‹ Princesses de lettresChapitre 28 sur 53 · P. 252 et · texte numérisé non relu

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1§4 MfjCËSSÈS bË LËftËËë

Quant aux protestants, habitués à juger les doctrines sur leurs résultats moraux et sociaux, plutôt que d'après leurs effusions mystiques, ils estimeront que l'amour du prochain ne constitue point un frein capable d'arrêter la folie des passions. Pour les libres-penseurs, ils trouveront, je le crains, trop de religiosité dans cette religion, pourtant si peu religieuse. C'est ainsi qu'à vouloir contenter ceux qui croient ceci, ceux qui croient cela, et ceux qui ne croient même rien du tout, on finit par ne satisfaire personne. Je m'en voudrais cependant de juger ces doctrines ; il suffisait de dégager l'esprit de ce livre de la gangue romanesque. Je crois l'avoir fait sans songer que celle qui tenait la plume était mieux qu'une Princesse de Lettres, puisqu'elle était une Princesse de Beauté.

Ce brave Perrault m'avait suggéré le conseil à suivre, si je prétendais découvrir quelque agrément en d'aussi arides, matières : il convenait d'oublier l'attrait de celle qui les exposait. Je me suis donc entraîné à imaginer cette Parisienne de Florence revêtue, sinon de la défroque asinaire du conte classique, du moins affublée d'une robe noire de théologienne. Maintenant que la discussion est close, serait-il défendu d'imiter le Prince ? de poser l'œil contre

MÀMMë JEÂN bORNis iSo

la serrure? Dans des toilettes couleur du soleil, de la lune ou du temps, ou plutôt de toutes les nuances que permet d'inventer l'arc-en-ciel, voici, blonde, sculpturale, celle que Leconte de Lisle appela une lumineuse lleur de la chaude Italie /... Des vers de Rostand chantent dans la mémoire, des vers que M^^ Guillaume Beer- Dornis a peut-être inspirés, car l'auteur de la Samaritaine fut jadis des familiers de ce château de Louveciennes, historique et tragique, où vécut la Dubarry et où échut ensanglantée, tombée des lances révolutionnaires, la tête folle de la princesse de Lamballe !...

Même, elle est assez près, déjà, pour que je voie : Le triple collier d'or, la ceinture de soie, Et les yeux abaissés sous le long voile ombreux. Que de beauté, mon Père a mis sur ces Hébreux !.

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Dans le Panthéon que le philosophe Benedict Croce élève à la gloire littéraire de la jeune

1. OEUVRES, ROMANS : 18 vol., Un Romanzo. -- Addio. — Un Nido. — // Casligo. — La Freccia del Parto. — Le Regaldina. — // marilo dcV anncn. — Teresa. — L^ijdia. — Ulndomani. — Senio. — Nel Sogno. — Anima Sola. — Uamulclo. — La Vccchia casa. — • Una Passione. — // Ronianzo délia foiiuna. -Crevalcorf.. — ETUDES MORALES : 6 vol. // lihro di mio figlio. — UAmor platonico. — Ballaglic per un idea. — Un Idealisia. — // Secolo galanlc. — Le idée di una donna. — NOUVELLES ; 5 vol. Vecchie caîène. — Nouvelle gaie. — Iride. — Vocci nella notle. — Folografie nialrinioniali, etc., etc. Dans le Corriere délia Sera, la Lellura, le Marzocco, M°^« Neera a publié un grand nombre de nouvelles et d'études non réunies en volume ainsi que diverses plaquettes d'art et de littérature. Elle a enfin collaboré avec B. Mantegazza à un Diclionnaire dliygiènc pour les familles.

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Italie, trois bustes de femmes ont seuls été admis jusqu'à ce jour. J'entends signifier, par cette métaphore que la revue, La Critique ^, dont ce savant Napolitain (le Sainte-Beuve d'.au delà des Alpes) assure les destinées et que l'on peut appeler, sans flagornerie, le Panthéon des livres et des écrivains de la Péninsule, ne contient encore que trois chapitres consacrés à des authoress vivantes. Ce n'est pas, ■ — on le devine, — que les bas-bleus soient moins souvent et moins bien portés là-bas qu'ici, mais, d'après cet historien, d'autant plus sans peur qu'il est sans ambition, c'est qu'équitablement, trois femmes, et pas une de plus, se sont, jusqu'à présent, exprimées avec assez d'autorité pour marquer l'empreinte de leur sensibilité sur l'âme de leurs compatriotes : la tendre -Mathilde Serao, l'ambitieuse Ada Negri et M™° Neera, l'avocate de l'idéalisme !...

La Revue Bleue, la Revue Hebdomadaire, la Semaine Littéraire de Genève, ont donné des traductions de plusieurs de ses nouvelles et de ses premiers romans ; ■^[me ^"eera a écrit quelques articles en français dans le Journal des Débals et la revue en plusieurs langues Poésia.

1. La Criiica, 3^ année, fascicule V, p. 354. (20 septembre 1905.)

Cette dernière demeure, de beaucoup, la moins connue en France, pour diverses causes psychologiques et quelques raisons commerciales, dont la première reste que cette romancière se refusa à laisser découper ses manuscrits par les autocratiques ciseaux de Ferdinand Brunetière. Le lait est acquis à l'histoire des lettres franco-italiennes : la traduction du roman Le Lendemain était écrite, reçue, imprimée, lorsqu'à la lecture des épreuves, M""^ Neera voulut parlementer. Mais on ne parlementait pas avec Ferdinand Brunetière, c'était à prendre ou à laisser. Six ans plus tard, l'arbitre de la Revue des Deux Mondes n'avait pas ou])lié l'incident. Quoi ? Une volonté avait tenté de s'opposer à la sienne ? Il en était encore tout vibrant et déclarait à M""" Serao, de qui je tiens le propos, que cette Neera avait décidément le plus fâcheux caractère du monde !... Hélas ! parmi ceux qui connaissent l'écrivain lombarde brisée par îe sort, lequel se fût douté que cette femme au sourire timide, aux yeux inquiets, etit l'esprit rétif? Ferdinand Brunetière ne fut pas généreux : c'élait son moindre défaut !... Tgnorait-il donc que tous les écrivains ne sont pas prêts à imiter Esaii, fils de Rébecca, frère de Jacob, à vendre leur droit d'aînesse, ç'est-à-diro leur di§[nit^

d'artiste, pour un plat de lentilles î Tant pis pour la Revue des Deux Mondes, elle s'est consolée avec la très complaisante Grâce Deledda !... Ainsi, dira le proverbe, faute de grive... une merlette suffit î... Et les esprits indépendants n'en aimeront que davantage ^1°"° Neera d'avoir résisté à la tentation à laquelle tant de nos contemporains eussent été ravis de céder le plus souvent possible î...

Heureusement qu'en Italie, la destinée de j^jme j\Tgep^ avait été moins contrariée. Elle pouvait m'écrire avec vraisemblance : « Mes succès littéraires ne sont rien (et pourtant, d'après M. Croce, ils sont quelque chose) en comparaison de mes succès sentimentaux. Que de lettres j'ai reçues d'humbles, d'ignorants, qui pleurèrent, qui palpitèrent sur mes pages ! Je pense parfois, avec une tendresse émouvante, que je pourrais me rendre dans n'importe quelle cité d'Itahe et que je n'aurais qu'à crier au milieu des rues : Je suis Neera ! pour être certaine de voir, de toutes parts, accourir des amis, des sœurs et des frères en la douleur humaine !... Cette chaîne d'amour, qui me rattache à tant d'êtres souffrants constitue ma joie et mon orcfueil. Si je m'évertue n l"a]lonp"'^r d'un anneau d'année en année, c'est dans l'unique désir de

découvrir, parmi les innombrables victimes des maux d'amour, de nouveaux, d'autres frères à presser avec tendresse entre mes bras instinctivement tendus vers toutes les souffrances passionnelles de cette terre !... »

Vivrais-je cent ans que je reverrai toujours, clans l'étroite, clans l'obscure rue du vieux Milan, la vénérable maison où ha])ite AI""® Anna Radius-Zuccari. Une servante âgée, après m'avoir guidé à travers un vestibule de la plus impressionnante vétusté, m'introduisit dans un salon dont les fenêtres, prenant un jour de souffrance sur une galerie, étaient, afin de dissimuler cet inconvénient, obscurcies encore d'écrans japonais et de stores rouges. C'est dans la pénombre perpétuelle de ces lieux dédiés aux silences de la vie intérieure, que l'écrivain fera bientôt une entrée discrète de femme qui, se sentant atteinte par les irréparables outrages des années, pratique avec la certitude qu'elle est une héroïne. — une héroïne de l'art et de la vie, — la science, plus rare en Italie qu'en France, de vouloir et de savoir donner d'elle-même, une image digne de l'idéal que conçurent ses admirateurs !

Naguère, j'avais rencontré M™^ Neera à Paris ; ^^ns }a flèvre de notre activité, elle n'avait

pas le loisir d'être tout à fait elle-même, tandis qu'en cet antique logis, que n'atteignent guère les vagues du présent, je trouve la romancière mieux semblable à la vision que m'avait suggérée la lecture de ses livres. C'est bien la femme aux yeux frémissants, assez coquette pour s'être toujours refusée à révéler son âge. « Vous le saurez lorsque je n'y serai plus !... » Exagération ! pure exagération !... Son premier livre, Un Roman, fut édité en 76, à la librairie Brignola. Supposons, et cette supposition paraît dénuée d'indulgence, qu'elle eût alors vingtcinq ans. Cette « Princesse de Lettres » serait donc la contemporaine de nos plus séduisantes reines de théâtre. Une femme, en somme, a-t-elle jamais d'autre âge que celui qu'elle paraît avoir? Vous pensez, le critique flatte ; sans réfléchir que cette observation est à double tranchant. Il y a des vaincues de trente ans qui en paraissent cinquante !... Toutes les fois que le hasard me mit en présence de cette Milanaise, j'ai refait la même expérience. D'abord, je la jugeais dans le crépuscule : son type tzigane est de ceux qui dans l'ennui des boUeuses iournées s'assombrit ^, mais nous n'avions pas dix minutes épi-

1. L'exprc^^sion est de M. Didymus, dans le curieux volume édité à Messine (1904) où, à côté d'une dédi-

logué beaux-arts et belles-lettres, que son visage, ses yeux, recouvraient leur éclat. Entre la femme qui m'avait accueilli et celle qui essayait de me persuader, vingt années se soustrayaient ; c'était invraisemblable et cependant exact. D'ailleurs, M""^ Neera ne sera jamais vieille, car elle a conservé ce qu'il est donné à si peu de femmes et, en Italie moins qu'autre part, de pouvoir conserver : la sveltesse des lignes !...

Mieux qu'une autre, elle se rend compte, toutefois, que tant de perles du collier de ses jours se sont égrenées déjà le long des sentiers de ce monde, qu'il ne lui en doit plus rester beaucoup entre les doigts. Je lui disais, naguère, d'avoir patience, qu'en France comme partout la renommée ne venait point en un jour ; j'entends encore sa réponse : « C'est que je n'ai plus le temps d'avoir patience ! » Parole douloureusb qui explique pourquoi elle accorda vraiment trop d'importance à la boutade de M™^ Dornis :

(( Si l'on rapproche les aveux de M™^ Neera

du poème que Sully Prudhomme a écrit, dans

ses Solitudes, sous ce titre : La Laide, on s'ex-

cace en espagnol et de la traduction allemande de la Flèche du Parîhe, se trouve la meilleure biographie que nous possédions de M™® Neera. Elle est écrite en français.

plique ce qu'il y a d'exceptionnel dans la rancune qu'une intellectuelle italienne peut éprouver contre la forme d'amour que lui offre son pays, quand elle découvre que, par l'excès du désir de l'homme et de la complaisance de la femme, cet amour entre dans les âmes principalement par la vue et au contact de la beauté plastique ^ ». M'"^ Dornis est exactement renseignée ; quand M"^ Zuccari était une petite fille à laquelle personne ne songeait à couper son pain en tartine, elle gribouilla effectivement, sur une latte de persienne (c'est même le premier document graphique que nous possédions de sa main) : Je suis laide, fai neuf ans, la maman me gronde sans cesse, voilà ce que f écris. Mais, beaucoup plus tard, lorsque M"^ Zuccari, devenue M™^ Radius, fut touchée par l'amour, par l'impitoyable amour, qui ne se présente qu'une fois, et encore pas dans chacune des vies ! ]\I™® Dornis ne pouvait deviner que cette grande amoureuse de l'âme avait, sur un cahier confidentiel, écrit dans l'une de ses Heures Secrctes ces vers inédits :

Los voiles sont tombés, mr voilà, je suis belle !... L'ardente symphonie en mon cœur va chanter ;

1. Le Boman italien coniemporain, par M"^'' Jean Dornis, p. ?57.

Sur mon corps svelte et pur glisse la lune blanche... 0 chair, vase sacré que l'amour rendit femme !... Ainsi qu'on voit rougir une lampe d'albâtre Mon sein, en se gonflant, prend la rougeur de l'âtre. Pauvre corps profané de désirs et de craintes !... Pourquoi tendre les mains vers le ciel d'où tu viens ?... Va, tu n'es qu'une tombe aux pieds de ton amour !

Et, dans une autre pièce poignante, entre tant de pièces qui sont comme des coups de poignard, en pleine chair, elle s'écriera, douloureuse jusqu'à en paraître cruelle :

Mon âme est pure et belle, nul ne l'a possédée ! Avant toi nul ne sut, ici-bas, la comprendre. Je sens, ce soir, l'orgueil, l'émoi d'une fiancée A te dire à genoux : « Je t'aime comme un frère... Je suis à toi, je suis à toi !... »

J'arrête les citations. M'"' Neera m'en voudra d'avoir dérobé quelques lignes à ce recueil qu'il ne conviendrait point de laisser feuilleter aux indifférents de cette génération. Ce sera pour lorsque ceux qui me lisent et ceux qui me blâment seront retournés, comme moi, à la poussière des éléments. Alors on saisira mieux ce qu'il y a de flamme et d'ombre dans ces livres d'une si poignante intensité.

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Traiter de cas d'amour, n'est-ce point parler de l'unique chose qui intéresse la majorité des lectrices et même des lecteurs !...

Je continuerai en racontant donc qu'après la publication de ces pages, M"'^ Neera, jugeant que l'on est par personne aussi bien défendu que par soi-même, fit insérer, au Journal des Débats, une Lettre aux Belles Dames de France, dont il ne sera pas sans utilité, pour l'instruction de ce procès esthétique, de reproduire quelques fragments. Après s'être étonnée du bruit causé des deux côtés des Alpes, par l'ouvrage de M"'^ Dornis, M""" Neera ajoutait, non sans fatuité :

« Le temps m'a manqué jusqu'à présent pour lire le volume, mais c'est de là qu'est émanée une affirmation bien étrange ; il y est dit que mon œuvre littéraire part en guerre contre la beauté de la femme et que je fais un crime aux hommes d'aimer les femmes belles, et que je les invile à se tourner vers les laides. Ce conseil, paraît-il,

m'aurait été suggéré par ma propre laideur. A Dieu ne plaise que je conteste un tel jugement ! A mon âge (je suis grand'maman), peu importe, que l'on me croie belle ou laide, où à mi-chemin, entre les deux. Sapho, M""^ de Staël, l'impératrice Joséphine et la princesse de Metternich, qui fonda un Club des Laides, me tiendraient fort bonne compagnie.

« Ce qu'il m'est impossible d'admettre, c'est la réputation qui m'est faite de haïr la beauté et de méconnaître l'amour. Quand, où, dans quelle page, sous quelle forme, à l'abri de quel drapeau, au nom de quel dieu, ai-je prononcé ou écrit pareil blasphème ? En cherchant à idéaliser l'amour, je n'ai jamais insinué qu'il fallût être laide pour aimer avec noblesse. Y a-t-il donc des femmes belles qui s'estiment si peu ? Que faut-il conclure de tout cela, sinon que l'on m'a jugée sans m'avoir lue ?

« Belles dames de France, je recours à votre très haute et très puissante protection. Neera peut bien être laide, c'est son droit ; mais elle vous admire !... »

Il y aurait tant de choses à répondre, dont la première serait que, lorsqu'on s'avise de réfuter une opinion, mieux vaut en connaître les termes exacts. Si M""^ Neera avait lu avec calme

MADAME NEEllA

la page de M""" Dornis et si elle se fût sentie grand'mère au point où elle l'affirme, elle se fût bornée à sourire : « A d'autres ! mon été est fini, je descends vers l'automne !... »

A la suite de ces incidents, ma curiosité s'avisa d'interroger nombre de princes et de princesses des lettres italiennes. A des nuances près, leurs réponses furent identiques : — M""" Dornis a exagéré, Neera est agréable. — La plus célèbre ajouta : « J'aurais compris, s'il s'était agi de moi ou de la Vieille de la Montagne I... » Le plus célèbre conclut : (( Bavardages de femme !... »

jy^me ^QQYQ^ a dépassé la mesure. De toutes les littératrices de son pays, une seule posséda l'impérissable beauté, l'infortunée comtesse Lara ; les autres ont des charmes divers, depuis la duchesse d'Andria, qui a le plus beau sourire du monde, jusqu'à M""^ Radius, dont les yeux sont d'une vivacité délicieuse. En laissant de côté Sapho, au sujet de laquelle nous manquons de documents graphiques, et M""^ de Staël, dont mieux vaut taire le nom, lorsqu'il s'agit de platonisme, on s'étonnera de voir introduite dans le fameux Club des Laides cette Joséphine 'Tascher de la Pagerie, dont la séduction fut telle, qu'une couronne d'impératrice, et après combien d'autres couronnes de

myrthes et de roses, finit par être déposée sur son front de créole. Je ne défendrai pas non plus M""^ de Metternich, qui n'a nul besoin d'être défendue, à en juger par l'enchanteresse vision qu'en fixa Winterhalter.

N'éternisons pas ce débat ; M"'^ Neera n'avait qu'un geste à faire. Comme la mère des Gracques, elle devait prendre entre ses bras l'imposante collection de volumes qu'elle eut la constance d'écrire : « Voilà ma seule beauté, ils plaideront pour moi!... » Cependant, quoi qu'on puisse penser de ces romans, — et pour ma part, j'en pense un bien considérable, — la vérité oblige à reconnaître qu'ils ne défendent jamais le droit au bonheur, le droit à la passion. L'amour qu'ils décrivent, exaltent, symbolisent, c'est l'union des âmes, le songe platonicien, Diotyme tout entière à son rêve attachée !... bref, Vamour platonique. N'est-ce pas précisément le titre de l'un des livres que préfère entre tous ceux qu'elle écrivit cette sentimentale amante de l'idéal ?

Au fond, la question demeure insoluble. Entre Jean Dornis et Neera, nul point de contact ne rend la discussion possible. Il s'agit de deux natures d'esprit, de deux espèces de sensibilité essentiellement contradictoires. Les mêmes mots n'ont pas, pour l'une et pour l'autre, la

même signification. Il y a plus de divergences verbales, et sociales, et morales, et fatales entre ces deux Princesses de Lettres qu'entre la blonde jeunesse aux yeux clairs de la première et la sombre maturité aux noires prunelles de la seconde... Il vous souvient des beaux vers dans lesquels André Chénier évoquait, d'après le poète latin, la moins connue des Neeras. Car, il y a deux Neeras dans le monde poétique : celle d'Horace et celle de Tibulle, et cela ne laisse pas que d'obscurcir le sens du pseudonyme qu'adopta cette Milanaise :

Blanche comme Diane et légère comme elle, Comme elle grande et fière ! — et les bergers le soir, Lorsque les yeux baissés, je passe sans les voir Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle /...^

Puissent ces psychologies ne desservir aucune de celles qu'il convient de célébrer, mais pour des motifs différents, jusqu'à en être divergents, ou bien dois-je répéter :

O Neera dolitura niullum mea virîutc ^

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