‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 44 sur 65 · MARIE AUBRY · texte numérisé non relu

MARIE AUBRY

Marie Aubry avait deux rivales, la Hilaire et la Brigogne. C'était à qui chanterait le plus haut.

Le berger Paris aurait uni par trouver trois pommes sur le mont Ida, pour leur en donner une à chacune. Mais il aurait eu quelquefois Tidée de leur jeter des pommes , comme on fait à la Gaité.

Jamais nymphe des bois n*cnt tant d'agilité ! Vénus, Vénus jamais n*cut tant de volupté!

Que tu mélanges bien, ô belle enchanteresse, La force avec la grftce, et Faisaoce et l'adresse!

Tu sais avec tant d*art entremêler tes pas , Qne Tœil ne peut les suivre et ne les confond pas ! Le papillon s* envole avec moins de vitesse , Et pèse plus que toi sur les fleurs qu'il caresse.

MADEMOISELLE BEAUMEXARD.

Elle débuta à la foire Saint-Gei*main. Après la fermetare de ce théâtre comico-lyrique, elle passa aux Français, mais c'était aux Français de Versailles. Elle avait cependant de la beauté et du talent; en outre elle portait un nom déjà connu, le nom paternel de Beauménard , auteur de TOpéra-Comique. Mais Beauménard n*était pas un prince , et sa fille ne fut pas une grande princesse. J'avertis mon lecteur que je n'ai pas que des immortels dans mou dictionnaire; il n'y a pas que des princesses à la cour : cela n'empêchera pas la Beauménard et bien d'autres d'y tenir leur tabouret.

tt Mademoiselle Beaumesnil relève de couche ; elle avait déjà fait une fausse couche auparavant; ainsi c'est une personne des plus formées pour son âge. Je crois que jamais actrice n'a débuté avec autant d'aisance. Si elle avait joué la comédie depuis plusieurs années, il ne lui serait pas possible d'avoir plus d'habitude de théâtre, ni de montrer plus d'intelligence. Elle a eu le plus grand succès. Si elle avait débuté dans un rôle moins mauvais, elle aurait tourné la tête à tout Paris. Préville m'a assuré qu'à l'âge de sept ans cette fille jouait la comédie avec tout l'esprit et toute la finesse imaginables, et qu'elle aurait été la seule personne capable de remplacer mademoiselle Dangeville. En ce cas , je suis fâché que la Comédie française n'ait pas fait cette acquisition, car le caractère de la voix de mademoiselle Beaumesnil n'est pas agréable; et vu la nécessité et l'usage de crier à l'Opéra comme les possédés devant un crucifix , et le goût et la vocation que cette jeune actrice parait avoir pour le plaisir.

je ne lui donne pas dix-huit mois pour avoir perdu sa voix sans ressources. »

Cest Grimm qui constate ainsi que déjà il y a cent ans on criait fort à TOpéra.

C'était une Française belle comme une Française du dixhuitième siècle , et elle chantait comme une Italienne. De tous les temps elle élevait un canevas à la hauteur d'une comédie. Mademoiselle Beaupré était la plus jolie Ninette à la cour, et la plus adroite servante maîtresse qui se soit jamais appelée Zerbine, Il y avait en elle presque une madame Favart et presque une Piccinelli.

Il y a eu trois Beaupré au théâtre, comme il y a eu trois Desbrosses, et même, dit-on, trois Maupin. Mais celle-ci est la Beaupré des Beaupré, comme la Maupin de Théophile Gautier est la Maupin des Maupin.

THÉRÈSE BIANCOLELLI.

C'est dans ce charmant personnage de Lucile, par où avait triomphé mademoiselle de Mézières, que débuta et triompha Thérèse Biancolelli. Comme cette comédie s'appelait la Surprise de la Haine, on adressa tout de suite ce quatrain à la Biancolelli, qui était fort touchante, avec une taille superbe et une trèsbelle figure :

Par U surprise de la Haine , En vain vous avei cm débuter en ce jour ; Non, non : pour qui vous voit débuter sur la scène,

C'est la surprise de 1* Amour !

Je suis du parti de l'auteur, — sauf à refaire ses vers.

MADAME BELMOXT.

Les critiques du dix-huitième siècle n'avaient pas plus de peine à prouver le talent des actrices que leur beauté. Us n'eurent

guère à s'efforcer poar placer madame Belmont au premier rang de la scène dramatique et du théAtre mondain : madame Belmont fut une des plus jolies femmes de son temps. Son caractère était aussi charmant que sa figure. Ses manières étaient aussi jolies que sa voLx. Aussi aimailHîlle à parler et à chanter, a Donnei-moi la science à condition de ne pas la montrer, je n*en veux pas , 9 disait Jean-Jacques Rousseau.

Madame Belmont naquit à Givet, dans la patrie même de Méhul. G* est en souvenir de son magistral compatriote que madame Belmont acquit plus tard de si royales manières. A huit ans, elle était engagée au Vaudeville pour jouer les rôles d'enfants ; c'était alors que se produisaient les œuvres enfantines et joviales de Piis et de Barré. Quand elle fut grande, elle épousa un acteur nommé Henri. Mais ce ne fut pas sans doute son plus grand triomphe. Là où elle eut le plus de succès, c'est dans cette Fanchon la Vielleuse qui s'est éternisée. Pièce et actrice enrichirent vite le théâtre naissant.

L'Opéra jalousa le théâtre et voulut posséder Factrice. Madame Belmont joua alternativement au Vaudeville et à l'Opéra. Elle avait deux succès et deux appointements.

La province la demanda à grands cris. Fanchon était bonne fille, elle alla à Lyon et à Bordeaux. Mais Paris, qui est le maître toujours et toujours le tyran, la rappela pour l'Opéra-Gomique, où elle consacra définitivement son talent hors ligne. Alors aucune glorific&tion ne lui manqua. Le peintre Gœuré fit son portrait, que Prudhon grava. Enfin cette Fanchon la Vielleuse et cette Françoise de Foix qu'avaient peinte Gœuré et Prudhon, cette belle compatriote de Méhul , fut l'amie de cet autre Méhul léger qu'on appelait Dalayrac.

Elle représentait toujours Vénus et la Beauté. Ge rôle serait assez beau pour n'en vouloir point d'autre; mais mademoiselle de La Barre cumulait toutes les vertus théologales du théâtre. Et l'Opéra était très-verlneux au dix-huitième siècle!

LA CARTOX.

Elle braillait, elle n^a jamais chanté, mais elle gaf{nait les oreilles par les choses les plus douces, u C'était une fille, mais de bonne compagnie pour les hommes , distinguée par son esprit et ses saillies. Elle comptait Tillnstre comte de Saxe parmi ses conquêtes. Elle le suivit au fameux camp de Muhlberg, en Saxe, en 1730, où elle eut la gloire de souper avec les deux rois, Auguste II de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse, et les princes leurs fils et leurs successeurs au trône, dont Fun a un peu fait parler de lui depuis. Après cette brillante aventure. Carton n'en revint pas moins en France brailler sur le théâtre de rOpéra comme auparavant. Elle s'est retirée du théâtre et du monde presque en même temps que Camargo. Elle a été remplacée, quant au département des bons mots, par l'illustre Sophie Arnould. »

iMADEMOISELLE CLÉOPHILE.

Ce fut la dernière folie de La Harpe : l'avaDt-demière, diront les incrédules en le voyant passer à la reUgion.

Cléophile fut une des plus agréables sultanes do sérail. « Une maladie trop cruelle, dit la chronique, l'ayant réduite dans un état aussi déplorable que celui où se trouva la jolie servante de l'auguste Cunégondc, grâce au cordelier son confesseur, elle fut obligée de renoncer au théâtre. Échappée enGn au plus affreux fléau du meilleur des mondes, on ne saurait douter des charmes qui lui restent, en voyant l'illustre auteur de ces vers s'enchaîner si publiquement à son char. 11 en est épris comme pourrait l'être un jeune homme de quinze ans, et s'affiche partout avec elle aux promenades, à la Redoute, au spectacle, à l'Académie même , au grand scandale des lettres , de la philosophie , et surtout de tant d'honnêtes bourgeoises qui se croyaient jusqu'ici de véritables Aspasies, en honorant ce grand homme de leurs bontés. Quelle humiliation en effet pour ces bonnes dames d'apprendre que l'ingrat, en aimant une petite danseuse sans

4lâ DÉESSES D*OPERA.

principes, sans métaphysique ni dans la tête, ni dans le cœur, les oublie si parfaitement , qu*il croit n*avoir jamais aimé ! Eh ! Mesdames , ne Tavait-il pas dit lui-même dans son Molière à la nouvelle salle?

Après les goûts usés viennent les fantaisies ; On cherche les Lai's après les Aspasies; Et de la nouveauté T invincible désir Aime plus à changer quil ne songe à choisir.

Mais voici la romance du Saule, de La Harpe :

Gléophile, que j'encense, C'est un prodige nouveau ; Les GrAces, à sa naissance.

Entourèrent son berceau.

L'Amour dit : c Je suis tranquille , Rien ne peut plus m'alarmer :

Quand ils verront Gléophile , Ils voudront encore aimer. »

Quelle grâce enchanteresse Dans ses traits , dans son esprit !

Elle charme , elle intéresse , Elle attache , elle ravit.

Le cœur le plus indocile Gontre elle ose en vain s'armer; Un regard de Gléophile Est un ordre de l'aimer.

Quoique Amour m'ait dans ses chaînes Engagé plus d'une fois, , Quoique Amour, malgré ses peines ,

M'ait fait adorer ses lois.

Par une erreur trop facile Dans un cœur bien enflammé , Je crois près de Gléophile N'avoir pas encore aimé.

Je veux, à ses lois fidèle.

Ne chanter que mon ardeur

Dieu ! que ma mose nest-elle Aussi tendre que mon cceor!

Or, juges s*il est babile, L'enfant maître des humains :

Vous voyez dans Gléophile Le chef-d'œuvre de ses mains.

Je conseille ce joli morceau aux imprimenrs du Cours de littérature.

MADEMOISELLE DE CASTILLY.

Ce qui prouve que mademoiselle de Castilly est bien une déesse aussi, c^est qu'elle jouait Pomone, cette Pomone qu'on a trop délaissée en mythologie, mais qu'on devrait bien réhabiliter en histoire.

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