‹ Princesses d'Ivoire et d'IvresseChapitre 8 sur 21 · CONTE DU BOHÉMIEN · texte numérisé non relu

CONTE DU BOHÉMIEN

NARKISS.

Conte pour mon ami Lali^uo,

Sur ma table, de la gueule ouverte d'un lourd poisson de grès des tiges et des calices s'élancent, des iris anglais comme touchés d'une lueur, des iris blancs d'un blanc d'azalée, transparents comme de la nacre, des iris blancs plus beaux que des orchidées, lumineux, violents et fantasques, et puis, pêle-mêle, dans un jaillissement de jet d'eau, des longs cornets d'arums et d'énormes effeuillements de pivoines blanches, des fleurs qui semblent de la chair et de la soie, avec, çà et là, les graminées de reines des prés et la tache jaune d'anthémis pareilles à des étoiles à, dans le clairobscur de la haute pièce aux persiennes closes, les fleurs, que semble vomir la gueule du monstre, prennent dans leur immobilité une vie surnaturelle. Ce ne sont plus des fleurs, mais des objets d'art, des objets d'art animés et doués d'une singulière puissance occulte. Les iris ont l'air d'être découpés dans du jade et les gros boutons de pivoines, gonflés de lourds pétales, s'ouvrent en larges coupes comme des lotus

blancs. En vérité, elles sont surnaturelles dans le silence du cabinet de travail, ces fleurs jaillissantes et figées dans leur splendeur de choses précieuses et blanches. Un mystère est en elles, le mystère des sèves et le mystère de l'eau, une étrange clarté s'émane aussi d'elles ; toute la haute pièce sombre s'éclaire de leurs corolles translucides ; ces fleurs !.... Elles savent toutes les histoires des sources et des étangs, toutes les églogues des dessous de bois et toutes les idylles des prairies, mais elles connaissent aussi toutes les énigmes et toutes les stupres des très anciennes religions, elles ont décoré l'autel de tant de dieux et grisé de leurs parfums les sanglots de tant d'agonies : corolles et symboles, depuis les longues théories des victimes au pied des bûchers de l'Inde védique jusqu'aux hécatombes de taureaux en Sicile, elles ont enguirlandé toutes les fêtes et tous les supplices, fleuri les cérémonies de l'Egypte Isiaque et les vieux temples de l'Inde et les jeux du cirque de la Rome des Césars. Elles sont violentes, triomphantes et cruelles ; elles renaissent d'elles-mêmes et se nourrissent de sang ; par cela même, elles sont divines. Elles sont luxurieuses aussi ; toutes ont la forme d'un sexe, toutes, depuis les pivoines aux corolles béantes comme des bouches, jusqu'aux arums dont le long pistil d'or, rigide et dardé dans l'enroulement du calice, a l'obscénité phallique adorée des peuples d'Orient.

Et c'est un vieux conte d'Orient, une antique

histoire d'Egypte qu'impose à mon souvenir la fastueuse et pâle apothéose des longs iris de jade, des rigides arums et des larges pivoines pareilles à des lotus, car ils devaient jaillir ainsi, dans un tumulte hostile de feuilles et de tiges, les liliums de neige, les iris nacrés et les monstrueux nymphéas de la légende de Narkiss, tous les sinistres et lumineux calices nourris du sang des sacrifices et, telles des fleursvampires, flottant sur l'eau croupie du Nil, au pied du vieux temple et du grand escalier où le jeune Pharaon, nudité rayonnante de gemmes, de corolles et d'ivoires orfèvres, venait au crépuscule promener ses pieds lents.

Narkiss! oui, le Narcisse égyptien dont, cet hiver, un drogman arabe m'a narré la légende bien plus tragique et combien plus belle que l'aventure de l'éphèbe grec amoureux de son image et se mourant, indifférent au tendre appel des nymphes, penché sur l'eau d'une source, envoûté par lui-même et captif d'un miroir.

Narcisse, fils de Céphise et de Liriope, était si beau que toutes les nymphes l'aimaient, mais il n'en écouta pas une : Echo, ne pouvant le séduire, en sécha de douleur. Tirêsias prédit aux parents de ce jeune homme qu'il vivrait tant qu'il ne se verrait pas. Revenant un jour de la chasse, il se regarda dans une fontaine et devint si épris de lui-tnême qu'il mourut de langueur et fut métamorphosé en fleur.

Ce Narcisse-là, c'est celui du dictionnaire de la Fable et des Métamorphoses d'Ovide, le frêle et blême adolescent dont tous les musées d'Allemagne et d'Italie et jusqu'à notre Luxembourg possèdent, sculptées ou peintes, l'attendrissante image et les grâces fragiles, faites de charme androgyne et de langueur poitrinaire.

Irritante énigme d'un être humain qui serait fleur, quel est l'artiste que ne tenterait point ce mystère ! et tous ont aimé la lividité de ce front lourd, ce front gonflé comme un calice sur ce cou grêle comme une tige et le poids de cette tête déjà épanouie et devenue végétale sur cette épaule exsangue et ce torse aminci en longue hampe de fleur.

Si mélancolique qu'il soit, le mythe n'en demeure pas moins gracieux dans sa tristesse éplorée, mais souriante. Le conte du Narkiss égyptien est autrement terrible. Narkiss, prince d'Egypte et fils et petit-fils d'innombrables Pharaons, était d'une beauté surhumaine ; le sang d'Isis était en lui comme dans ceux de sa race depuis de si longs siècles, mais, dernier descendant d'une fastueuse lignée, la divinité de la grande aïeule avait refleuri en lui avec une telle splendeur que sa mère avait, dit-on, adoré son berceau et des crimes avaient aussitôt entouré sa naissance. Ses nourrices jalouses s'étaient entre-égorgées, les animaux eux-mêmes étaient sensibles à sa beauté ; des lions rôdaient autour de la ville, venus des profondeurs des sables à la suite des caravanes, car des

nomades campaient maintenant, nuit et jour, sous les murs de Memphis dans l'espérance de voir un sourire du petit roi ; plus loin, c'étaient des troupeaux de chacals et de hyènes par prudence arrêtés sur les hauteurs environnantes et guettant, attirés, eux aussi, par une présence merveilleuse et n'attendant qu'une pccasion pour fondre sur la cité et forcer les portes. Des nuées d'ibis roses, depuis que l'enfant était là, s'étaient abattues sur les jardins des riches ; ils lissaient leurs plumes, de l'aube au soir, avec de longs claquements de bec, et les palmiers des villas semblaient baigner dans une aurore éternelle. On avait doublé les sentinelles aux murailles, établi quatre guetteurs sur chacune des tours et toujours, dessables du désert comme des lointaines campagnes, la foule des bêtes et la foule des hommes processionnaient vers Memphis ; des tentes occupaient toute la plaine et des longues embarcations tout le fleuve, et, la nuit, au clair de lune, les crocodiles du Nil rampaient hors de la vase et escaladaient les degrés des terrasses en pleurant. Leurs longues gueules voraces heurtaient le bronze des portes et leurs écailles bruissaient étrangement dans l'ombre, le long des parapets qu'avaient déserté les éléphants, car l'odeur des sauriens est si infâme qu'elle fait reculer même les grands fauves et une épouvante était dans tout le palais.

Dans la cité on se massacrait : des intrigues ensanglantaient les temples. Dehors c'était le siège et dans

la rue l'émeute. La femme du Pharaon, orgueilleuse de ses entrailles, avait fait étrangler son mari et proclamer l'enfant roi : toutes les femmes et tout le peuple étaient pour elle contre le parti des prêtres et des anciens. Le Pharaon mort avait eu la jalousie de son fils et c'est pour sauver Narkiss que la mère avait risqué l'horrible meurtre. L'enfant vivait, et sa beauté hallucinante grandissait d'heure en heure au milieu des tumultes et des cris des factions, des menaces, des complots et des piques brandies des révoltes. Il devenait beau et fort parmi les horreurs d'un siège aggravé de la peste et de la famine amenées parles nomades et tant de foules diverses campés sous les remparts. Le ciel, au-dessus de la cité et à dix lieues au delà, était noir de vols d'oiseaux de proie ; les fauves seuls ne mouraient pas de faim et, la nuit, c'étaient les affreuses lamentations des sauriens rôdant sur les terrasses et, tout à coup, leurs rires sinir .«s quand ils happaient quelque esclave au passage, car les crocodiles ne se nourrissent pas de cadavres ; et c'était la première partie du récit du drogman.

C'est alors que les prêtres d'Isis se réclamant de la déesse s'étaient emparés de l'enfant néfaste. Ils l'avaient enlevé à la reine et, ayant dérobé sous un long voile noir la prestigieuse beauté de Narkiss, ils l'avaient mis parmi les leurs, puis, sous le prétexte d'une fête religieuse et d'un pèlerinage à l'un de leurs temples, ils emmenèrent un jour le Pharaon hors de Memphis, loin de la surveillance de ses gardes, et de

là, d'étape en étape, conduisirent le petit-fils d'Isis dans une retraite sûre, un vieux sanctuaire autrefois consacré à Osiris et dont les ruines gigantesques, les ruines de trois temples retournaient déjà depuis huit siècles à la nature, ensevelies sous les. lianes, les prèles, les acanthes et les hauts papyrus d'un bras mort du Nil.

Au retour, ils racontèrent au peuple qu'Jsis leur était apparue. La déesse avait rappelé le Pnaraon enfant auprès d'elle, Narkiss leur serait rendu quand il aurait vingt ans ; la mère du roi, détrônée puisqu'elle n'avait plus de fils, entrait dans un collège de prêtresses et les usurpateurs gouvernaient en son nom ; ils gouverneraient plus tard sous celui de Narkiss.

Leur intérêt était de ménager sa vie, de l'élever à leur guise, loin du peuple et des conseils des grands, dans ces temples de solitude et, l'enfant une fois formé à leur image, devenu leur instrument et leur chose, de cette âme royale, enfin maniable et souple, de ce fils de déesse devenu un des leurs ils feraient le Pharaon de leur choix, ils replaceraient l'exilé sur le le trône et continueraient de régner sur l'Egypte au nom du pieux et religieux Narkiss, le petit-fils d'Isis esclave de ses prêtres, et ainsi Isis gouvernerait Isis.

Et Narkiss grandit, libre parmi la nature, à l'ombre des vieux temples : des lieues et des lieues, des centaines de lieues de sable le séparaient maintenant de Memphis. Le sanctuaire d'Osiris s'élevait aux

derniers confins du désert. Après le troisième temple c'était le bras mort du Nil et la région des marécages. Narkiss vivait là, sauvagement nu dans sa beauté resplendissante et pareil aux idoles ; il les frôlait au passage, le long des rampes et des terrasses restées debout. Elles lui ressemblaient étrangement, polies par les siècles, sveltes et droites comme lui dans leur immobilité lapidaire et fleurie de scarabées de turquoise incrustés dans le granit de leurs seins ; elles semblaient veiller sur Narkiss comme sur l'enfance d'un des leurs et Narkiss en effet n'était-il pas une petite idole !

Il avait d'Isis les larges yeux hallucinants, les immenses yeux aux prunelles de nuit où palpitent l'eau des sources et le feu des étoiles. D'Isis il avait la face étroite et longue, le menton accusé et la pâleur acrée, la pâleur transparente et comme rayonnantes qui dénonce aux initiés la Déesse sous ses voiles. La nuit, sous les hauts palmiers balancés par la brise, sa nudité éclairait les ténèbres, et les anubis à têtes d'éperviers souriaient sur leur socle, quand au cliquetis de ses longs pendants d'oreille le petit Pharaon s'avançait, grave et lent. Narkiss était toujours scintillant de joyaux et fardé comme une femme. En cultivant sa terrible beauté les très vieux prêtres eunuques, commis à sa garde et chargés d'eiféminer en lui un futur tyran, obéissaient moins à un ordre qu'à l'occulte puissance <Vnn don des dieux enivrant et fatal: Narkiss résumait en lui toute la beauté d'une race.

Mince et souple avec de droites épaules et une taille étroite, il s'effilait aux hanches pour s'épanouir au torse et portait aux aines le signe de la lyre ; il était la Grâce et la Force. Tressés de perles oblongues et d'aiguës bruissantes, trois pendentifs coulaient de sa ceinture, tous trois d'inégale longueur. A ce pagne mouvant, d'instinct, il ajoutait des brindilles de feuilles et des fleurs et, quand, ainsi vêtu de joyaux bougeurs et de pétales humides, il faisait halte au crépuscule sur une des plates-formes ruinées des temples pour respirer le vent et contempler les sables que la nuit faisait bleus comme la mer, toute l'oasis tressaillait des racines des vieux arbres et, pour ce front d'enfant l'haleine des solitudes s'élevait plus vivace, devenue le vent du large, comme pour saluer un jeune dieu du désert.

Le jour, il sommeillait étendu sur des nattes dans les hautes salles dallées du premier sanctuaire : revêtues de mosaïques et décorées à hauteur d'homme de symboles et d'hiéroglyphes sur fond d'or, elles luisaient dans l'ombre, comme éclatantes d'un humide émail; de lourds piliers trapus et peints de vermillon en soutenaient encore les coupoles, les plafonds ne s'étaient effondrés que par places et, par les fissures, des lianes et des traînées de feuilles avaient glissé. Çà et là, dans de la vie et de la lumière, des coulées de fleurs pendaient en stalactites molles où palpitaient des ailes et des couleurs, des rais de soleil tombaient obliques où tournoyaient des mouches bourdonnantes ; et Narkiss accoudé sur des piles de coussins, Narkiss, les cils mi-clos sous la caresse soyeuse des moustiquaires, regardait le soleil ruisseler dans les corolles, écoutait les mouches vibrer dans le silence en égrenant tantôt les grains d'un collier d'ambre, en écrasant tantôt le calice froid d'un lys contre sa peau moite de fard ; et c'étaient, par la chaleur torride des longs étés d'Egypte, les journées accablées, somnolentes et vides du petit Pharaon.

Elles se ressemblaient toutes, monotones, interminables, étouffantes et énervantes de trop de parfums et de torpeur ; ainsi l'avait voulu le collège d'Isis.

On le nourrissait de riz et d'herbes cuites, car on redoutait la chaleur de son sang. Narkiss ne savait déchiffrer aucun des rouleaux de papyrus consultés nuit et jour par les prêtres. Les paupières teintes d'antimoine et les dents frottées de souak, il vivait là dans une sublime ignorance de sa naissance et de son destin ; nuit et jour, l'œil vigilant de ses gardiens l'épiait, leur oreille était, nuit et jour, aux écoutes. Ils ne cultivaient que sa beauté, sa beauté et son inconscience, et, telle une idole repue, Narkiss se laissait adorer et servir par l'attentif et timide troupeau de vieux eunuques geôliers. Ils ne l'approchaient que rarement, émus malgré eux par sa beauté terrible ; le sang d'Isis était en lui, et, en obéissant au Grand Prêtre, ils se sentaient vaguement sacrilèges d'efféminer ainsi le petit-fils des dieux ; et, dans sa nudité cuirassée de pierreries, toute sa chair frissonnante au contact des gemmes froides, Narkiss s'alanguissait aux heures chaudes du jour dans le clair-obscur des hautes salles ruinées, instinctivement épris des lumineux échevèlements de fleurs coulant aux trous des voûtes, animalement attardé à d'intimes caresses de son corps appuyé contre les nattes fraîches, et c'était, privée de tout exercice, l'existence oisive et se dépravant peu à peu d'un jeune et précoce animal.

À ces heures-là, parfois des songes hantaient ses rêveries impubères, des images imprévues se dressaient devant lui, visions ressouvenues d'une hérédité céleste.

Pour les retenir Narkiss crispait les poings et fermait les paupières, le menton exhaussé et les lèvres tendues vers le mystère inconnu du baiser, et alors des sons de harpe, des appels de flûte résonnaient, voluptueusement tendres ; de délicats arpèges, promenés comme des caresses, prolongeaient son extase, précisaient ses visions, et Narkiss, exaspéré, s'éveillait dans un spasme... et chaque fois, à ces réveils, c'était dans quelque coin de la salle un effarement de robes de lin, comme une fuite à pas précipités de coupables, des résonnances de harpes étouffées, toute une panique de musiciens surpris.

Les prêtres gardiens de l'enfant avaient épié encore une fois de plus, et les siestes de Narkiss l'exténuaient de plus en plus ; sa force se fanait dans l'accablement de ces journées brûlantes, et le jeune Pharaon ne trouvait un peu de fraîcheur et de calme qu'à la tombée du crépuscule, à l'heure où le désert bleuit aux approches de la nuit. Narkiss quittait alors le sanctuaire et, tout scintillant de fleurs et de joyaux, s'aventurait sur les terrasses. Il y rôdait encore la nuit. La nuit avait pour lui les fraîcheurs apaisantes, de maternelles caresses. Divine comme lui, la nuit aimait et consolait l'enfant; le long des journées torrides et aveuglantes, Narkiss se sentait instinctivement captif dans ces hautes salles hantées de musiques et d'odeurs ; la nuit, il se sentait libre, redevenu luimême et, la nuit, il aimait ces vieux temples qui lui pesaient, le jour, comme un pays d'exil... Ces temples !

Ils revêtaient une telle beauté sous l'enchantement du clair de lune, dans le bleuissement d'acier des nuits d'Egypte.

Une architecture inconnue surgissait de leurs ruines : les colonnades s'étaient relevées, les portiques se prolongeaient à l'infini sur les sables miroitants comme une mer de métal, des palmiers jaillissaient comme en bronze, chimériques ; et c'étaient à perte de vue, entre le désert et le Nil, des rangées de sphinx et d'anubis à tête d'épervier démesurément agrandis ; des escaliers montaient, tournoyaient en spirales, menant on ne sait où, d'autres descendaient de terrasse en terrasse et des idoles aux yeux d'argent étaient debout sur chaque marche, sommeillantes et veillant ; des fleurs ressemblaient à des visages, il y avait des gestes immobiles dans la courbe des plantes et des parfums virides et plus vivaces ranimaient Narkiss au lieu de l'engourdir. Au ciel, une lune transparente comme un globe de jade roulait si mollement dans le silence, que Narkiss à la regarder se sentait défaillir comme sous une caresse lente, une caresse plus profonde et plus large, une caresse immense qui coulait dans son être, telle une musique et tel un flot de miel.

La nuit aussi, la morne solitude du désert se peuplait ; les hyènes et les chacals, attirés par les déchets des sacrifices, venaient rôder au pied des ruines. Ils pénétraient à pas de velours jusqu'au pied des terrasses, et les taillis de l'oasis étaient pleins de sourds frois-

sements ; puis la silhouette errante de Narkiss les amenait plus près des temples et, comme autant de topazes, leurs prunelles jaunes éclairaient la nuit. Narkiss les regardait sans crainte, fixement ; parfois, un tigre se hasardait ou même un lion, et toutes les ténèbres puaient le fauve, et Narkiss regardait le tigre comme le lion.

Il sentait qu'il attirait et fascinait les bêtes et un grand orgueil l'enivrait, une grande force aussi, la conscience de sa puissance de domination.

Puis après les fauves vinrent des femmes, de lentes et souples formes voilées avec des grands yeux sombres qui luisaient comme l'eau sous des gazes transparentes. D'abord isolées l'une après l'autre, puis en nombre, par groupes de cinq et six, puis tout un troupeau, elles vinrent se poser au bas de la terrasse et, immobiles sous la lune, le regardèrent longtemps ; des apparitions ou des nomades ? Narkis, lui aussi, les contemplait longuement ; elles ressemblaient aux visions de ses journées somnolentes, il les aima tant qu'elles gardèrent leurs voiles, mais quand, avec de grands gestes, elles eurent, l'une après l'autre, écarté la draperie qui les faisait fantômes et montré le mystère épilé de leur ventre, Narkiss détourna la tête et, dédaigneux, ne les regarda plus.

Elles revinrent plusieurs soirs : pendant tout un mois, elles s'acharnèrent à reparaître. Les plaintes des hyènes et des femmes amoureuses emplirent l'oasis d'un gémissement aigu et puis, un soir, elles ne

revinrent plus. Parfois, de loin en loin, une forme enveloppée rôdait pendant deux ou trois nuits et puis, lassée, s'évanouissait dans les sables. Narkiss in-dill'érent préférait se mesurer de l'œil avec les bêtes ; ses yeux hallucinants attiraient les femmes et les lions. Isis se révélait et s'affirmait en lui.

Isis ! Narkiss ne s'était jamais vu. Si Narkiss avait pu contempler son image, il aurait vu le visage d'Isia et les prêtres, qui voulaient gouverner par Isis et ne voulaient plus être gouvernés par elle, redoutant l'heure où Narkiss se connaîtrait lui-même, retardaient de jour en jour le moment de la révélation. En apprenant sa beauté le Pharaon apprendrait sa force, son origine et sa puissance; il fallait lui ôter toute énergie avant sa fatidique rencontre avec lui-même, il fallait faire une idole et non un roi du Pharaon. C'est dans ce but qu'on l'avait déjà enlevé à sa mère, soustrait au peuple et dérobé aux conseils des grands.

Les grands miroirs d'acier, qui restent nuit et jour suspendus aux colonnes des temples, miroirs sacrés où Osiris et Isis viennent mirer tour à tour leur gloire, Osiris le jour et Isis la nuit, avaient été soigneusement enlevés et descendus dans les cryptes. L'ambition des prêtres avait osé le sacrilège et, sous les portiques désormais veufs de l'auguste reflet des dieux, Narkiss avait pu vivre pendant quinze ans sans rencontrer son image ; il y aurait vu resplendir la beauté de son aïeule, qui l'eût instruit de son pouvoir.

On lui avait toujours également dérobé le spectacle des sacrifices, les sanglants holocaustes de taureaux dus au culte d'Osiris. On craignait pour le fils des dieux la vue du sang ; elle eût sûrement réveillé en lui les instincts de domination et de meurtre qui sont l'apanage des rois. A ces sacrifices que le Pharaon devait ignorer on affecta le troisième temple, le plus vieux de tous les sanctuaires, le plus délabré aussi, celui dont les assises baignaient dans le Nil, embourbées dans un marécage dont la vase déjà fétide s'englua désormais de charognes. C'est là qu'au milieu des ruines, entre vingt piliers écroulés et envahis d'une végétation sauvage, se célébrèrent désormais les cérémonies d'autel : c'est là qu'aux heures chaudes du jour, pendant les siestes savamment prolongées de l'enfant, le seul prêtre mâle de ce troupeau d'eunuques égorgeait le bélier, le taureau et parfois le captif promis à l'exigence d'Apis, et le bras mort du Nil était pourri de sang. Des aromates brûlaient, nuit et jour, aux quatre coins du temple pour en écarter les miasmes, une haie de nopals en défendait l'entrée; la formidable odeur du charnier eût d'ailleurs suffi pour éloigner l'enfant et le seul ordre, qu'il eût jamais reçu, était de ne jamais dépasser le second temple.

Narkiss était du reste indifférent et fier, il avait l'orgueilleuse incuriosité des inconscients et des brutes. La haie des nopals lui apparaissait farouche et laide, un relent de pourriture émanait des ruines interdites, et Narkiss aimait le parfum des fleurs, l'odeur des

fards et des essences, l'éclat des gemmes rutilantes et l'humidité froide des grands lotus charnus. Narkiss ignorait le regard de ses yeux et la couleur du sang. Et m'ôtant de la bouche le bout d'ambre du narghilé, Ali, à demi agenouillé à mes pieds, se relevait avec un grand salut de l'écroulement de tapis et de coussins où nous fumions assis, lui contant, moi rêvant. — Assez fumé le kief pour aujourd'hui, sidi, Crépuscule. C'est l'heure où le désert est bleu, bleu comme dans l'histoire de Narkiss. Viens faire un tour dans l'oasis. Jamais Tripoli n'est plus beau que vu de l'oasis au soleil couchant. — Et c'est tout ton récit, il ne finit pas, ton conte ! — Je te dirai plus tard. Tu es tout pâle, tu as trop fumé le kief. Il faut prendre l'air ; les chevaux sont sellés, Kadour est venu à la porte, il m'a fait signe. « Je sais. Je te dirai plus tard, ce soir, si tu veux, comment Narkiss mourut au bord du Nil, dans les ruines du troisième temple, au milieu des lotus et des lys aux tiges gonflées de sang. »

Une nuit qu'il errait à travers les ruines, de colonnade en colonnade et de terrasse en terrasse, Narkiss vint, sans même y songer, jusqu'à l'enceinte du troisième temple. La haie de nopals en dérobait aux yeux les assises et, sous les lourds entablements des portiques, les hauts piliers de marbre vert, soudain jaillis devant lui sans base apparente, semblaient une architecture de rêve, un enchantement du clair de lune, un mirage des sables soudainement épanoui. Narkiss pénétra dans le temple. D'abord, il crut défaillir : une atmosphère pestilentielle y régnait, lourde d'odeurs de sang et de charogne, lourde de parfums de fleurs et de parfums d'aromates aussi ; des lotus effeuillés jonchaient les dalles et aussi les larges pétales rouges d'une fleur inconnue de Narkiss. Des trépieds de bronze s'échelonnaient autour d'une grande table d'onyx ; du nard, du benjoin et de la myrrhe s'y consumaient lentement et de longues spirales de fumée bleuâtre se déroulaient, comme des voiles, dans l'air chaud. Narkiss s'arrêta : la grande table d'onyx était rouge par places, rouge et humide comme si on y eût écrasé des monceaux des étranges fleurs de pourpre dont Narkiss avait aimé la pluie de pétales ; les parois en luisaient lisses et sombres, claires pourtant comme l'eau des gemmes de ses colliers, et, bien que lavé

d'essences par les prêtres, tout l'autel exhalait dans cet air saturé d'aromates un relent spécial qui dilatait les narines de Narkiss. Une émotion neuve allumait ses prunelles, gonflait sa poitrine, étreignaitson cœur; il eût toujours voulu demeurer là sous la haute colonnade aérienne, tant elle s'effilait hardie dans les ténèbres bleuissantes, toujours là au milieu des vapeurs violacées des trépieds, dans ces parfums de meurtre, de lotus et d'encens. Il fit trois fois le tour de l'autel, posa ses mains sur la table humide et instinctivement y appuya sa tête ; ce fut comme une accalmie; mais, deux trépieds s'étant éteints, la puanteur des marécages cingla tout à coup plus forte, la pestilence du Nil domina dans le temple et, suffoqué par l'haleine du fleuve, Narkiss se reprit brusquement.

Pour échapper à ces odeurs de vase et de pourriture il se hâta vers une issue ; de l'eau miroitait, lointaine, derrière une colonnade et une fraîcheur venait aussi du même côté, comme exhalée par la floraison blanche de magnolias géants ; on eût dit une veillée de blancheurs dans la nuit et, sans le savoir, l'enfant descendit vers le Nil.

Vingt blocs de malachite, vingt marches descellées et lépreuses de mousse y conduisirent le Pharaon ; et là, entre une double rangée de sphinx accroupis sous de molles retombées de lianes, le petit-fils d'Isis, qui ne s'étonnait de rien, joignit les mains sur son collier d'émeraudes : effarement et joie, le petit-fils

d'Isis fit halte, ouvrit la bouche et l'admiration étrangla son cri.

Dans un jaillissement éperdu de tiges, de feuilles et d'ombelles, c'étaient le rut, la fièvre de sève, le grouillement de vie, la fermentation de germe et la menace épanouie d'une végétation exaspérée, surchauffée, triomphante, gigantesque et hostile..., des fleurs plus grosses que des régimes de dattes, des plantes plus hautes que des palmiers ; des végétaux translucides, comme gonflés d'une sève lumineuse, des transparences d'aigue-marine et de jade et des enroulements de serpents aboutissant à des fusées de corolles et de pétales, à des retombées de pluies d'étoiles ; des champs entiers de papyrus éclaboussés de morceaux d'astres, des calices inconnus de forme et de couleur, d'une rigidité de métal, d'autres ronds et blancs, boutons de merveilleux lotus pareils à des œufs d'autruche et nimbés de feuilles énormes ; et tout cela se tordait, secambrait, s'échevelait, s'enlaçait, s'étouffait, se joignait pour se fuir, se fuyait pour se joindre, figé dans la netteté d'une découpure de bronze sur la pâle étendue de mornes marécages, apparus sous la lune comme un miroir d'argent.

Un vieux portique s'effritait à quelques pas de là, dédoublant dans l'eau morte sa silhouette ruinée et, avec lui, le séculaire escalier des sphinx se dédoublait aussi entre des papyrus et de larges nénuphars. Jaillis du charnier, tiges et calices avaient dans l'ombre d'étranges lueurs bleuâtres.

C'était là qu'après les sacrifices la négligence des Hiérodules venait noyer sommairement les corps mutilés des victimes. On n'offrait à Osiris que la tête et le cœur des taureaux immolés, à Osiris que la virilité des béliers et des captifs ; charognes et cadavres étaient tramés de l'autel jusqu'au vieil escalier et, de là, submergés dans les boues du fleuve, et ses eaux putrides étaient grasses de sang. Les mouches et les moustiques y pullulaient au soleil, guettés par des crapauds et d'immondes lézards à tête de tortue; la nuit, c'étaient sur le charnier des vols de chauvessouris et de pâles lampyres, et c'est à cette ignominie, à cette floraison de meurtre et de sanie qu'aboutissait la rêverie divine du petit Pharaon.

Le charnier ! Il n'en sentait plus l'haleine effroyable ; le charnier ! sa pourriture immonde, ses charognes d'animaux échouées au travers des marches, ses reptiles endormis à la surface des feuilles, ses serpents enroulés aux hautes tiges trop vertes, parmi la purulence des troncs d'arbre et parmi la phosphorescence des fleurs, l'enfant ne les voyait plus.

Les yeux hallucinés, les prunelles agrandies, les doigts des mains écartés et leurs paumes tendues droit devant lui, Narkiss enivré descendait vers l'eau. Autour de Narkiss la fragilité des iris, la féminité des lotus et l'obscénité des arums, phallus d'ambre dardés dans des cornets d'ivoire, éclairaient comme des flammes, tour à tour de jade, d'opale ou de béryl. SousJ le reflet de la lune les lampyres semblaient des

pierreries errantes par la nuit, des reptiles luisaient comme autant d'émaux sur les feuilles. Au loin, c'était le resplendissement métallique du Nil et, dans cette magie du clair-obscur, dans cet enchantement des ténèbres et de l'eau, de la corruption, et des fleurs et des feuilles, mystérieuse et mouvante tapisserie tissée par les sèves et la nuit, Narkiss ébloui ne voyait qu'une fleur, une imprévue, une inconnue fleur de rêve, une longue et souple tige nacrée comme une perle, balancée d'un mouvement rythmique et dont le délicieux calice, modelé comme un visage, souriait à mesure qu'il descendait vers elle, et le fixait avec des yeux humains, à mesure qu'elle montait vers lui. "

Etrange floraison du Nil, elle avait jailli à sa venue entre les feuilles du nélumbo et les tiges soyeuses des papyrus. Une fleur, n'était-ce pas plutôt quelque divinité des eaux ignorée à Memphis et régnant dans ces régions mal connues ? Un être humain n'aurait pu vivre ainsi dans l'eau, dans cette boue, captif des lianes et des roseaux. . . . Quelque fille de roi peut-être, enchantée là par des démons, car elle était comme lui scintillante de pierreries... Des joyaux et des corolles bougeaient le long de ses cuisses pâles, des lueurs s'allumaient sur sa peau à l'entour de son cou et, comme lui, la créature apparue portait un diadème fait de trois cercles d'émail reliés entre eux par des petits lotus d'or et des scarabées de turquoise... Comme lui, elle avait le gras de l'épaule droite mordu par un

serpent de métal dont la queue s'enroulait jusqu'à son poignet frêle, et sa main droite, comme la sienne, semblait ruisseler sous une gloire de bagues ! Mais plus limpides que toutes les gemmes de son front et de ses doigts, deux prunelles de vie, d'un bleu d'eau nocturne, s'irradiaient immenses entre ses paupières et, sans les avoirjamais vus, Narkiss reconnut les yeux hallucinants et fixes de la figure magique surgie à sa rencontre. Le Pharaon se prosterna sur les marches et le petit-fils d'Isis adora Isis.

Dans le fond bourbeux du charnier, la fleur à face humaine continuait de sourire.

Alors, Narkiss se releva et, les mains jointes, les yeux dardés vers l'hallucinante image, en extase, le Pharaon franchit la dernière marche de l'escalier des sphinx et pénétra dans le marais.

La carcasse d'un bœuf égorgé, qui pourrissait là sur une dalle, pressée une seconde sous son pied nu, suinta ; un filet de sang rose gicla sur la vase, un serpent dérangé dans son sommeil se déroula. A la surface de l'eau, c'étaient, inondées de lueurs bleues par les baisers de la grande déesse, la gloire nocturne des arums et la splendeur nacrée des nymphéas.

Le lendemain, aux premiers rais de l'aube, les prêtres d'Orisis trouvèrent le petit Pharaon mort, enlisé dans la boue, au milieu des cadavres et de l'immense pourriture amoncelée là depuis des siècles. Debout dans la vase, Narkiss avait été asphyxié par les exhalaisons putrides du marécage mais,

enfoncé jusq/au cou dans le cloaque, il dominait de la tête les floraisons sinistres écloses autour de lui en forme de couronne ; et, telle une fleur charmante, son visage exsangue et fardé, sa face adolescente au front diadème d'émaux et de turquoises se dressait droite hors de la boue et sur ce front mort des papillons de nuit s'étaient posés, les ailes étendues, et dormaient.

Isis avait reconnu Isis, Isis avait rappelé à elle le sang d'Isis.

Ainsi mourut, par une claire nuit de juin, Narkiss, petit-fils de la grande déesse et prince du royaume d'Egypte.

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