vol., chez Fischbacher, à Paris
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liasse de manuscrits. Il y a des vers d'une persistante vibration, des nouvelles ,aux décors secondaires, mais aux analyses, aux dialogues de premier ordre. Sans doute, avec le besoin d'idéalisation naturel à son sexe, M^"" de Alorsier plaide un peu trop la cause de l'amour platonique. Elle connaissait cependant assez la vie pour n'avoir pas discerné que, quoiqu'il existât des affections respectables, « les rapports entre hommes et femmes ressemblent aux chemins qui bordent les falaises... le sentier s'éboulera sous les pas des téméraires au moment où ils s'y attendront le moins. » Plus loin, elle a osé dire de ceux et de celles qui tentent des aventures incompatibles avec la médiocrité humaine : « L'idéal les éblouissait, et ni l'un ni l'autre ne semblaient se douter qu'en rasant les sommets il arrive aux ailes de Taigle de se déchirer aux couronnes des rochers!... » Que de tels aveux lui soient comptés ! Dans le roman dépourvu de titres, dont j'ai lu cinq cahiers, elle s'est arrêtée à la page où les nécessités de l'action l'obligeaient à laisser son héroïne s'abandonner aux bras de l'élu. Soit lassitude, soit hésitation, elle n'a pas continué. On dirait qu'elle a pensé, franche jusqu'à l'invraisemblance : la chute doit .arriver, point ne me convient de la décrire. Demain^
pas aujourd'hui, dit le proverbe allemand, et demain n'est jamais venu!...
On commence à apercevoir les raisons sentimentales qui engagèrent cette femme de cœur — au regret de sa famille genevoise — à dénoncer la plupart des mensonges conventionnels de notre société. Si elle avait écouté les sévères conseils du bon sens, eût-elle mis en discussion la justice de la loi sur l'adultère ? se fût-elle refusée à déclarer qu'en dehors du mariage, toutes les relations amoureuses soient condamnables ? Elle estimait que son instinct de pitié la guidait plus sûrement ; c'est ainsi qu'elle n'hésita pas à déclarer — je cite, au hasard, cette vérité sur l'amour — : « Il y a des gens qui vivent en union libre et fort honnêtement parce qu'en leur âme et conscience ils trouvent la loi sur le mariage trop immorale et injuste pour s'y soumettre i. » Ne conjecturez point à un paradoxe de conférencière avide de manifestations. C'était une de ses idées fixes. Emihe de Morsier n'a cessé de la répéter. J'ai feuilleté des lettres
1. Contre la convention de la loi sur l'adultère, voir le discours au Comité français de la Fédération, en février 1882. — Contre la convention des idées de mariage et d'amour libre : lettre ouverte au directeur dp Droit des femmes, du />5 mai 1882.
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OÙ elle parle d' « unions libres (entre deux êtres libres), que les chrétiens ont le tort de conlondre avec la débauche. » Dans le fameux projet de roman, elle dira d'un de ses héros : « Il n'aurait jamais consenti à se marier légalement, car les lois qui régissent le mariage restent d'une immoralité flagrante, en ce sens qu'elles constituent, au préjudice de la femme, une violation perpétuelle des imprescriptibles droits de la créature vivante. » Evidemment, pour qui réfléchit, le devoir conjugal, si la tendresse n'en tempère les obligations, paraît indigne de sociétés se disant civilisées. Le code devrait le rayer, car il comporte, hélas ! des effets assimilables aux pires injustices moyenâgeuses du droit du seigneur.
Mais, ce n'est pas le lieu de poursuivre ; indiquer l'attitude intransigeante d'Emihe de Morsier suffisait. On n'aurait d'ailleurs qu'à feuilleter ses discours pour dresser tout un Credo d'opinions autrement courageuses que les mesquines rebellations de diverses romancières, dont les verbeuses rebelles ne réclament que le droit de jouer avec qui bon leur semble à l'amour, sans réfléchir qu'il comporte autre chose de plus grave, le rôle magnifique qu'elles ambitionnent de rebellionnaires . « Non, disait avec
l'une de ses héroïnes cette romancière inédite, non, je ne suis pas femme à m'incliner devant les préjugés et les jugements du monde ! Tant que j'aurai ma conscience pour moi, je braverai tout et je parlerai hauP !... » Or, le courage moral d'Emilie de ^lorsier ne le cédait en rien à sa pitié ; si la faiblesse des femmes la trouva toujours sans défense, elle fut toujours sans indulgence pour ceux qui cherchent à profiter de cette faiblesse. Autant les fautes commises au nom de Vamour l'émouvaient, autant les fautes commises contre Vamour l'indignaient. Avec quel mépris ne demanda-t-elle point, par exemple : « Où est Fhomme qui avouera que, lorsque dans le monde — n'importe lequel — il tend ses filets pour séduire une femme, il ne fait pas autre chose que du racolage ? » Sa verve deviendra cinglante pour constater que le Don-Juanisme est encore de bon ton dans une société qui a l'outrecuidance de se prétendre démocratique. Mais elle devait être plus inexorable (je ne cherche pas, je cite au tourné des pages) : « Jusqu'à présent, l'opinion n'a flétri que la femme, dans la prostitution. Il est temps qu'elle flagelle enfin l'homme, aussi cou-
1. Amour (esquisse de roman), sans date, communiqué par la famille.
pable, plus coupable même, parce qu'il joint trop souvent l'hypocrisie au vice. Après s'être fait le complice de la femme, comment peut-il prétendre en devenir le juge ? » Sans doute, ces opinions qui restent, un quart de siècle après qu'elles furent énoncées, en avance sur notre état de civilisation, sembleront-elles à beaucoup des paradoxes aussi généreux que dangereux. Ceux-là seuls, pourtant, qui connaissent l'austérité puritaine parmi laquelle se développa Emilie de Morsier, comprendront l'effort que dut soutenir cette indépendante pour oser de telles indépendances î...
D'expérience en expérience, ce que l'on pourrait appeler le socialisme moral d'Emilie de Morsier se développait donc, à l'insu peut-être de sa volonté. i\lais, si bas qu'elle soit descendue dans la connaissance de nos péchés, si loin qu'elle se soit hasardée dans l'inconnu des hypothèses, jamais — tellement le cœur l'emportait chez elle sur l'esprit, — jamais elle ne cessa de tenir l'humanité pour perfectible ni de croire en l'immortalité du bien. « Ainsi, de génération en génération, — proclamera-t-elîe en poétesse, — à travers les âges, germera, grandira et se reproduira la petite graine que vous avez semée, le jour où vous avez tendu la
main à la pauvre prisonnière de Saint-Lazare. Et, je vous le dis, alors même que nous n'en aurions pas d'autres, ceci est une preuve de l'immortalité du bien ! » Le 15 janvier 1896, dans le temple protestant de Passy, devant le cercueil de cette héroïne, le prêtre protestant affirmait : << Il y avait en cette femme quelque chose d'héroïque et de chevaleresque ; elle aimait les choses difficiles, les causes en péril, les œuvres contestées, les âmes prisonnières, comme elle aimait aussi les pensées hautes, les recherches aventurées, les explorations et les conquêtes dans l'inconnu ! )>
(( Ne perdez jamais de vue, me raconte une de ses familières \ qu'il y avait, dans notre amie, trois personnalités divergentes jusqu'à l'antithèse. D'abord, la femme d'action, à la parole aussi prompte que la pensée, conférencière, directrice d'œuvres, présidente de comités, sans cesse sur la brèche, ne reculant devant aucune démarche, aucun travail : c'est l'Emilie de î\Ior- ^ier classique et classée. Il faudrait avoir l'es-
1. Je dois ces confidences à M'^« J. Thénard de la Comédie-Française, qui, après avoir été une excellente interprète de Molière, sut, à l'inverse de tant d'actrices, conserver, dans ses écrits, la verve des grandes diseuses de vérités du répertoire.
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prit mal fait pour lui reprocher quelques gestes ou mots un peu vifs... Et puis, il y avait la mère de famille. Ce n'est ni à moi, ni à vous qu'il appartient de la décrire. Regardez, sur cette photographie, cette jeune bourgeoise enveloppant d'une si maternelle expansion son garçonnet et vous comprendrez ce qu'elle fut dans l'intimité du foyer. Enfin, il y avait la Tolstoïenne, la Bouddhiste, celle qui savait se donner toute à tous et trouvait, pour séduire les prostituées de Saint-Lazare, des paroles d'une mansuétude irrésistible.
« Ce fut toujours, pour moi, une surprise nouvelle — continue M""' Thénard — de voir MT' de Morsier passer de l'un à l'autre de ses rôles en moins de temps qu'il n'en faut pour franchir une porte... Que de fois, après avoir écouté, encouragé de son expérience quelque fille en carte, ne dut-elle pas diriger une séance, accorder une entrevue?... D'un geste, Emilie de Morsier rectifiait sa coiffure, enfilait une paire de gants. Une autre créature surgissait, si dissemblable de la première, que l'on conçoit la croyance des anciens aux métamorphoses... Après nos courses dans les quartiers excentriques, que de fois n'assistai-je pas aussi aux joies maternelles de la rentrée ! Selon que Ton a coiiini l'une ou deux
seulement de ces dames de Morsier, ma chère Emilie sera jugée très différemment. Si la mère de famille fut parfois autoritaire, la conférencière paradoxale, la présidente agressive, la Tolstoïenne m'a toujours paru admirable et, n'est-ce pas ? nous voulons proclamer notre admiration afm que son souvenir, le plus longtemps possible, persiste dans la mémoire des hommes !... C'est sur la montagne de nos ambitions qu'il faut placer la lumière de cette Intelligence afm que l'avenir en soil illuminé !... »
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Les Explorations et les Conquêtes dans l inconnu. Cette esquisse psychologique serait insuffisante si nous n'indiquions les investigations que poursuivit et les solutions auxquelles aboutit AI""" de Morsier dans les domaines de la Foi et de l'Espérance religieuses. Les quatre ecclésiastiques chargés, soit à Paris, soit à Genève, de prononcer ce que l'on pourrait appeler — si l'usage calviniste ne s'y opposait — son oraison funèbre, passèrent comme chats sur braise à côté de ce sujet difficile. Deux d'entre eux appartenaient pourtant à ces sectes extrêmes du protestantisme qui croient possi])Ie une religion sans mystères, sans miracles et sans dogmes. L'indépendance théologique de celle dont ils prétendaient louer le caractère moral ne présentait donc rien qui dût les effrayer. Aucun n'a jugé cependant le moment propice pour déclarer que, si M"^' de :\lorsier, née, baptisée, confirmée et mariée selon la confession calviniste, était restée protestante dans ses habi-
tudes cultuelles, sa pensée avait depuis longtemps cessé d'admettre et son cœur de pratiquer la foi puritaine de sa jeunesse. Seul, M. Perrière, ce pasteur qui en est arrivé par excès d'esprit d'analyse, à ne plus être, aujourd'hui, qu'un psychologue d'esprit religieux, osait remarquer : « M"^ de Alorsier avait rompu assez complètement avec les doctrines traditionnelles, mais elle en avait gardé à la fois, et la substance morale, qui est la charité, et ce que je pourrais appeler la substance rehgieuse, c'est-à-dire l'espérance ferme de l'au-delà. »
Nulle hésitation ne reste pourtant admissible, — et le vrai confident de cette âme, M. Edouard Schuré, précisera : « M'^^ de Morsier se détourna des idées chrétiennes, et ce fut dans la doctrine hindoue sur l'évolution de l'âme à travers les existences progressives, qu'elle trouva un apaisement à sa soif de vie spirituelle et de compréhension... Cette doctrine lui semblait la seule forme de l'immortalité selon les lois analogiques de la vie universelle, et toujours elle garda une tendresse émue pour le Bouddha, qui lui paraissait la plus touchante incarnation de l'universelle mansuétude, embrassant tout l'univers, jusqu'aux animaux et aux plantes, d'une pitié pensive et d'une étreinte fraternelle. )> Dans
le roman inédit auquel j'ai fait plus d'un emprunt, M""® de Morsier prête ces paroles à un jeune missionnaire : « Je me sens poussé par ma conscience à porter la lumière de l'Evangile dans les pays où elle est inconnue et à révéler le Christ à ces âmes. — I\Iais, reprend son héroïne, lorsqu'on vous demandera là-bas ce qu'a produit cet Evangile chez vous, quels résultats aurez-vous à citer ? Il y a tant à îaîre ici-bas ! J'ignore, mais je doute que ce soit par l'Evangile que l'on y parviendra ! Notre époque scientifique réclame autre chose!... » Quelques pages auparavant, Emilie de Morsier venait d'écrire que <( le bouddhisme lui paraissait bien supérieur au christianisme » !
Le sujet devient tellement délicat qu'il sera préférable de laisser M"'^ de Morsier exposer elle-même son Credo.
Le passé et l'avenir de notre conscience individuelle et de la conscience humaine furent toujours parmi les problèmes que scruta sa pensée. Elle n'avait pas trente ans, qu'elle traduisit de l'anglais une livre d'une théologie imaginaire, dont le titre, Les Portes enir' ouvertes, suffira à faire comprendre de quelles portes redoutables il s'agit et sur quel monde extra-terrestre la main audacieuse de miss Elisabeth
Phelps s'efforçait de les ouvrir. Ce souci des conditions de l'immortalité, que Ton dise : de notre àme avec les chrétiens, ou : de notre ego avec les bouddhistes, continuant à la préoccuper, elle en venait bienûM, son activité sociale éclairant sa connaissance du monde, à supposer qu'un rapport pouvait s'établir, non seulement entre cette existence et l'au-delà, mais aussi entre cette existence et l'en-deçà. En d'autres termes, elle se refusait à admettre qu'il y eût dans notre destinée planétaire rien de fortuit, d'accidentel : (( Il y a des hasards de la vie — écrivait-elle ^ — qui ne sont peut-être que l'accomplissement de lois encore inconnues, et les bonnes volontés sincères sont aussi certaines de rencontrer les éléments dont elles ont besoin, que nos prairies et nos champs de recevoir les ondées et les rayons du soleil... » Quand elle prononçait ces paroles, en 84, Al""^ de ]\Iorsier n'ignorait point que le Catéchisme bouddhique affirme (paragraphe 125) : « Il n'y a pas de hasard... Si notre vue s'étendait assez, nous reconnaîtrions que tous les faits d'apparence accidentelle sont, en réalité, liés à nous par une longue suite d'ef-
1. Discours de M^^ de Morsier à l'Assemblée de UOEiivre de Sainl-Lazare , le 27 janvier 1884.
iets qui eu déterminent, et la manière, et l'instant, et le lieu. »
Quoi qu'il en soit, cette idée la poursuivant, cette chercheuse d'idéal espéra en déduire, cinq ans plus tard, cette conséquence d'immortalité : (( Il y a beaucoup de choses étranges et mystérieuses ici-bas qui s'expliqueront ailleurs, car la vie terrestre est trop courte pour que l'histoire des âmes s'y inscrive en entier ^. )) M'""^ de Alorsier était donc devenue de celles qui pensent que « le drame de l'existence individuelle ne se joue pas en entier sur cette terre ». <( Etrange mystère que les destinées ! » posera-t-elle plus explicitement dans une lettre familiale 2, Comment ne pas vivre avec la pensée constante de la mort lorsqu'on est frappé de tant de coups ? Et pourtant, nous devons vivre pour la vie, sans tenir compte de cet accident qui, en fait, n'arrête rien. De sorte que ce n'est pas parce que l'on meurt, qu'il faut bien vivre, mais parce que l'on vit toujours, sans interruption, et que le chemin qui ne sera pas fait ici-bas sera à faire ailleurs !... » Il n'est pas dit autre chose au Dhammapadam : « Ni dans les
1. Discours de M™^ de Morsier, à l'Assemblée crénérale de VOEuvre de Sainl-Lazarc, le 10 février 1889.