerriers.
Depuis combien d'années Oriane les retient-elle, immobiles et muets, retranchés de la vie, presque devenus fantômes dans les ronces et les ciguës de son antre? Les uns depuis cent ans, les autres depuis cinquante ; il y en a là qui dorment depuis vingt hivers, d'autres depuis un mois. C'est tout un siècle d'amour et de convoitises éperdues qui sommeille là, au fond de la forêt, vaguement apaisé dans un rêve qui les supprime du monde et les défend contre la mort. Chacun de tous ceux qui dorment là, extasiés et les mains jointes, est venu un beau matin d'avril ou quelque tiède soirée d'automne, le casque au front et l'espoir au cœur, heurter du plat du glaive au seuil de la caverne ; là, ils ont mis pied à terre, ont attaché leur cheval à quelque chêne-liège et puis, balbutiant d'amour, ils sont entrés.
Et le cheval fatigué, las d'attendre, après avoir tondu les feuilles de l'arbre et l'herbe du pré, a rompu son entrave, a fui par la forêt ; il est redevenu sauvage, et, la jument du jouvenceau y ayant rencontré le
palefroi du chevalier, les troupeaux de cavales et d'étalons galopent aujourd'hui hennissants, la croupe moirée sous la lune, par la forêt nocturne qu'éveillent des grands bris de branches mortes.
Or, cette belle nuit de juillet, au milieu delà rêverie de la forêt en fleurs et de l'adoration sommeillante de ses amants, Oriane est triste ; là-bas les troupeaux de cavales ont beau hennir, elle sait que la forêt n'est plus inabordable et que les temps sont révolus. Un héros incorruptible, élevé par les moines dans la haine et l'horreur de la femme, un fier adolescent au cœur farouche et aux mains pures vient d'y pénétrer. Il a déjà franchi la lisière du bois et, ferme en selle, casqué et cuirassé d'argent mat, triste et terne sous le ciel lunaire comme la terne lune elle-même, il s'avance lentement, mais sûrement, à travers l'herbe courte des chemins et la folle avoine des clairières, les clairières embaumées de sa forêt où elle n'ira plus voltiger, abeille en plein midi et libellule au crépuscule, car le cruel éphèbe apporte dans sa main droite la délivrance et dans sa gauche la mort.
La délivrance pour ceux-là, la mort pour elle, pis que la mort, la vieillesse qui est bien la mort des femmes et des fées, puisqu'elle éteint l'amour et navre le désir.
Et Oriane se penche pour se sourire une dernière fois encore sur le miroir d'opale qui déjà se ternit; et pourtant qu'a-t-elle fait à ces moines? elle, le charme et l'enchantement des regards et la joie de la
nature, qu'elle fût rayon, corolle, aile vibrante ou femme, qu'a-t-elle fait pour qu'on lui ait suscité ce dur vainqueur? Les temps étaient révolus et contre celui-là tous ses pièges seraient vains ! Oriane le sait d'avance, car il s'en vient vers elle, endurci de haine et flambant de rancune, en justicier et en vengeur. 11 détestait et abhorrait sa beauté qui avait fait les autres esclaves, et c'est moins pour les délivrer que pour la punir qu'il avait entrepris ce périlleux voyage ; car, au fond de son cœur, il méprisait ces héros qu'une femme avait pu vaincre, et sa haine pour elle s'exaspérait encore de son mépris pour leur lâcheté ; et le cruel adolescent s'approchait d'heure en heure. Un hibou complice le guidait par les bois, voletant devant lui d'arbre en arbre.
Debout sur son trône de glace, du fond de sa grotte crépusculaire, Oriane entendait ululer l'affreux oiseau nocturne, elle entendait s'écarter les branches, le pommeau de l'épée heurter contre la selle ; et chaque pas du cheval retentissait dans son cœur.
Certes, elle eût pu l'égarer par de subtils mirages, des illusions et de vaines apparences, retarder sa marche à travers d'inextricables et subits taillis et d'imprévus marais, elle-même aurait pu se dérober sous quelque forme fuyante, bête fauve, oiseau ou fleur, mais à quoi bon ! Les temps étaient révolus, elle était vaincue d'avance. C'était le Christ qui marchait avec cet enfant, le Christ ennemi de la joie, de la volupté et de l'amour. C'était lui qui avait suscité
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contre elle ce bourreau à visage d'archange et voilà que deux larmes perlaient aux yeux pâles de la fée et que se ternissait tout à fait l'éclat de son miroir. La douce Oriane se savait sans défense, elle aimait son vainqueur.
A ce moment une immense clarté s'irruait dans la grotte. Du tranchant de son glaive un homme venait de déchirer le mouvant rideau de lierre qui en gardait le seuil.
Comme lamellée d'argent par la lune, une svelte silhouette noire se dressait sur la clairière, une silhouette casquée, où un hibou vivant posé sur le cimier éployait deux grandes ailes : Amadis.
Alors, ayant porté son olifant en corne d'auroch à sa bouche, Amadi§ corna trois fois de toute la force de ses poumons et, prenant son épêe par la lame, la portant en forme de croix devant lui, il pénétra dans l'antre. « Par le Christ tout-puissant et Notre-Dame la Vierge, que les yeux, qu'a troublés le Maudit, se dessillent et que se lèvent, libres enfin, les héros chrétiens que retient endormis le poids des maléfices », et, les corps étendus là s'étant levés avec un grand bruit de ferrailles, Amadis vit que, sous leurs armures rouillées et disjointes, les êtres apparus parmi les fleurs et les plantes avaient tous ou des faces verdâtres de cadavres ou des crânes de squelettes luisants ; et Amadis malgré lui recula. Avec un sinistre cliquetis des tibias s'accrochaient à des fémurs, et des chairs blettes s'écrasaient avec un bruit mou sous des étreintes de
doigts crispés et secs ; une odeur de charogne écœurait, l'atroce vision ne durait qu'un moment. Après un vain grouillement pour se mettre debout, les larves des preux étaient retombées dans les broussailles ; maintenant des cadavres s'y liquéfiaient lentement. L'exorcisme d'Amadis n'avait éveillé que de la pourriture depuis longtemps déjà en proie aux vers ; et le charme rompu avait laissé couler, telle une digue crevée, une humanité mûre pour la tombe. Un seul, un squelette resté assis sur son séant ricanait d'un rire muet sous un rayon de lune, les vertèbres prises dans une églantine en fleur.
Debout au milieu du charnier, Amadis se sentait mortellement triste. Alors Oriane: « A quoi a servi ton courage ? Ils rêvaient et vivaient de leurs rêves. Celui-ci savait bien ce qu'il faisait en te menant ici ». Et de sa main tremblotante et ridée, déjà devenue la main d'une vieille femme, la fée désignait le hibou : « Tu lui as préparé sa pâture ». Alors Amadis la regarda ; pauvre Oriane ! Sa chevelure était devenue grise, et, racornie, édentée, toussottante, ployée en deux, brisée, l'air d'un spectre elle-même avec sa peau couleur de cendre et ses yeux blancs de taies entre des cils saignants, Oriane, cette nudité tout à l'heure encore nacrée comme une perle, tendait vers le héros un long bras de Sibylle et d'une voix dolente : « Et moi, que t'avais-je fait? J'avais l'âge de leurs illusions et leurs désirs me faisaient jeune. Belle de leur amour, je souriais à leur rêve et mon sourire les gardait contre
la mort en leur souriant. Aujourd'hui le nombre des années oul-iées près de moi et le poids de leurs regrets m'accanleni, leur réveil m'a vieillie de mille ans et me voici durant mille années condamnée à vivre hideuse et triste la vie que cLacun d'eux devait vivre ici-bas. 0 malheureux enfant, la dernière illusion, qu'avaient encore les hommes, fleurissait dans ces bois et c'est toi qui l'as tuée ». Le temps de l'entendre, elle avait disparu.
Dans la clairière le petit jour se levait. Une lueur triste éclairait les cadavres entassés pkv. ^.il<5 dans la grotte, et, penché sur la tête d'un mort, le hibou fouillait curieusement du bec la place de deux yeux autrefois pleins d'azur, devenus maintenant deux trous noirs et immondes.