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Revue de morale progressive, décembre

2. Discours au Congrès pénitentiaire de Paris en juillet 1895.

termes de la conclusion ne peuvent pas être pris plus généralement que dans les prémisses et cela parce que le plus ne saurait être contenu dans le moins. Indépendamment de ces règles ardues, tout lecteur attentif discernera qu'en affirmant que l'idée d'autorisation contient celle d'encouragement, la conférencière émettait une théorie sans évidence. Quand un gouvernement autorise la liberté de la presse, esîce dire qu'il encourage les articles qui tenteront de le renverser? J'ai d'autant moins envie d'insister, que M"^" de Morsier dut d'être une si mauvaise logicienne, non point à son intelligence, qui fut très bien outillée par la nature, mais à une éducation par trop dépourvue de méthode et d'exercices philosophiques.

Pour peu que cette femme fût née cinquante ans plus tard et qu'elle eût été en mesure de s'asseoir sur les bancs de nos Universités, il est certain qu'en se familiarisant avec la gymnastique de la pensée, elle fût parvenue à mieux déduire ses thèses et à les démontrer avec une méthode plus rigoureuse, mais serait-elle arrivée à leur donner alors une éloquence aussi persuasive ?... En un mot, dans ces conférences, ce qui vient de l'esprit semble souvent hasardé,

hasardeux : ce qui vient du cœur reste toujours défini, définitif. Rarement, la théorie a paru plus morte, rarement plus vert l'arbre doré de l'amour ! Si la pensée d'Emifie de Morsier a tort parfois, son cœur, son admirable cœur a toujours raison :

Car une larme tombe et ne se trompe pas !...

« C'est exact, me précise un de ceux qui l'ont le mieux connue, et de plus près, Emilie de ]\Iorsier n'avait point, il faut en convenir, le jugement sûr, mais elle possédait des intuitions merveilleuses, et comme sa franchise était complète, elle reconnaissait immédiatement son erreur avec une loyaulé qui, du coup, nous faisait son ami, son disciple. »

Ses conférences, ses études sociales, ses lettres, les pages intimes de son journal, sont illuminées de phrases qui trahissent l'inépuisable ardeur des grandes amoureuses. Elle écrira, par exemple, en songeant à la paix sans cesse menacée du cercle familial : « Quand on aime passionnément, la vie, ici-bas, est affreuse !... » Et ailleurs, en femme que l'expérience directe avertira de tous les dangers, et possibles et probables : « Etre mère, c'est l'enfer ! » Les neuf^ jours que dura l'agonie d'un

père tendrement aimé, sa main ne put qu'esquisser, sur les neuf pages de son journal, une croix avec ce mot, le seul : Pitié ! Puis, le 12, elle nota : « Enfni la délivrance !... » Le 13 : « Il est parti dans la blanche neige, couvert de fleurs. » Et, en date du 14 février 1895 : « Tout est fmi pour moi ! » Ce n'était pas une phrase, ce devait être la réalité ; Emilie de Morsier ne survécut que onze mois à son père. M""^ Bogelot, sa fidèle amie, me l'a répété : <( Ce chagrin, à ce tournant de sa carrière, causa ou, tout au moins, hâta l'évolution du mal sinistre. » Ces détails, pour montrer qu'à l'inverse des femmes de lettres, cette femme de devoirs n'usait des mots qu'après avoir abusé des sentiments.

Dans un ordre de choses plus altruistes, n'aimait-elle point à donner cette raison sentimentale de son activité humanitaire : « Que voulezvous, il n'y a que les malheureux qui m'intéressent, les autres m'ennuient!... » Ne proclamaitelle pas aussi, avec une violence significative (( que l'égoïsme est le vice des honnêtes gens » ? Quoique Suissesse par sa naissance et son mariage, elle parlait toujours de son cœur de Française. Si l'on s'étonnait, elle avait cette réponse : « Pardonnez-moi d'oublier ma patrie d'origine, mais un poète l'a dit : On est du

pays que l'on aime !... » Ou bien, ce cri encore, d'une poignante charité : « Notre patrie, à nous autres femmes, c'est partout où l'on souffre !... » Et d'autres, tant d'autres phrases qui, par leur résonnance passionnée, s'imposent à la réflexion et que l'on trouve à toutes les pages des livres, à toutes les heures de l'existence de cette forte et tendre femme.

Il suffisait de rencontrer M""* de Morsier, de subir la séduction de ses yeux, de ses cheveux, l'ascendant de sa voix, pour soupçonner la puissance de sa sensibilité. Dès que la conversation s'élevait, cette femme que je n'ai pu entrevoir qu'à l'automne de sa vie, — mais cet automnelà avait plus de charme que bien des printemps ! — dès que la discussion s'engageait, AI""^ de Morsier avait des regards, des sourires, plus décisifs que des arguments!... A la distance de vingt années, je me souviens de l'avoir entendue défendre certains livres obscurs — car la cause des obscurs fut toujours chère à cette avocate désintéressée — avec une chaleur rayonnante qui me fit craindre qu'il ne s'agît de chefs-d'œuvre méconnus. Mais, quand l'occasion se présenta plus tard, de parcourir ces volumes, je n'y trouvai, hélas ! aucune des qualités que lui prêtait l'inépuisable générosité de

cette grande généreuse. En sorte — et mon cas ne doit point être unique — que, si tels ou tels auteurs sont restés dans les mémoires de quelques-uns, ce fut uniquement parce qu'ils eurent la chance d'avoir été défendus par Emilie de Morsier. D'ailleurs, c'était moins le sens de ses paroles que le timbre de sa voix qui persuadait, une voix inoubliable, une voix de métal et de chair, de mezzo, presque d^alto, pénétrante et comme pathétique. Il paraît que, dans la fleur de ses années, M""^ de Morsier chantait volontiers. (( Il fallait, raconte l'un de ses admirateurs, — pour qu'elle se décidât à interpréter une page de ses musiciens favoris, de Gluck ou de Schumann — un entourage sympathique et une certaine exaltation. Alors, tout son être vibrait, elle devenait la lyre humaine qui frémit de toutes ses cordes. Cette puissance d'émouvoir était un beau don et une tentation. » Un instant, cette musicienne de race songea à dédier sa vie à la musique. Il y avait peut-être en elle l'avenir d'une cantatrice. Mais, comme l'a exphqué le même ami, <( celles que réclame la pitié humaine, ou qu'appelle le problème de la vérité éternelle sont forcées de dire à la beauté un douloureux adieu. »

Parmi les manuscrits qu'a laissés Emilie de

Morsier, trop à l'état d'ébauches, malheureusement, pour qu'il soit possible de les publier, il en est un qui marque bien l'importance qu'accordait à la musiique cette femme, restée femme dans le sens ardent et charmant du mot. C'est l'histoire d'un organiste de Sainl-Sulpice dont, sans le vouloir ni le savoir, des compositions empêchent une malheureuse de se suicider. Enumérer les détails de celte aventure, qui dut être vraie, serait trop long ; il suffira de citer ces lignes touchantes : « Dimanche, pendant le service des vêpres, il y avait, dans l'église de Saint- Sulpice, une femme décidée à mourir. Pourquoi ? Peu importe ! On aurait trop à faire en ce bas monde s'il fallait s'attarder à écouter le cri de tous les désespoirs. La grande roue de la vie (remarquez l'image indoue) tourne impitoyable, broyant les uns, laissant échapper les autres. (Lesquels faut-il plaindre ?) Mon seul but, en vous confessant le sauvetage que votre musique devait accomplir, serait de vous procurer un instant de joie. Je l'aurai payé de l'amertume que je ressens en ayant accepté de poursuivre le cours de mon existence !... » La page où Emilie de ^lorsier évoque, dans l'ombre historique de l'église imaginé par Gamart et achevée par Servandoni, la malhureuse exhibant un revolver et, après

l'avoir réglé, hésitant à s'en servir, retenue qu'elle se trouve par les conseils sentimentaux du MagnilicaU cette page montre ce qu'Emilie de IMorsier a dit, écrit, répété, vingt fois, cent fois :

Que l'artiste ici-bas est Tenvoyé de Dieu i.

Jusqu'à la fin, les sensations musicales restèrent — on le lui reprocha même — celles qu'elle goûtait le plus vivement. Il faut lire ses impressions à la découverte de Parsifal lors d'un premier voyage à Bayreuth. « Une certaine angoisse physique, causée par l'émotion et la peur de prendre mal, a troublé le début mais s'est vite dissipée. Je ne saurais définir pourquoi, ce fut au moment de la scène de l'entrée au Graal, que s'est passé en moi l'ébranlement foudroyant. J'ai éclaté en pleurs, et il in a falln mordre mon mouchoir pour pouvoir résister... » Elle se plaît à noter la soUicitude des ouvreurs en la voyant les joues baignées de larmes. Dans un excellent opuscule sur Parsifal ou Viciée de la Rédemption, W' de Morsier généralise ainsi sa première émotion : <( L'effet est tellement inouï que l'on est près de perdre conscience. Le

l. Nouvelle et poème inédits rommuniffiiés par la farnillo,

moi, anéanti, foudroyé par la révélation de cette musique qui lui fait vivre en une seconde le mystère de la vie éternelle, s'abîme devant l'Infini, l'Ineffable, la Splendeur-Dieu ^ !... »

Je me souviens, dans cet ordre d'idées, d'avoir entendu Emilie de Morsier se féliciter, à l'égal de sa croisade sociale, d'avoir décidé M. Edouard Schuré à refaire le dernier chapitre de son drame musical. « En bon poète, il a reconnu qu'il n'avait pas jugé Parsilal avec équité. D'autres, à sa place, se fussent obstinés !... L'auteur des Grcmds Initiés ignore de telles mesquineries ; il a réfléchi et récrit ces pages ; depuis, je l'ai, si possible, admiré davantage... » Ce détail reste, en effet, du nombre des indications qui engageraient à supposer qu'Edouard Schuré sera encore parmi les vivants, alors que tant de ceux qui paraissent l'éclipser aujourd'hui, seront à jamais oubliés dans la fosse commune du passé !...

Il faut le dire aussi ; les aptitudes et les tentatives artistiques d'Emilie de Morsier furent en réalité plus nombreuses que ne le ferait supposer la liste des œuvres publiées. Je dois à l'obligeance de sa famille d'avoir pu feuilleter une

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