‹ Princesses de lettresChapitre 20 sur 53 · Lettre non datée à sa cousine, W^^ A... N · texte numérisé non relu

Lettre non datée à sa cousine, W^^ A... N

lointains de Vimmense espace^ ni dans les prolondeurs des vastes océans, ni dans les entrailles des montagnes rocheuses, tu ne trouveras le reluge pour échapper aux conséquences de tes mélaits. »

M^^^ de Morsier n'a jamais exposé sa théologie ou plutôt sa philosophie religieuse; puisque, pour parler précisément, le bouddhisme ne possède pas de théologie. (Soit dit en passant, c'est ce qui lui a valu d'avoir persuadé le tiers de l'humanité terrestre et d'être, pour le christianisme, l'unique adversaire, en vérité, redoutable.) Il est donc impossible de définir jusqu'à quel point ses théories de la réincarnation, de Vego, du karma et du salut, ou (pour employer la terminologie bouddhique) du Nirvana, sonl conformes à la pure doctrine du fils royal de la tribu des Sakyos. De deux notes de l'étude sur Parsifal on peut déduire, avec de grandes vraisemblances, que M'""^ de Alorsier « considérait l'âme comme le centre vivant de la personnalité humaine en formation et en évolution à travers de nombreuses destinées ». <( Cette conception orientale semble s'appliquer d'une façon générale, dit-elle plus loin, à une succession de vies dans les limites de la forme et de l'espace, tels que nous pouvons nous les figurer mainte-

nanl, mais elle ne spécifie pas si ce retour doit se produire forcément sur notre planète. Conurw Von quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi Vâme quitte les corps fatigués pour revêtir de nouveaux corps, dit le Bahgavad Gita. Toutefois, ce mot corps ne s'applique pas nécessairement ou uniquement aux corps de notre terre î »

Ainsi Emilie de Morsier s'habitua-t-elle à donner à sa pensée un tour cosmique, inusité dans nos milieux et pour nos esprits, dont les préoccupations métapliysiques sont d'ordinaire, sciemment ou non, régies par le christianisme. Dans sa conversation comme dans sa correspondance, il lui arrivait d'étonner jusqu'à la stupéfaction ses amis. Je citerai cette page inédite, d'une beauté surprenante, surtout lorsqu'on réfléchit qu'elle fut écrite des lustres avant les similaires rêveries des frères Rosny ou de Paul Adam :

« La jeune femme contemplait la voûte étincelante du ciel. Le frisson de cette grande vie universelle qui tressaille même au sein de la nuit s'emparait de tout son être... son regard profond semblait chercher l'être intime, celui qui se cache dans la vie banale du monde et que la sympathie d'un être semblable, quoique

moindre, peut seule faire épanouir... Les théories évolutionnistes remplissaient d'admiration l'intelligence de cette femme, mais l'incertitude que ces théories laissent planer sur la vie individuelle après la mort, lui causait une tristesse affreuse. Si elle n'était qu'une partie indifférente de ce tout, forme transitoire qui passe dans l'infmi des temps comme une de ces lueurs phosphorescentes qui brillent un instant et disparaissent bientôt sur l'océan de l'infini, — pourquoi sentait-elle en son être intérieur tant de forces, tant de capacités d'action et d'amour ? Si chaque atome trouve sa place dans l'harmonie universelle et suit sa loi sans secousse et sans douleur, pourquoi l'homme, parvenu qu'il est au degré supérieur de l'échelle des êtres, résultat le plus parfait que la nature ait, jusqu'à présent, réussi à produire dans son immense effort d'évolution, — pourquoi l'homme n'aurait-il pas d'autre perspective que quelques années de luttes et de tortures morales pour aboutir au néant ? Nous sommes donc plus malheureux que les règnes qui nous précédèrent. Souffre-t-elle comme nous, cette nature dont les harmonies et les beautés nous ravissent? Lorsque, au printemps, les arbres font \m\f> ppiissée, que la fipur ^'épanouit et que le

fruit tombe, les arbres et les plantes ressententils les aspirations douloureuses, les enfantements cruels et les désespoirs fous qui marquent le chemin que parcourt l'être humain du berceau à la tombe, de celui du moins qui a dépassé la limite de l'évolution purement animale ? 1 »

Parvenue à ce point discutable mais raisonnable de la foi bouddhique, il était à craindre que la pensée d'Emilie de Morsier, guidée par son excessive sensibilité, cherchât et franchît le premier pont d'espérance qui lui paraîtrait relier le monde visible des êtres qui sont, au monde invisible des êtres qui ont été ou qui seront. Ainsi devait-elle arriver à tenir pour vérités démontrées les hypothèses de l'occultisme, en bouddhiste qui a le tort de prêter l'oreille aux spéculations aventureuses des Brahmanes de la Chine et du Thibet^. « Vous me savez sceptique pour les phénomènes spirites, écri-

1. Prnjrf de roman, V^ cahier (inédit communiqué par la famille).

2. Le caîéchisme bouddhique dit expressément (paragraphe 156) : Le Bouddha n'a pa,s annoncé de doctrine secrète, mais (a le chemin de la délivrance pour tous, la clandestinité -brahmatique, le mysticisme, l'occultisme, l'ésotérisme, ces refuges de la supersîilion Cf de la tromperiez étaient absolument réprovivés par

vail-elle à une amie, mais je suis croyante en celte mystérieuse vie spirituelle qui rapproche les âmes, malgré la séparation de la mort ! >) De là, son amitié pour cette duchesse de Pomar, née lady Caithness, dont les entretiens avec l'ombre de Marie Stuart ont défrayé la chronique et la part importante — mal comprise parfois — qu'elle prit laux travaux de la Société Théosophique.

Emihe de Morsier ne consentit, en effet, à suivre cette romanesque duchesse dans le monde de rêves, que cette rêveuse se plaisait à dénommer le Cercle de lEtoile du Christ, qu'afm — comme l'a remarqué une raisonnable confidente de ces peu raisonnables fantaisies — « de trouver l'occasion de dissiper quelques erreurs, de combattre nombre de préjugés, de réveiller, en un mot, les consciences... » î Si des appels utiles au progrès moral et à la vie intérieure ont été entendus du public frondeur qui se pressait, comme au spectacle, dans les salons dorés de la rue Brémontier, — cette bouddhiste d'Europe en fut l'instigatrice. C'était sa manière de

lui. » Et au Souttham 129 de VAngovlhara mikaijo, on peut lire : « Trois choses, ô disciples, possèdent la dissimulation et non la franchise ; les femmes, les prêtres, les faux guides. »

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marquer sa reconnaissance à ceux qui lui avaient révélé — la blâme qui voudra ! — le moyen de s'élever, par l'esprit, jusqu'à la nouvelle patrie des esprits qui ont quitté notre planète. De tout temps, disons-le, ce besoin de rester en communion spirituelle avec les morts l'avait hantée... En 1882, elle écrivait dans une plaquette intime : « Pour retrouver nos morts, il faut les croire vivants. Ce n'est pas eux qui descendent des sphères radieuses du monde éthéré sur notre triste terre ; c'est nous qui montons, attirés par leur amour, dans le rayonnement de leur vie spirituelle. Ils ne sont pas perdus pour ceux qui savent aller à eux ^ !... ))

Mais l'influence de cette fallacieuse Anglaise sur Emilie de Morsier fut plus considérable encore. — C'est pourquoi il semblait impossible d'achever cette esquisse sans nommer cette Armide moderne, dont le premier tort restera d'avoir prétendu exercer les enchantements que son immense fortune rendait irrésistibles, dans un siècle peu favorable, en somme, aux magiciennes ! Ce fut, en effet, par cette entremise, — faut-il dire occasionnelle ou providentielle ? — que M""^ de Morsier put connaître

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