DU TEMPS PASSE
A ABSEXE HOLSSAYE.
Esprit, malice, amour, formes enchanteresses, Flots bouffants , d'un lien à peine retenus , Laissant jaillir les lys des beaux seins demi-nus , Olympe extasié, Grâces et Chasseresses,
Telles on vous rêva , payennes charmeresses , Parmi les sombres parcs , Cerceaux chers à Vénus , Si jeunes , égayant de rires ingénus IjCS forêts d'opéra dont vous fûtes déesses !
Je retrouve a plaisir vos groupes nonchalants , Vos galantes chansons et vos soupers galants, Railleuses visions , fraîches apothéoses !
Beaux masques de théâtre , ô nymphes dont Watteau Peuplait ses paradis tout étoiles de roses , Vous revivez encore en ce charmant tableau.
THÉODOBE DE BANVILLE.
La vie des comédiennes du dix-huitième siècle est plus compliquée, plus romanesque, plus invraisemblable que les romans imaginés. Dans ce temps-là les comédiennes savaient vivre : c'étaient les cigales qui chantent et qui dansent toute la belle saison dans les parterres de roses, par les luzernes fleuries, sous les rives embaumées, sans prévoir que novembre amènera le givre et la bise. Aujourd'hui les comédiennes ont trop lu la fable de La Fontaine. Presque toutes, comme la fourmi, elles ne pensent qu'à l'hiver dans les jours dorés du printemps. La Fontaine a prêché faux ce jour-là; ce n'est pas la fourmi qui a raison, c'est la cigale.
Parmi celles qui ont donné tort à La Fontaine ^
saluez cette belle et poétique Adrienne qui fut une
cigale dorée et qui eut trop d'esprit pour mourir dans le grenier d'abondance de la fourmi.
Il y a là-bas, en Champagne, une petite fille qui s'en va pieds nus, cheveux au vent, à tous les théâtres de campagne. Elle s'oublie si bien à ces spectacles, qu'elle rentre tard toujours et qu'elle est battue par sa mère. Cette petite fille fera bientôt baiser ses pieds à toute une génération de grands seigneurs. Voltaire lui fera des madrigaux pour empapilloter ses cheveux, et, au lieu d'être battue par sa mère, elle battra un maréchal de France qui a l'habitude de battre tout le monde.
Mais par quel chemin arrivera-t-elle à dominer ainsi les plus fortes têtes de son temps? Son père est un pauvre chapelier qui ne travaille guère dans la semaine, qui se repose le dimanche et qui fait le lundi. Il n'a pas de quoi payer la maîtresse d'école. Aussi quelle charmante écolièrel comme elle sait tout sans avoir rien appris! Hais un jour voilà que les huissiers viennent vendre le dernier chapeau du chapelier; il ne sait plus où poser sa tête ; il lui reste sa femme et sa fille, il va fuir avec elles, il va se réfugier à Paris, Paris 011 l'on peut tout espérer quand on a désespéré de tout.
Il se vint loger dans un galetas , au voisinage de la Comédie française ; il fallait bien que cela fût : Adrienne avait son étoile. La petite fille, qui était jolie et dont tout le monde caressait les cheveux au passage , entra bientôt à la Comédie française sans plus de façon
qu'au théâtre des comédiens de campagne. Elle vit jouer Polyeucte, elle voulut jouer Pauline. Une petite troupe de jeunes gens se forma autour d'elle comme par magie. La présidente Le Jay, qui avait un hôtel rue Garancière , donna un théâtre à ces comédiens de hasard : ils débutèrent avec assez d'éclat y par Polyeucte et le Deuil, pour inspirer des inquiétudes sérieuses aux comédiens français, qui firent cerner l'hôtel et qui firent arrêter leurs rivaux encore tout barbouillés de rouge et de blanc. Mais nul ne peut avoir raison des comédiens qui veulent jouer la comédie , pas même les comédiens français. Adrienne et ses amis sont à peine enfermés au Temple, qu'elle conquiert la pro^ tection du grand prieur de Vendôme , et que bientôt la prison se transforme en une salle de théâtre. On criait au prodige en voyant cette fille de quinze ans, habillée à la française, car elle n'avait pas de quoi louer des costumes à la romaine, dire avec un naturel charmant les vers de Corneille, qui jusque-là avaient été chantés. On peut dire de mademoiselle Lecouvreur qu'elle fut la vraie élève de Molière par tradition. Le disciple de Gassendi, humain avant tout, a écrit en deux mots toute la poétique du comédien. Il voulait que ce fût la nature qui parlât ; il ne voulait pas que l'étude , quelque intelligente qu'elle fût, apprit à déclamer ou à chanter. S'il avait été professeur au Conservatoire , il eût enseigné la diction et non la déclamation. Baron fut son élève; et mademoiselle Lecouvreur s'était passionnée
pour ce jeu savant qui cachait sa science, pour ce
naturel étudié qui est Tidéal du naturel, parce que Fétude lui donne la lumière, la force et la grâce. Mademoiselle Lecouvreur, née comédienne , ne voulut pas se soumettre au style déclamatoire qui avait fini par perdre la Champmeslé et mademoiselle Duclos. Elle arrivait sur la scène toute à sa passion; elle répandait son àme dans Tàme des spectateurs ; mille battements de cœur répondaient à son battement de cœur; et deux heures durant on subissait avec bonheur son amour, sa terreur, sa pitié, sa joie et sa tristesse. Coypel l'a peinte tenant son urne dé Cornélie ; on a trop appris à juger cette figure d'après le portrait de Coypel* : le peintre a eu tort de la représenter avec cette expression larmoyante, qui s'est perpétuée et qui n'a été que le masque de sa vraie expression. Adrienne avait une tête charmante , très-variable , où le sourire n'était pas tout à fait dégagé de la mélancolie. L'air de tête avait un vif agrément; les yeux s'ouvraient dans l'azur et dans la flamme : beaux yeux qui chantaient toutes les symphonies de l'amour. Qui avait plus qu'Adriénne Lecouvreur la science des passions? Quand elle parlait en scène des tempêtes de son cœur, on la croyait au premier mot, car on savait que celle-là avait étudié l'amour... en aimant. Aussi, quand elle pleurait, c'étaient des larmes et non des perles.
Baron et mademoiselle Lecouvreur furent les premiers comédiens admis dans le monde. Je ne parle
* Tout le monde a vu ce portrait par la belle gravure de Drevet.
pas de Molière , grande figure à part : celui-là allait à la cour, et quand les grands seigneurs refusèrent un jour de dîner avec lui y le roi Louis XIV, qui était une autre grande figure, on pourrait dire un autre grand comédien, disait à Molière : a Eh bien, mon philo* sophe , j'aurai , moi le roi , l'honneur de dîner avec vous , vous Molière, v
Baron , qui se croyait Molière quand Molière ne fut plus là, surpassa le comédien sur le Théâtre-Français et rhomme de cour sur le théâtre du monde. Il croyait même qu'il l'eût égalé comme auteur dramatique, s'il n'eût préféré dépenser ses belles matinées en savantes galanteries. 11 allait dans le monde, bon jeu bon argent Que lui manquait-il? Il avait l'esprit, il avait la figure, il avait l'habit du grand seigneur. Son habitude de jouer les princes lui donnait beaucoup de grâces chez les princes, ou avec les princes. Rien ne lui manquait , pas même l'or, ce dernier mot spirituel de tous les hommes; par exemple, il se présentait sans façon à une table de jeu où était le prince de Conti, et, la main pleine d'or, il lui disait : a Va cent louis au prince de Conti ! » A quoi Son Altesse sérénissime répondait en riant : « Tope à Britannicus ( r*
Une lettre de mademoiselle Lecouvreur, écrite peu de temps avant sa mort, montre la comédienne moins à son aise parmi les duchesses. 11 semble qu'elle veuille à chaque mot se faire pardonner son génie par toutes ces pompeuses filles d'Eve qui n'ont pour elles que la curiosité. Et encore, la grande comédienne ne réussit
qu'à moitié : elle plait aux hommes sans y penser; elle déplaît aux femmes , quoi qu'elle fasse. Ecoutea-la plutôt : tt Vraiment , dit l'une , elle fait la merveilleuse. » Une autre ajoute : « C'est donc là cette fille qui a tant • d'esprit? ne voyez^vous donc pas qu'elle nous dédai-^ « gne et qu'il faut savoir du grec pour se faire entendre » d'elle? — Elle va chez madame de Lamb^ert, dit » celle-ci; cela ne vous dit*il pas le mot de l'énigme? 9 — Le mot de l'énigme , dit celle-là , c'est qu'elle » cache son jeu. y» Et mademoiselle Lecouvreur ajoute : «Vous connaissez la vie dissipée de Paris, ainsi que les devoirs indispensables de notre état. Je passe mes jours à faire les trois quarts au moins de ce qui me déplatt le plus, par exemple les connaissances nouvelles qui m'empêchent de cultiver les anciennes ou de m'isoler chez moi selon mon goût. C'est une mode établie , de d!ner ou de souper avec moi , parce qu'il a plu à quelques duchesses de me faire cet honneur, n Et ainsi, de dîner en souper et de souper en dîner, on voit la pauvre Adrienne condamnée à ces travaux forcés du génie parisien, quand il est le génie à la mode.
On allait chez elle et on la recevait chez soi à peu près comme une autre Ninon de l'Enclos , parce qu'elle allait au péché discrètement sans mettre des panaches à ses passions, parce que la comédienne couvrait la courtisane, parce qu'elle choisissait bien ses amants et qu'elle était honnête homme jusque dans les faiblesses du cœur.
ADRIENXE LECOUVREIIR.
Son roman est des plus confus. On en a perdn les premières pages, et aucune des lettres écrites par elle ou écrites sur elle n'indique même de loin ses premières aventures.
Le bonhomme Laplace, ce journaliste du temps qui faisait encre de tout, suivant son expression, a recueilli cette page perdue qui nous montre Adrienne Lecouvreur entrant, non pas dans le monde, mais dans la comédie. « Le comédien Legrand avait une jeune et jolie maîtresse, à laquelle il était fort attaché , et qui, ayant un jour disparu de chez lui, le plongeait dans les inquiétudes les plus vives, lorsque, environ un mois après , il reçut un billet de la part du marquis de Gourtanvaux , qui l'invitait à diner. Qu'on se peigne la surprise de Legrand, lorsqu'à table il reconnut sa maîtresse à côté du marquis, et superbement vêtue! Il avait trop d'esprit et d'usage du monde pour ne pas sentir que le seul rôle qu'il eût à jouer en pareil cas était celui de la résignation et de la plaisanterie : aussi se boma-t-il, en sortant de table assez tard, à sup* plier le marquis de lui accorder, par forme de réparation , la grâce d'accepter un dîner chez lui , à quelques jours de là, avec son ancienne maîtresse. Au jour indiqué, les deux conviés, arrivés chez Legrand, furent à leur tour bien surpris de voir le comédien leur présenter avec gravité une petite-fille très-simplement mise, et supplier très-humblement M. le marquis de permettre qu'elle prit place à table avec la compagnie, a Ah! ah! s'écria le marquis, quelle est done
9 cette enfant, mon cher amphitryon? La fille de ta 9 cuisinière apparemment, ou celle de ta ravaudeuse? » — Nenni, reprit le comédien, c'est la nièce de ma y> blanchisseuse; c'est-à-dire la cousine germaine de 9 la belle dame qa'il vous a plu de m'enlever, qui » réunit maintenant toutes mes affections pour la 9 famille, et peut seule me consoler d'avoir perdu sa » parente; car, s'écria-t-il en parodiant le vers de V Thésée, de Quinault :
tt C^est le sort de Legrand de s*enflaminer pour elle ! »
tt Ce diner, comme on l'augure, fut très-gai, et fut suivi de plusieurs autres. Legrand s'attacha à la petite blanchisseuse, lui donna de l'éducation, l'envoya débuter à Strasbourg, lui ouvrit les portes de la Comédie française, et appela le public à saluer une grande actrice qui s'appelait Adrienne Lecouvreur. » Voilà le récit de Laplace. Pourquoi ne serait-il pas vrai? Celles qui jouent les princesses ne débutent pas ordinairement comme les princesses. Sans cela, pourquoi descendraient-elles sur le théâtre? Elles joueraient la comédie sur les planches dorées du monde sans apprendre leurs rôles. Ce sont les déshéritées qui , se sentant, comme André Chénier, quelque chose là, et dédaignant leur entourage comme indigne de les comprendre, se jettent éperdument sur la scène pour se retrouver dans leur centre, pour s'enivrer à la coupe des Dieux, pour descendre et remonter sans cesse l'abyme jonché de roses.
Adrienne Lecouvreur n'eut pas seulement Legrand pour maître, elle eut Dumarsais et Voltaire, Dumarsais comme ami. Voltaire comme amant. Voici comment d'Allainval, un contemporain qui voyait bien, raconte les leçons de Dumarsais à la comédienne : u Jamais début sur aucun théâtre ne fut peut-être plus brillant que celui d' Adrienne Lecouvreur. Un seul homme, tapi dans un coin de loge, et pour qui cet engouement général n'était pas contagieux, se bornait, de temps en temps, à dire à demi-voix : Bon, cela! Et cet homme ayant été remarqué, Tactrice, à qui Ton fit part de cette espèce de phénomène, voulant savoir quel il était, et ayant appris que c'était le fameux grammairien-philosophe Dumarsais, l'invita, par un billet très-poli, à lui faire l'honneur de venir diner ches elle en téte-à-téte. Dumarsais, quoique bien accueilli en arrivant chez elle, débuta par la prier, avant de se mettre à table , de vouloir bien avoir la complaisance de lui réciter une tirade de l'un des rôles qu'elle aimait le mieux; à quoi l'actrice ayant consenti , fut bien surprise de n'entendre de la part de Dumarsais que deux ou trois : Bon, cela! et, quoique un peu humiliée, ne persista pas avec moins de politesse à lui demander le mot de cette singulière énigme, a Volontiers, mademoiselle; attendu que, si l'explicay* tion vous déplaisait, je vous épargnerais l'ennui de » diner avec un homme qui aurait eu le malheur de )> vous déplaire. — Parlez, je vous en prie; votre répurt tation m'est connue , et votre physionomie m'est eau-
» tioD que je ne peax que gagner beaucoup à vous D entendre. — Eh bien, mademoiselle , appreneasdonc, « puisque vous l'ordonnez , que jamais actrice , à mon » gré, n'annonça de plus grands talents que les vôtres^ » et que, pour effacer probablement toutes celles qui n vous ont précédée, j'ose vous garantir qu'il ne s'agit » de votre part que de donner aux mots la vraie valeur » nécessaire à ce qu'ils doivent exprimer, surtout dans " votre bouche. — Ah I monsieur, s'écria cette très-^ V estimable actrice, quelle obligation ne vous aurais-je n pas si vous aviez assez d'indulgence pour me mettre n en état de me corriger de ce défaut I et quel maître i> est plus en état que vous de me rendre ce trèsn important service? y>
Je crois que Voltaire, qui s'y connaissait, lui donna encore de meilleures leçons que Dumarsais. Si l'amour est un grand maître, c'est surtout au théâtre, et on ne s'explique pas comment les mères d'actrices, qui n'ont jamais été ou qui ne sont plus les mères de l'amour, accompagnent leurs filles dans les coulisses pour servir d'épouvantail aux amoureux. Il n'y a point de spectacle plus lamentable que celui de ces femmes sans sexe et sans âge. La maternité est une chose si sainte, qu'on souffre de la voir, de gaieté de cœur, venir souiller sa robe dans ces enfers du théâtre.
Voici ce que Voltaire entendait par le diable au corps (feu sacré ou diable au corps, c'est toujours l'amour). Quel éloge pour l'amour, quand cela est dit par un homme que l'amour a si peu occupé !
L'heureux talent dont vous charmei la France Avait en vous brillé dès votre enfance ; Il fut des lors dangereux de vous voir, Et vous plaisiez même sans le savoir.
Sur le théAtre heureusement conduite , Parmi les vœux de cent cœurs empressés , Vous récitiez , par la nature instruite.
Cétait beaucoup , ce n*était point assez :
Il vous fallut encore un plus grand maître.
Permettez-moi de faire ici connaître Quel est ce dieu de qui Tart enchanteur Vous a donné votre gloire suprême ; Le tendre Amoar me Ta conté lui-même.
On me dira que FAmour est menteur.
Hélas ! je sais qu*il faut qu'on s'en défie ; Qui mieux que moi connaît sa perGdie?
Qui soufTre plus de sa déloyauté?
Je ne croirai œt enfont de ma vie; Mais cette fois il a dit vérité.
Ce même Amour, Vénus et Melpomène , Loin de Paris faisaient voyage un jour.
Ces dieux charmants vinrent dans un séjour Où vos attraits éclataient sur la scène ; Chacun des trois avec étonnement Vit cette grflce et simple et naturelle Qui faisait lors votre unique ornement.
« Ah ! dirent-ib , cette jeune mortelle Mérite bien que , sans retardement , Nous répandions^ tous nos trésors sur elle, n Ce qu'un dieu veut se fait dans le moment.
Tout aussitôt la tragique déesse Vous inspira le goût, le sentiment,
Le pathétique et la délicatesse.
u Moi , dit Vénus , je lui fais un présent
Plus précieux , et c*est le don de plaire ;
Elle accroîtra Tempire de Cythère ;
A son aspect tout cœur sera troublé ,
Tous les esprits viendront lui rendre hommage.
— Moi , dit r Amour, je ferai davantage :
Je veux qu^elle aime, n A peine eut-il parlé,
Que dans T instant vous devîntes parfaite;
Sans aucun soin , sans étude , sans fard ,
Des passions vous fûtes T interprète.
de r Amour adorable sujette ,
N^oubliez pas le secret de votre art !
La comédienne joua mieux encore Famour que la tragédie. Elle est restée célèbre par ses passions tout autant que par son grand jeu. Elle est morte jeune, d'ailleurs; c'est encore une bonne fortune pour la postérité. Il n'y a que les philosophes, comme son ami Voltaire, qui aient le droit de vivre leur siècle. Les poètes et les comédiennes portent mal leur couronne de cheveux blancs. Le vieillard de Téos ne serait admis en France que dans les jours de carnaval.
Adrienne Lecouvreur a passé sa vie à aimer : du comédien Legrand au poëte Voltaire , du poëte Voltaire à lord Peterborough , de lord Peterborough au maréchal de Saxe, sans compter celui-ci qui fut père de sa première fille, sans parler de celui-là qui fut père de la seconde; car, si on cherchait bien, on trouverait, à ce qu'il parait, beaucoup de descendants de l'illustré comédienne, par exemple, le mathématicien Francœar.
Ce n'était pas précisément le théâtre qui Pavait enri* chie. Il y a une fable antique qui raconte que Jupiter, conseillant TAmour, lui disait : a Quand tu auras usé tes flèches dans ton voyage , il te restera encore une ressource pour aveugler les femmes : lu leur jetteras à pleines mains àe la poussière d'or qui est dans ton carquois. »
Mademoiselle Lecouvreur ne s'était pas montrée dédaigneuse pour la poudre d'or.
Elle pouvait dire^ comme Marion Delorme : a Je prends quand je n'ai rien à donner^ 9 c'est-à-dire quand elle ne pouvait donner que le masque de l'amour; mais au moins c'était un masque charmant. Milord Peterborough lui disait : a Allons , madame , qu'on me montre beaucoup d'amour et beaucoup d'esprit! » Et elle montrait beaucoup d'esprit et beaucoup d'amour; mais son cœur ne battait que lorsque milord était parti.
Le maréchal de Saxe ne fut pas aimé pour son argent, c'était d'ailleurs l'amoureux le plus jaloux qui fût au monde. On se demandera alors pourquoi il recherchait les comédiennes : peut-être Maurice de Saxe n'était-il jaloux qu'avec elles; peut-être ce sentiment de jalousie qui avive la passion l'aiguillonnait-il autant que l'amour lui-même. Ce qui est certain, c'est qu^il avait quelque joie à découvrir qu'il était trompé; c'était le dilettantisme de la jalousie, car alors il s'abandonnait à une colère bleue qui faisait pâlir tout le monde, même Adrienne Lecouvreur, quoiqu'elle fût bien habituée aux fureurs orageuses des
amants trahis. Mais après cette colère bleue , Maurice de Saxe retombait tout éperdu dans les bras de l'infi« dèle plus heureux que jamais. Il avait un aphorisme à son usage : « La jalousie fouette l'amour avec des roses. «
Un soir qu'il devait partir de bonne heure pour une fête à Versailles, Adrienne lui fit de si belles protestations qu'il ne douta pas que la nuit ne fût à un autre. tt Qui attendez-vous? lui demanda-t-il. — Morphée, dit-elle en se retournant sur son oreiller ; vous pouvez venir demain au point du jour me réveiller du sommeil où je vais tomber. — Je viendrai, madame, » dit le comte en s'en allant. Après avoir refermé la porte de la chambre à coucher, il s'arracha un cheveu , non pas précisément par désespoir. Il fixa son cheveu sur la porte et sur le chambranle, mettant ainsi de fragiles scellés sur les serments d'Adrienne Lecouvreur. Les jaloux sont comme les voleurs : à toute heure , en tout lieu, le maréchal avait de la cire sur lui, pour pouvoir, c'était l'usage alors, prendre l'empreinte des serrures.
Quand il revint de Versailles, le cheveu était cassé. Il entra comme la tempête. Adrienne se mit à rire. H lui conta son stratagème, elle rit plus fort; il menaça de la quitter, elle rit à gorge déployée, a Vous vous en allez, mais vous revenez toujours; cette fois je vous prends au mot, mais ne revenez plus, d Ce fut le héros qui trembla, a Mais , madame. . . — Monsieur, je ne veux jamais avoir tort. — Vous avez toujours raison^ c'est moi qui ai tort, j»
Le Cheveu cassé j n'est-ce pas une jolie comédie à deux personnages? je me trompe^ à trois personnages.
Du reste, le maréchal de Saxe donna plus d'une rivale à la tragédienne. Adrienne disait un jour : « Ce que c'est que de payer l'amour des hommes , ils vous trompent comme des femmes. » Elle faisait allusion aux quarante mille livres — le prix de ses diamants vendus, — qu'elle avait données au comte quand il partit pour la conquête du duché de Gourlande.
Faut-il croire au roman dont on a fait un drame? Mademoiselle Lecouvreur mourut peut-être tout prosaïquement d'une forte dose d'ipécacuana que lui administra un médecin qui ne croyait pas qu'on pût mourir avec un remède si harmonieux. Elle mourut dans les bras de Voltaire , mais bien loin de lui , car elle avait les yeux fixés sur un buste de Maurice de Saxe, à qui elle débitait à tort et à travers des tirades tragiques *.
* Mademoiselle Rachel, qui a été à la fois mademoiselle Rachel et Adrienne Lecouvreur, a consacré ceUe page d^histoire dramatique où la maltresse de Maurice de Saxe insulta publiquement sa rivale , la duchesse de Bouillon , en lui jetant à la
Ggure ces vers de Phèdre :
Je sais mes perGdies, OEnone, et ne suit point de ces femmes hardies Qui , goûtant dans le crime une tranquille paix , Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Selon un de ses historiens , u le public , qui savait Taventure , confirma Tapplication par de nombreux applaudissements. La duchesse frémit de rage , et résolut la perte de sa rivale. Peu de temps après , un petit abbé , ministre de ses vengeances , offrit à mademoiselle Lecouvreur un présent de confitures qui fit passer à la pauvre Phèdre le goût des vanités de ce monde. »
Après sa mort , il lui arriva ce qui arriva plus tard à Voltaire. Elle qui avait légué cent mille livres aux pauvres , lui qui avait bâti une église y ils furent tous les deux proscrits du cimetière ! Si Ton peut retrouver Voltaire au Panthéon , on ne sait où évoquer sa chère comédienne. Et pourtant Voltaire avait rappelé la recon* naissance des Anglais pour leurs actrices, tout en s'indignant de l'ingratitude parisienne :
Votre Oldfields et sa devancière Dracc(|irdle la minaudiëre, Pour avoir su dans leurs beaux jours Réussir au grand art de plaire , Ayant achevé leur carrière, S* en furent , avec le concours De votre république entière , Sons un grand poêle de velours.
Dans votre église pour toujours Loger de superbe manière.
Leur ombre en parait encor fière, Et s* en* vante avee les Amours :
Tandis que le divin Molière , Bien plus digne d*un tel honneur, A peine obtint le froid honneur De dormir dans un cimetière ; Et que Taimable Lecouvreur, A qui j*ai fermé la paupière , N*a pas eu même la faveur De deux cierges et d* une bière; Et que monsieur de Laubinière Porta la nuit par charité Ce corps, autrefois si vanté, Dans un vieux fiacre empaqueté , Vers le bord de notre rivière.
ADRIEXXE LECOLVRKUR. 17
On a élevé un temple grec sur les cendres d^Adrienne Lecouvreur, mais non pas tout à fait pour rappeler ses vertus tragiques. Ce temple grec, c'est le Corps législatif.
Son oraison funèbre fut prononcée le 24 mars 1730, quatre jours après sa mort, en plein Théâtre-Français, par Grandval :
u Messieurs, je sens que vos regrets redemandent n cette actrice inimitable, qui avait presque inventé n l!art de parler au cœur, et de mettre du sentiment et » de la vérité où l'on ne mettait guère auparavant » que de la pompe et de la déclamation.
» Mademoiselle Lecouvreur, souffrez-nous la conso- « lation de la nommer, faisait sentir dans tous ses per- » sonnages toute la délicatesse, toute l'âme, toutes les 9 bienséances que vous désiriez : elle était digne de » parler devant vous. Messieurs; parmi ceux qui » daignent ici m'entendre> plusieurs l'honoraient de » leur amitié ; ils savent qu'elle faisait l'ornement » de la société comme celui du théâtre, et ceux qui » n'ont connu en elle que l'actrice peuvent bien juger, 1» par le degré de perfection où elle était parvenue , » que non-seulement elle avait beaucoup d'esprit, » mais encore l'art de rendre l'esprit aimable.
ji Vous êtes trop justes. Messieurs, pour ne pas « regarder ce tribut de louanges comme un devoir; 9 j'ose même dire qu'en la regrettant je ne suis que » votre interprète. »
C'était Voltaire qui parlait par la bouche de Grandval.
Adrienne Lecouvreur était quelque peu bas bleu. Plus d'une fois ses amants surprirent une tache d'encre en baisant ses ongles roses : c'était la faute de Voltaire, ^ qui fut son inaitre en prose et en vers. Je vais vous lire une de ses lettres, — celle-là qui s'est vendue cinq cents francs à une des dernières ventes d'autographes : '
5 mai 1728.
« Vous connaissez la vie dissipée de Paris , et les n devoirs indispensables de mon état. Il est des pern sonnes dont les bontés me charment et me suffi- » raient, mais auxquelles je ne puis me livrer, parce » que je suis au public, et qu'il faut absolument ou » répondre à toutes celles qui ont envie de me con- 9> naître, ou passer pour impertinente. Quelque soin y> que j'y apporte, je ne laisse pas de mécontenter; si 9 ma pauvre santé , qui es^ faible , comme vous savez , D me faisait refuser ou manquer à une partie de dames » que je n'aurais jamais vues , qui ne se soucient de » moi que par curiosité, ou, si je l'ose dire, par air, » car il en entre en tout : — Vraiment, dit l'une, elle i> fait la merveilleuse. Une autre ajoute : — C'est que n nous ne sommes pas titrées! Si je suis sérieuse, » parce qu'on ne peut pas être fort gaie au milieu de V beaucoup de gens qu'on ne connidt pas : — C'est » donc là cette fille qui a tant d'esprit? dit quelqu'un )) de la compagnie. — Ne voyez-vous pas qu'elle nous n dédaigne, dit un autre, et qu'il faut savoir du grec
ADRIENNE LECOLVRELR. 19
9 pour lui plaire I elle va chez madame de Lambert. Je » ne sais pourquoi je vous fais tout ce détail; car j'ai » bien d'autres choses à vous dire ; mais c'est que je suis » encore toute remplie de nouveaux propos de cette » espèce, et plus occupée que jamais du désir de y> devenir libre, et de n'avoir plus de cour à faire qu'à » ceux qui auront réellement de la bonté pour moi , et n qui satisferont et mon cœur et mon esprit. Ma vanité r> ne trouve point que le grand nombre dédommage du » mérite réel des personnes. Je ne me soucie point de 9 briller; j'ai plus de plaisir cent fois à ne rien dire, » mais à entendre de bonnes choses; à me trouver D dans une société douce, de gens sages et vertueux, » qu'à être étourdie de toutes les louanges fades que » l'on me prodigue à tort et à travers. Ce n'est pas que »je manque de reconnaissance ni d'envie de plaire; T) mais je trouve que l'approbation des sots n'est flat- » teuse que comme générale, et qu'elle devient à » charge quand il la faut acheter par des complaisances p particulières et réitérées. »
Adrienne Lecouvreur fut avant mademoiselle Rachel la plus grande tragédienne *de la scène française. Elle avait la beauté, les larmes, la furia tragique. Plus que mademoiselle Rachel , elle laissait sa personnalité dans les coulisses et prenait en entrant sur la scène la figure, l'accent, la passion de Bérénice, d'Elisabeth, de Jocaste, d'Emilie, d'Hermione, de Cornélie. Ce sont de vraies larmes qu'elle répand dans cette urne classique, et ce sont les larmes de Cornélie.