‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 18 sur 21 · LA GARDIENNE · texte numérisé non relu

LA GARDIENNE

Est-ce un conte lu jadis ou bien un rêve de mon enfance dont le décor et les personnages me hantent ? Mais c'est une obsession qui va jusqu'au malaise et, sans pouvoir préciser dans quel livre de légendes ou quel recueil d'histoires de fées j'ai vu l'hallucinante et mystérieuse image, le souvenir partout me sollicite et me revient d'une forêt obscure et surtout très haute, haute comme une cathédrale avec ses fûts de bouleaux polis comme des piliers, et çà et là des bouquets de sapins aux troncs baignés de lueurs bleuâtres et des dessous de bois illuminés, même en plein jour, comme d'un somnolent clair de lune.

Etrange forêt en vérité. Les pas n'y faisaient aucun bruit ; comme de l'azur filtrait entre les branches hautes et, sur le sol jonché d'aiguilles de pin, pas un brin de mousse, pas une fleur ; parfois un chimérique calice bleu ardait entre deux arbres, quelque iris de songe éclos là dans le calme véritablement inquiétant de ces bois, mais de près ce n'était plus qu'un palet de

lumière tombé des voûtes ou quelque rugueuse écorce éclaboussée de soleil ; car tout devenait bleu dans cette forêt de songe et de silence, un silence dont la sonorité absente angoissait.

Le Prince y errait déjà depuis des heures, entré là comment ? Il n'en savait rien lui-même ; si, il se rappelait maintenant, à la poursuite d'un geai siffleur sautillant de branche en branche et d'arbre en arbre à l'extrémité de son parc.

Charme du gazouillis de l'oiseau, séduction de la rêverie à laquelle il n'était pas enclin cependant, il était sorti des grilles et s'était trouvé presqu'aussitôt dans cette forêt silencieuse et bleuâtre, qu'il n'avait jamais vue, et pourtant il connaissait le pa}rs à plus de vingt lieues à la ronde, étant grand chevaucheur et chasseur de bêtes fauves. Le geai siffleur, lui, avait disparu. Il n'y avait pas d'oiseaux dans la forêt ; elle était profondément calme et sombre et ce grand silence avait d'abord rassuré le Prince, le propre des lieux enchantés étant l'apparition de pieds nus sur la mousse et des bruits d'éclats de rires, de musiques lointaines et de voix insidieuses et jeunes : rien de tout cela au pied de ces bouleaux géants espacés les uns des autres comme les colonnes d'un temple, mais à la longue cette symétrie effrayait et ce grand calme finissait par vous étreindre au cœur; et puis cette solitude d'arbres lui était complètement inconnue. Comme un immense madrépore, elle avait surgi tout à coup devant lui ; cela tenait du sortilège et du

cauchemar et la forêt devait être très grande, courir pendant des lieues et des lieues de pays, car il y avait des heures qu'il y marchait, accahlé par le calme effrayant de ces bois sans oiseaux, aux feuillages immobiles et où la vie des sèves semblait comme figée, où pas une saute de vent ne bruissait dans les cimes, où pas un bûcheron n'apparaissait au loin dans les cépées profondes, car la forêt était déserte et la détresse de cet abandon était telle qu'il eût préféré le danger de n'importe quelle rencontre à cette étrange solitude.

Et, comme une terreur grandissante commençait à baigner ses tempes d'une sueur, une figure tout à coup s'érigea devant lui : une tête d'angoisse, ardente et triste, aux yeux d'un navrement infini, flambants et vides, avec sur toute la face amaigrie et sur les lèvres aux coins crispés une expression indicible de souffrance et de pitié.

Une énorme couronne d'épines, la couronne même que les peintres religieux tressent autour du front du Sauveur, s'irradiait derrière elle, géante ; et dans le nimbe livide la face, toute creusée de larmes, s'encadrait comme une hostie, d'une pâleur de morte, mais de morte bienheureuse, car on ne sait quelle extase transfigurait tout ce frêle visage de douloureuse apparition. Elle se tenait droite sur le fond d'outre-mer d'un bouquet de sapins et d'une main défaillante appuyait sur sa robe, à la place du cœur, une gerbe de chardons des dunes d'un bleu livide, dont les

feuilles glauques étaient tiquetées de sang ; et toute sa face suppliciée resplendissait dans la couronne d'épines comme d'une flamme bleue, du bleu même de ses yeux d'un azur enivrant.

Le prince s'était arrêté ébloui, terrifié et pourtant charmé.

Alors, d'une voix grave et profonde :

« Tu ne me reconnais pas, étant trop jeune encore pour m'avoir déjà rencontrée. Ceux qui m'ont connue, hélas ! eux ne s'y trompent pas et je n'ai point besoin de leur apparaître dans tout le faste de ma triste splendeur pour les voir tomber aussitôt à genoux et iuimplorer, les pauvres, avec des cris d'enfant et des sanglots de femme. Je suis la Gardienne de cette forêt, moi seule peux t'en faire sortir, te reconduire à la vie, au monde, à tout ce qui n'est point décevance et mirage. J'ai plus de dix mille ans et pourtant je ne vieillirai jamais, le sang de mes plaies me fera toujours jeune : mon nom est la Douleur. »

Le Prince instinctivement s'était agenouillé, buvant du regard cette imprévue jeune femme dont les pieds nus semblaient ne pas toucher le sol.

Elle alors, posant sur le front du prince une frêle main étonnamment pesante : « Et tu ignores jusqu'au nom de la forêt où le geai siffieur t'a conduit, car tu n'as pénétré ici, toi, ni sur les pas de l'Amour ni sur ceux de la Jeunesse. C'est par distraction que tu as cédé au sortilège et c'est pour cela même que je puis

te sauver. Tu ©s dans la forêt du Rêve. Ces grands bois ?!9 songe et de silence, dont l'auguste tranquillité t'^ûVfiie, tu les regretteras pourtant toute ta vie ; leur souvenir décevant te hantera jusqu'à ton dernier jour et pourtant bénis ma rencontre, car, une heure encore et tu pouvais à jamais t'y endormir.

» Combien j'en ai réveillés d.ans mes courses inquiètes, qui sans moi s'engouffraient dans l'éternel sommeil ! Auprès de combien suis-je arrivée trop tard et puis, je l'avoue, par pitié combien en ai-je laissé souvent dormir, tant le reflet du rêve transfigurait leurs pauvres visages, et pour ceux-là, les voyant si heureux dans l'inanité de leurs songes, j'ai hésité et passé mon chemin sans appuyer mon doigt sur leurs paupières closes, craignant pour eux les cruautés de l'avenir. »

Et la Douleur, avec une voix toute mouillée de tendresse : « Mais déjà tes yeux lassés se ferment, pauvre enfant. Réponds, fais un effort, es-tu prêt à me suivre ? Je puis te sauver encore, mais je ne puis te rendre à la réalité sans d'affreuses angoisses, es-tu prêt à souffrir ? »

Et comme le Prince, cette fois muet d'épouvante, baissait la tête sans trouver une parole : « Je ne suis pas une vaine apparition venue pour t'arracher des larmes, je suis la réalité même de la vie, mon nom est la Douleur, et je n'ai pas menti pour t'effrayer, pauvre être. Cette forêt de mystère est plus peuplée que tu ne le crois. Regarde. »

Et, la figure bleuâtre ayant d'un grand geste étendu la main, les profondeurs de la forêt resplendirent tout à coup d'un morne blêmissement ; et, mêlés à l'ivoire d'ossements et de crânes, des corps, qui pouvaient être aussi bien des hommes endormis que d'immobiles cadavres, apparurent au milieu des travées, et la forêt du Rêve devint en une minute comme une crypte de Mort.

D'un bond le Prince s'était relevé : « Emmène-moi, emmène-moi, je te suis, compatissant fantôme, je ne peux plus supporter les sinistres visions qui surgissent ù ta voix. »

Et la Douleur avec une immense pitié dans ses yeux pleins de larmes : « Et les pieds tout saignants, les paumes percées de clous, la chair trouée de plaies, tu ne te plaindras pas ? » Et le Prince ayant fait signe que non : « Viens » ; et la Douleur, étreignant dans sa main le poignet du jeune homme, l'entraînait par le clair obscur des bouleaux et des pins, mais lui déjà ne l'écoutait plus, il s'était arrêté, le regard en extase, pour contempler de lumineuses formes de femmes qui venaient d'apparaître dans les cimes des arbres. Gomme accrochées par leurs grandes ailes entre les branches et les feuillages, telles des vierges pendues, elles peuplaient les voûtes hautes de la forêt et leurs robes flottantes mettaient dans les verdures comme de neigeuses traînées de givre .

« Les Rêves », chuchotait mystérieusement la Dou-

leur et, posant un doigt sur ses lèvres : « Ne les réveille pas. »

Mais déjà un mélodieux frémissement d'ailes courait très haut, dans les ramures et, les yeux éperdus, fixés maintenant sur les vertigineuses figures, sans même remarquer que la plupart d'entre elles ressemblaient à des mortes avec leurs paupières closes et leurs faces de cire, comme reculées sous le repliement de leurs ailes d'ombre, sans voir que quelques-unes enfin, grimaçantes et vertes, cachaient des visages de vieilles sous de membraneux ailerons de chauve-souris, le Prince, tout à coup sombré dans on ne sait quelle merveilleuse extase, dégageait son poignet de l'étreinte de la Douleur, se laissait glisser à ses pieds sur le sol et d'une voix déjà sommeillante : « Va-t'en, j'ai peur de ta robe toute sanguinolente, peur de tes yeux de folle tout brûlés par les larmes, va-t-en, je veux dormir. »

Et la Douleur, une fois de plus résignée, prenait sa course à travers la forêt dont elle est la Gardienne.

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