GERTRUDE LA BELLE TOURNEUSE
Elle se nommait Gertrude Boon. Elle possédait toutes les grâces; elle faisait tous les exercices de la grâce en matière de théâtre. Mais c'était plutôt une acrobate qu'une comédienne. Il n'y eut que sa vertu qui ne se cabra pas ; Gertrude mettait beaucoup de sagesse dans sa conduite. Elle avait autant de vertu que de sagesse, et de sagesse que de beauté. Voilà une femme bien riche et une actrice bien rare.
Elle se maria pour être malheureuse, ce qui prouve que la vertu n'est jamais récompensée.
Ce qui avait fait donner à Gertrude Boon le surnom de Belle
Tourneuse, c'est un de ses exercices les plus fantastiques. Elle se piquait trois épées dans le coin de chaque œil , où elle les faisait tenir aussi droites que si elles eussent été piquées dans un poteau ou dans une poitrine; ensuite, elle prenait son mouvement corporel sur la cadence des violons de Torchestre, qui semblaient exciter mythologiquement les vents , les aquilons , les brises ; et puis elle tournait si vite pendant un quart d'heure, que le public n'en respirait pas lui-même pendant quinze minutes. La Belle Tourneuse tournait toujours ! C'est ce qui s'appelle un triomphe fait au tour et enlever un succès à la pointe de Tépée.
MADEMOISELLE GLIMARD.
Grimm assure qu'il aimait beaucoup mademoiselle Guinuird. On citait ses bonnes œuvres : a J'ai envie de faire ici le rôle de ce bon curé de village, qui, ayant prêché à set paysans la passion de Notre*âeigneur, et les voyant tous pleurer de l'excès de ses souffrances , eut quelque pitié de les renvoyer chez eux si afQigés, et leur dit : a Mes enfants, ne pleurez pourtant pas tant, parce que tout cela n'est peut-être pas vrai. » Je meurs de peur que la belle action de mademoiselle Guimard ne soit vraie que comme cela, n
Et plus loin : u Elle a beaucoup d'amis , quoiqu'ils disent que son excessive maigreur la fasse ressembler à une araignée. On dit qu'elle a le son de voix rauque et dur, et c'est un furieux tort à mes oreilles ; mais comme je ne l'ai jamais entendue parler, ce début n'a pu diminuer ma passion pour elle, n
ROSA GURRINL
Cette amoureuse joua si bien l'Amour, qu'elle fut reçue tout de suite à pension, comme si l'Amour avait besoin d'argent!
Dix -huit ans, deux beaux yeux bien fendus, deux beOes jambes qui portent une statue vivante, voilà comme elle arriva de Vienne à Paris. Elle débuta à FOpéra dans la danse noble , B on lui a trouvé une précision , une sûreté , un aplomb , une noblesse comparables aux talents du grand Vestris. Les connaisseurs en danse prétendent que mademoiselle Heinel , dans deux ou trois ans d*ici , sera la première danseuse de F Europe , et les connaisseurs en charmes se disputent dès à présent la gloire de se ruiner pour elle. »
MADAME SAINT-HUBERTL
Grande figure. 11 y a tout un volume à écrire sur elle. On se contentera de vous lire ces vers, qu^elle reçut dans une avalanche de bouquets après une représentation de Didon :
Romains , qui vous vantez d*uiie illustre origine , Voyez d'où dépendit votre empire naissant :
Didon ne put trouver d* attrait assez puissant Pour retarder la fuite où son amant s'obstine. Mais si l'autre Didon, l'ornement de ces lieux. Eût été dans son temps la reine de Garthage, Il eût pour la servir abandonné ses dieux , Et votre beau pays serait encor sauvage.
Pendant une autre représentation de Didon, elle eut son apothéose tout comme Voltaire : couronne de lauriers à feuilles d*or, cris enthousiastes , parodie sérieuse des vers de Voltaire :
Saint-Huberti , de la couronne A nos yeux viens te décorer.
Il est permis de s'en parer Quand c'est |e public qui la donne.
Si Ton en croit madame Saintp-Hoberti elle-même , c'était une impératriee. Je me contenterai de Tappeler la belle Impéria; cette
méchanceté fera plaisir à son ennemie la Gaimard. — Madame Saint-Hubertî écrivit un jour & ce galant comte d*Entragues, dont elle fit plus tard un docile mari : « Cest un défaut dont tout le monde m^ accuse, de vouloir primer; on a raison! Depuis que je suis au monde, je n*ai jamais éprouvé de contradiction; tout a cédé à mes moindres désirs , ils ont toujours été prévenus ; enfin j*ai toujours été Tenfant gâtée de la nature. »
Elle ne le fut pas seulement de la nature ; elle le fut de la fortune, ce qui est plus difficile; elle le fut de Fhymen, ce qui est plus difficile encore.
Le soir que débuta mademoiselle Dozon, madame Saint-Huberti eut peur, et oublia de cacher sa jalousie en applaudissant. u Son silence et son immobilité ont offert aux spectateurs un contraste qui ne leur a point échappé. Avec de Tesprit et la confiance que doit lui donner Texcellence de son talent, oo est étonné que madame Saint-Huberti n'ait point voulu paraître au moins partager Topinion publique. — Quel triste jour pour madame Saint-Huberti! disait quelqu'un à mademoiselle Arnould. — Comment, répliqua-t-elle avec vivacité, c^est le plus beau moment de sa vie, car la voilà bien .... n
Celle-là fut une véritable déesse. Elle vit son Olympe s'ouvrir en 1729. On l'appelait ce soir-là la princesse de la Chine. Mais elle abdiqua bientôt, non pas pour aller au couvent ^ mais pour cacher sa vie à deux dans la retraite. Combien de fois la passion qui les eût faites grandes au théâtre, ces comédiennes manquées, les a détournées de leur chemin ! Mais leur chemin y qui dira où il est?