‹ Princesses de comédie et déesses d'opéraChapitre 49 sur 65 · MARIE DESCHAMPS · texte numérisé non relu

MARIE DESCHAMPS

Le talent de la Deschamps n^étonnait peut-être pas tout TOpéra, mais son luxe éblouissait tout Paris. En même temps que les bravos du parterre , on épuisait pour elle les mines de Golconde. L*or germait sous ses pas , et elle s*en faisait des diadèmes comme si ce n'eût été que des lauriers. L'Opéra était un palais enchanté, mais rhabitation de Marie Deschamps en était un aussi. Artiste, elle y faisait régner les arts comme sur la première scène du monde. Si elle avait assez de talent pour payer ses succès, elle manquait parfois d'argent pour payer ses architectes et ses fournisseurs. On ne parlait que des procès de la demoiselle Deschamps. Mais elle gagnait tous ses procès.

Elle avait voulu se séparer de corps et de biens d*avec son mari; elle disait que tous les goûts sont à l'Opéra et toutes les séparations dans le mariage. Elle n'assignait pas son mari pour l'amour, mais elle le laissait assigner pour d'autres dettes dont la procédure va au Palais an lieu d'aller à Cy thère , et dont Thémis fait les honneurs en l'absence de Vénus.

Marie-Anne Pages, femme de Jean-Baptiste Bone-Deschamps, avait commencé sa carrière dans le monde par être dansease i l'Opéra-Comique. On trouva qu'elle méritait de briller sur un plus grand théâtre. Elle entra à l'Académie royale de musique, comme si elle n'avait jamais habité le réduit obscur d'une petite maison de la rue du Four-Saint-Honoré.

Bientôt chargée de trophées, et folle sous les auspices de sa bonne fortune , elle ne consentit qu'à s'arrêter dans une splendide hôtellerie de la rue Saint-Nicaise. Cette reine voulait se £ûre naturellement la voisine d'un Palais-Royal. Mais il vint un jour où elle faillit mettre sa couronne au clou. Elle ne voulait pas solder le compte de son libéral architecte. En cçla la magnifique artiste avait tort : ello insultait au génie et à la prodigalité d'un autre artiste , ûls de Vitruve , de Michel-Ange , de Perrault. Il j eut un malin avocat qui plaida pour l'architecte, et qui ne se montra peut-être pas assez galant envers la danseuse.

K Par les ouvrages des grands maîtres , — dîMl avec une sorte d*indîgnation qui ne perdait rien de sa force en souriant , »• on doit juger de T excellence de sa profession. Il ne serait pas étonnant que la demoiselle Deschamps , dans un état presque mécanique , dont le principal mérite ne consiste que dans la souplesse et Tagilité, ne sût pas apprécier celui d'un art qui n'est que Tenfant du génie, n

Ici r avocat commettait un gros sacrilège contre Terpsicfaore. Tout docle qu'il était , il oubliait le mot de Simonide , qui dit que la danse est une poésie qui marche. Mais Marie Deschamps dansait peut-être et ne marchait pas.

L'acerbe avocat continua par faire un tableau de l'Opéra q ui serait certainement aujourd'hui un anachronisme : u Les membres de l'Académie royale de musique sont des espèces d'êtres privilégiés, et presque indéfinissables. Inutiles, et malheureusement regardées comme nécessaires , moins autorisées que protégées , le gouvernement politique , et non la législation , les tolère. (S'il eût été prêtre , cet homme de loi eût refusé d'enterrer Molière.) Isolées au milieu de la société civile, elles régnent dans une sphère qui est séparée de toute autre : la nature , la puissance paternelle et maritale ont comme perdu leurs droits sur elles. (Vous voyez quelle serait la violence de l'anachronisme en 1860! ) Elles n'appartiennent ni à parents, ni à époux; elles ne dépendent en quelque sorte que d'elles-mêmes. Leurs engagements (au dix-huitième siècle, engagement signifiait liaison d'amour,) plutôt formés par l'intérêt ou la fantaisie , que par le goût et par un rapport légitime de sentiments, ne sont jamais de longue durée. (V^ous oubliez que la vie est courte, monsieur l'avocat!) Hercule filait auprès d'O'mphale; il ne lui en coûta qu'un peu de sa gloire : chez les demoiselles de l'Opéra, c'est Plutus qui tourne le fuseau. (Est-ce que ce n'est point Plutus qui vous fait si habilement tourner la langue?) Mais le fil se rompt dès que l'or manque au creuset, n

La jactance de l'avocat ne se rompait pas. Il alla jusqu'à faire cette belle description qui mérite de rester dans les albums du voluptueux dix-huitième siècle : a La demoiselle Deschamps vou-

lait du moderne, du recherché, do fini : son architecte se prend à travailler en conséquence. H fait jttsqu*& vingt-cinq plans. (J*espère qu*on les a «gravés pour le cabinet des estampes. Un philosophe disait dernièrement que toute Thistoire de France des trois derniers siècles est dans ce eabinet-là.)

tt Le détail de tout Ce qui s* est exécuté sous les ordres et par les soins de Blanchard est immense. L*antichambre n'est peutêtre que d*une simplicité élégante; mais rien n*est comparable à la salie à manger. La boiserie, vernissée et rechampie, est cstré* mement recherchée. Ce qui y est le plus agréable, ce sont des groupes de figures et d'oiseaux, et des sites de rosei^nx et d'ar-^ brisseaux en relief, analogues au sujet. Deux grands salons de compagnie , Tun pour Thiver, Tautre pour Tété , où U magnifia* eence est alliée avec le goût ; une chambre à coucher, qui dans la m3fthologie eût passé pour le temple de la Volupté. Les peîn» tures et Tameublement répondaient à la beauté de chaque appartement. Je ne parle point des accessoires, des accompagne^ ments de ces grandes pièces, des cabinets intérieurs « des boudoirs, de la bibliothèque! La demoiselle Deschamps a tous les goûts. On ne doit pas désespérer de voir au premier jour de ses productions t... Le jardin est d*une exécution correcte; il y règne U plus agéable variété. Le parterre est dessiné dans la grande manière. A la suite on voit, d*un côté, des tapis de verdvre qui conduisent à des retraites charmantes ; de Tautre c6té , sont des bosquets odoriférants où tout inspire le sentiment ! Que la nature est belle quand elle est caressée par Tart! On ne s*attend qu'à voir une maison particulière , et Ton trouve un palais ! »

Marie Deschamps ne voulait donner au trop galant architecte Blanchard que douze louis d'or pour tant de dessins , de travaux et de féeries. Quoi! Marie, vous êtes avare! Serait-ce là Teflet du luxe? Hélas! un autre événement surprit bientôt tout Paris : Marie Deschamps se mit à la réforme. On loua sa maison on plutôt son palais de la rue Saint-Kicaisc ; on vendit son superbe mobilier, si digne d'un temple. C'est à peine si l'on épargna le lit de la déesse — un autre temple.

Que les choses humaines ont d'instabilité, surtout à l'Opéra!

EDe joua Amiîde à ses débuts. Ecoutez Diderot, rbomme sensible : u Elle a déployé , le premier jour, la réunion de talents la plus rare et la plus étonnante : & la voix la plus pure , la plus étendue, à la prononciation la plus distincte et la plus facile, elle joint une sensibilité exquise , une vérité dans Texpression si simple et si toucbante, qu^elle a ravi tous les spectateurs. Jamais la salle n*a retenti de tant d'applaudissements. Sa voix, qui monté jusqu'au ri, a, surtout dans les tons bauts, cette justesse que Ton n'obtient que des instruments à clavier. Son jeu, toujours animé, toujours vrai, toujours varié, occupe toute la scène pendant que le volume et l'éclat de sa voix remplbsent toute la saUe. Le célèbre Sacchini, qui entendait pour la pre» mière fois cette jeune débutante, a couru dans sa loge, ivre d'admiration, pour lui dire qu'il voulait, dans six mois, en réduisant de moitié ses études continuelles , en faire la première cantatrice de notre théâtre, et dans deux ans la première de tous les théâtres de l'Europe. C'est presque au hasard que nous devons la découverte d'un talent si prodigieux. Sa sœur aînée servait depuis plusieurs années M. Mittié, médecin; il eut besoin, il y a deux ans, d'une seconde domestique» et fit venir du fond de la Picardie notre jeune Armide pour servir à la cuisine. Julien , ancien acteur du Théâtre italien , l'entendit chanter en montant l'escalier de M. Mittié, chez lequel il dînait; cette voix- rétonna. Le sieur Lais, acteur de l'Opéra et excellent musicien, donna des leçons à mademoiselle Dozon. Le sieur Mole , qui depuis six mois enseigne la déclamation dans nos noiir velles écoles de chant , lui a fait répéter sept ou huit fois le rôle d' Armide , et c'est à quinze mois d'étude , aux soins de ces deux maîtres , et surtout aux plus riches dons de la nature , que nous devons ce nouveau prodige. Elle continue de vivre chez madame Mitlié, qui la traite comme son enfant, et sa conduite prouve autant de sagesse que de modestie. Le moment où cette jeune personne a revu ses bienfaiteurs après son succès , et où , n'osant

pas les embrasser, elle baisait leurs mains et s* enveloppait de leurs bras, a fait couler les larmes de ceux qui en étaient témoins. Elle ne pouvait pas parler, on n'entendait que ses sanglots et les baisers dont elle couvrait les mains de monsieur et de madame Mittié. »

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