Figaro du 2 août 1901. (Les Idées d'une Menagare
plages, au bord de la mer. Les os lui manquent... » Il serait temps de laisser aux jeunes personnes le soin d'apprendre à réfléchir ; le monde y perdrait quelques snobinettes, mais les femmes y gagneraient de ne plus différer les unes des autres, — ainsi qu'il en arrive trop souvent, — par la seule élégance de leur profil ou l'unique richesse de leur toilette.
J'ai insisté, parce que Vi^' Barine estime devoir à ces circonstances d'avoir pu rester une originale qui ne s'est jamais désoriginalisée. Vous la voyez, la trentaine venue, épouse tendrement aimée d'un époux dont elle a dit : <( Nul ne saura jamais tout ce que je lui dois... )> mère heureuse d'un fils charmant qui pourrait ajouter : (( Beaucoup vous diront tout ce que je dois à celle dont je suis néî... » Son esprit, curieux de toutes les choses qui s'apprennent, ne l'empêchait nullement d'être une ménagère accomplie. Le souci des Belles-Lettres ne lui a jamais fait oublier qu'il convenait de savoir d'abord raccommoder ses bas. C'était bien ennuyeux, mais plus cela l'ennuyait et plus elle tenait à ce qu'il ne restât aucun trou aux talons. De littérature, toujours pas traces, aucune velléité, sauf l'histoire, les belles histoires écrites pour ses élèves de l'Ecole du Dimanche d'un vail-
lant Huguenot, du xvf siècle, le capitaine François de Lanoue, surnommé Bras-de-Fer, et d'un héros de la liberté de conscience, William Penn.
Quoi qu'il en soit, M""^ Barine n'aurait peutêtre jamais signé un article de sa vie, si la ruine des espérances commerciales de son époux ne l'avait, au lendemain de la guerre, engagée, contrainte plutôt, à essayer d'aider ^I. Vincens à reconstruire, sur de nouvelles bases, un nouveau foyer. Elle savait plusieurs langues anciennes ou étrangères — ce qui était pour l'époque, exceptionnel — et résolut de les enseigner. Ses élèves enchantées proclamèrent leur enchantement ; ainsi la jeune professeur fut-elle présentée à J.-J. Weiss et Eugène Yimg. Sa tête était trop bien organisée pour en concevoir aucun orgueil. Sans s'estimer une incomprise, une George Sand, elle n'en continuait pas moins à balayer ses chambres et à surveiller ses rôtis. Car la res domi était devenue si angusta^ qu'il fallut en venir à ces extrémités. Que dites-vous de l'estampe ? La sainte Scolastique de la littérature française aussi attentive devant une casserole que do va rit un vieux hvre, n'estce pas charmant ?...
Mais les jours d'épreuve n'étaient pas achevés. Trois ans plus tard, lorsque son mari,
après avoir été sous-préfet à Tout et à Grasse, — et je vous certifie qu'il n'arriva jamais au judicieux Charles Vincens de se coucher à Fombre des tilleuls ou des pins, en rêvant à quoi rêvait le sous-préfet d'Alphonse Daudet, — lorsque ce parfait fonctionnaire fut entré au ministère de l'Intérieur, sa femme, lasse peutêtre d'apprendre à décliner Rosa la rose et à distinguer der, die, das, se mit à écrire. Malgré son activité, c'était une méditative ; le travail de cabinet lui convenait mieux que celui de la classe. Ai-je dit qu'elle savait le russe ? Ses premiers travaux furent des traductions. Mais, Carlyle l'afhrme, <( le métier de traducteur est très fâcheux et pour une jeune dame surtout, >' le moraliste anglais n'en sait aucun qui soit davantage à déconseiller ; j'ajouterai : il ne devient rémunérateur qu'à la condition d'être poursuivi avec acharnement. Cécile Vincens prétendit aussi adapter un roman anglais, mais à la peine qu'elle y prit et devant la médiocrité du résultat, elle conclut que la littérature d'imagination n'était pas son affaire. J'insiste sur ces détails, afin de préciser ce qu'etît d'obligatoire, de voulu, cette vocation littéraire. L'absence de flamme qui devient parfois pénible dans cette œuvre se retrouve dans cette vie. Ouand
M'"' Barine se moque de M""^ de Staël, car elle s'en est souvent et cruellement moquée, je pense toujours aux Fables de la Fontaine. Il y en a plus d'une qui s'appliquerait à son cas, telles que le Renard ayant la queue coupée, Le Renard et les Raisins, Le Renard et le Buste, etc..
Quoi qu'il en soit, cette quadragénaire cherchait toujours sa voie,, lorsque Eugène Yung qui dirigeait la Revue Bleue, fondée par lui quatorze ans plus tôt, et désirait égayer une rédaction trop universitaire par l'adjonction de quelques authoress, proposa à M™^ Vincens de s'occuper du mouvement littéraire à l'étranger. Ce fut ainsi qu'Arvède Barine débuta modestement à l'âge où la modestie n'est plus de saison, par deux petites colonnes, dans le numéro du 2 décembre 1876 1. « Je n'ai jamais eu le courage de relire ces premiers essais, me raconte l'écrivain. M. Yung eut beaucoup de patience ; je m'en rendis compte à la manière dont il me fit plus tard, son premier compliment. )) Mais non, je vous assure, M. Yung n'eut pas besoin de tant y
1. C'est, du moins, le premier qu'il m'a été possible de découvrir, la Revue Bleue ne possédant pas de table générale imprimée el le répertoire authographié ne relevant que les grands articles de fond. (V. \. XVII I, [). 543.)
mettre du sien que ça ; dès ce premier article, J£ retrouve la sûreté d'information, la netteté de paroles, la verve caustique qui deviendront les caractéristiques de ce talent. Ayant dessein d'analyser les derniers magazines russes, elle s'efforce de dire le plus de choses en le moins de mots possible, ^lais, au nom d'Emile Zola, sur le sommaire du Messager d'Europe, sa malice ne résiste pas : <( Les Russes ont toujours passé pour aimer les épices ! » Puis, ce sera une revue des nouveaux romans anglais où je trouve cette perle à propos de M^^^ Eliot : « Nous n'aimons pas voir comparer un héros de roman à un crocodile neutre, c'est décidément mettre le lecteur à une trop rude épreuve !... » Enfm, à l'occasion, ces chroniques devenaient culinaires, ce qui permettait à la savante de reprocher à Gretchen de préférer les pâtisseries à l'hygiène et de déclarer, — il s'agissait des Italiens, mais les Japonais l'ont bien montré, il aurait aussi bien pu s'agir d'eux ! — « qu'il y avait toujours de l'espoir pour une nation qui savait faire cuire le riz !... » Vous discernez quoique le titre n'y fût pas encore, que les opinions que cherchait à répandre M™^ Barine, comme celles qu'elle défendra plus tard, étaient et resteront les idées d'une ménagère.
Dès l'automne suivant, la nouvelle venue abordait des travaux plus considérables : essais biographiques, tableaux d'histoire, avec quelques excursions en géographie et même en zoologie. Son activité, trente et quelques années, s'est exercée dans des domaines où très peu de Françaises se sont hasardées jusqu'ici. A peine peut-on citer les éludes soi- hi littérature ilaîienne de M""' Dornis, les volumes d'histoire oit de philosophie de M^'" Perey, de M"^ du Sommerard, de M"'" Faure-Go3Aau, de M"" Menant, de cinq ou six autres encore. C'est peu en regard des nombreuses romancières, des innombrables poétesses !... M'"° Barine sait si bien découvrir le faible de chacun, qu'elle eût pu, semble-t-il, écrire en se jouant d'ineffables satires du doux pays, des chers confrères, des irais amis. Sa conversation sur ces points, la montrait toujours prête à tout sacrifier au mot spirituel. Je la vois, en théorie, donnant la réplique à Henry Becque, assise sur le même banc de la
oO PRINCESSES DE LETTRES
barque des Illusions perdues. Pourquoi ne consentit-elle jamais à essayer de faire un tout' romanesque ou théâtral de tant d'impressions, d'observations disséminées ?
(( Parce que cela m'eût bien trop ennuyée !... me répondit-elle du tac au tac. Réfléchissez... Je suis curieuse de trop de choses et ma curiosité est trop constamment sollicitée par de nouveaux objets pour que je puisse m'astreindre à vivre des mois dans le cercle d'une aventure. Et puis, les faits m'intéressent davantage que les personnes, et les idées plus que les faits !... » Une telle faculté d'abstraction est assez peu commune parmi les femmes. L'on en doit d'autant plus féliciter M""^ Barine, qu'avec une assiduité remarquable, elle ne cessa, comprenant que ses déductions devaient procéder de nombreuses analyses, d'augmenter, d'étendre, de trier le trésor de ses connaissances. Vous ne pouvez la rencontrer sans qu'elle ne vous interroge sur ceci, cela, ou autre chose encore. C'est parfait ; elle n'eut jamais l'idée d'être née savante, comme Riquet à la houppe, coiffé. Sa documentation loyale, sans pédantisme, montre qu'elle en dit moins qu'elle n'en sait ; cela donne confiance : « C'est que je travaille chaque jour, plusieurs heures, sans me laisser importuner par la vie
mondaine. Cela est évidemment moins agréable que de courir les grands magasins el les thés de cinq heures, en roulant un beau petit roman dans sa tête... On commence par raconter son histoire, cela fait un livre ou deux, et puis l'on passe à celle de ses amies, car il faut bien continuer, et les volumes succèdent aux volumes ; c'est le genre de tapisserie à la mode... Les Françaises préfèrent aujourd'hui la plume à l'aiguille ; c'est leur affaire, et cela a si peu d'importance !... Je vous avouerai que je n'aime pas beaucoup les romans et que j'en lis le moins possible... »
Quoique cette érudite puisse revendiquer d'avoir, la première, parlé d'Ibsen, en France, et bien qu'elle se soit efficacement employée à introduire dans nos frontières nombre de grands écrivains étrangers, de Tolstoï à Spencer (dont elle traduisit les Souvenirs d'enlance de l'un et Ylnlroduction à la vie sociale de l'autre), de Hauptmann à d'Annunzio, des dramaturges espagnols aux romanciers norvégiens, car son cosmopolitisme est familier avec les cinq parties de notre planète, ce n'est point en tant que critique littéraire que je préfère cette polyglotte, et voici pourquoi :
Prenons le cas de son article sur le BratuL
d'Ibsen. Il ne date pas d'hier, puisqu'il parut le 15 septembre 1877. Certes, il faut approuver cette instigatrice d'avoir choisi cette œuvre plutôt qu'une autre parmi les innombrables que lui offraient les pays du Nord. Les discussions que ce poème suscitait alors en Allemagne, durent y être pour quelque chose. Sans doute aussi l'analyse est faite avec compréhension, mais il y a trop d'ironie dans le ton et pas assez d'enthousiasme dans la chanson. Parce qu'elle n'en était nullement convaincue, M"'^ Barine ne marqua point en quoi et pourquoi ce terrible Brand allait être le premier évangile d'une doctrine nouvelle. Au lieu de crier (je cite ce pince-sansrire de Heine) : a Voici venir le buffle, le buffle des buffles, le taureau des taureaux, lui seul est un buffle, tous les autres ne sont que des bœufs î... » ce qui, dans le cas d'Ibsen, eût été à peine exagéré, elle se borna à des sourires approbateurs : « Je vous assure... mais oui... cela vaut la peine d'être lu. » La ménagère dans son salon bien ordonné ne convainquit personne !... Le pubHc attendit qu'onze ou douze ans plus tard, M. Jules Lemaître, s'étant pris de passade pour le théâtre ibsénien, s'écriât en plein Journal des Débats, à sa manière, qui est, vous le savez, irrésis-
MADAME ARVEDE BARINE oo
tible : « Voici venir le buille, le buiïie des buiïles, le taureau des taureaux !... »
Depuis, cette aventure psychologique s'est répétée, d'année en année, pour chacun des artistes que nous présenta cette femme de lettres. Nul mieux qu'elle n'a su les lire dans îe texte, les comprendre sans parti pris, les évoquer avec agrément, et pourtant l'on ne saurait ajouter qu'elle ait été parmi nous la marraine d'aucun auteur étranger. Ce n'est pas l'intelligence qui lui a manqué, ni le don d'expression, mais la mauvaise fée se penchait sur son épaule, et chaque fois qu'elle était tentée de s'écrier : « Voici venir le buffle !... » la voix de la méfiance lui glissait à l'oreille : « Fais attention... si ce que tu crois traiter de chef-d'œuvre n'était qu'un beau mentir venu de loin?... Dans le doute, abstiens-toi ! »
Et, sagace, M""^ Barine s'est abstenue, surtout lorsqu'il s'agissait de louer, abstenue jusqu'à induire le lecteur à se demander : a Mais pourquoi cette dame nous parle-1-elle de cet inconnu si elle n'est point convaincue qu'il manque quelque chose à notre plaisir intellectuel tant que nous ne le connaîtrons pas ?... » Lorsque cette polygraphe préparait son ingénieuse biographie d'Alfred de Musset, je me souviens do
lui avoir demandé : (( Vous allez insister sur le théâtre ? )> (C'était l'époque où personne ne voulait plus entendre parler des Nuits et où l'on ne jurait que par ces comédies, qui nous enseignent cependant qu'il ne laut lurer de rien. Insister sur ces pièces, c'eût donc été frapper l'attention.) La savante sourit : « Non, ce n'est point mon dessein, avant tout l'impartialité !... » Je conclus mentalement ; l'impartialité que chacun vante et qui n'intéresse personne !...
En définitive, pour devenir le Melchior de Vogue de quelque théâtre ou de quelque roman étranger, il n'a manqué à M""' Barine que de savoir crier avec l'emphase voulue : <( Voici le buflle .'... >i Qu'on ne m'accuse point d'exagération. Observez ce dernier fait : M'étant naguère avisé d'interroger quelques-uns des maîtres, quelques-unes des favorites de l'heure présente sur les convenances et les possibilités d'un rapprochement intellectuel de la France et de l'Allemagne, je ne parvins, et après combien de lettres, de visites et de sollicitations, qu'à recueillir de Al""^ Barine cette réponse : (( Un échange d'idées ne serait pas lacile. Restons chacun chez nous .... » 0 illogisme féminin, comment la sage Arvède ne comprit-elle point qu'en me répondant de la sorte, elle jetait du même
geste, à la corbeille à papiers, tous les articles qu'elle avait consacrés à Hauptmann, Sudermann et autres Mann ou plutôt Manner ou Frauen de la Germanie impériale ^ !... Puisqu'il n'y avait ni intérêt, ni profit à connaître ces confrères tudesques, pourquoi perdait-elle son temps et son papier à nous les présenter ?
Mais, par Apollon, tout plutôt que cett^ conception de la critique dépourvue de chaleur, de vibration !... Je sais bien que le bataillon devient chaque jour plus nombreux des écrivains qui se mettent à leur table de travail et rédigent un nombre de pages fixé d'avance, sur un sujet qui les intéresse neuf fois sur dix autant qu'une pomme passionne un poisson. Ce sont des fonctionnaires du ministère de la littérature. Leurs raports, avec tant d'autres, iront s'ensevelir dans les archives de la pensée européenne. Lorsque M""^ de Staël, son buvard à la main, errait par son château d'exil, attendant l'heure propice d'écrire la page qui la hantait ; lorsque lady Blennerhassett, contrariée dans ses projets par sa famille, allait jusqu'à l'évêque pour obtenir le droit de consacrer son activité à l'histoire ; lorsque M""® Adam... Mais à quoi bon mul-
1. Voir la Deutsche Revue de Leipzig, n° du 1®' janvier 1908, p. 43.
tiplier les exemples ? Chacun sait bien, sent bien, que la passion aura et doit avoir raison toujours ! Pour empoigner son public, il faut commencer par être empoigné soi-même !... C'est justice ; la lumière l'emporte sur l'ombre, la vie sur la mort.
Oh ! dans quel siècle Ormuzd vaincra-t-il Ahrimane ?...
Depuis un lustre ou deux, la critique littéraire n'occupe d'ailleurs que les moments perdus de cette auihoress ; ses préférences vont à l'histoire. « Je suis dans l'ancien, — me racontaitelle avec ce charme qui fait d'elle une créature toujours jeune, en dépit des assertions du Larousse, — je regrette seulement de m'y être prise aussi tard... Mais que de reconnaissance je garde à Brunetiôre do m'avoir dirigée dans cette voie-là ! Aucun travail ne m'avait conquise aussi complètement ; l'écueil, c'est qu'il faut trop de temps... un paragraphe me coûte souvent des semaines, des mois de recherches. » Le sourire achève... broderait-elle ? On n'est pas femme pour ne pas aimer broder ; point de chaînette, point d'esprit ou point d'imagination, n'est-ce pas tout un ? « Et puis, il y a le style, ce perpétuel obstacle... je ne cherche que le naturel, cette qualité charmante et qui me paraît l'être davantage encore chez une femme. Il m'est souvent arrivé de refaire plusieurs fois
le même paragraphe afm de gagner quelques lignes, de manière à pouvoir énoncer une ou deux idées de plus ! . . . )>
Le critique Ernest-Charles — un des rares jeunes qui aient parlé d'elle — l'a pourtant accusée de mal écrire. La vérité probable, c'est qu'elle écrit une langue archaïque, où la recherche du pittoresque lui fait commettre maints lapsus. Ce n'est pas moi qui le lui reprocherai ; le respect de la grammaire m'ayant toujours paru devoir être le cadet des soucis d'un artiste. Je reconnaîtrai plutôt que ce style, à la fois classique et négligé, tout paré de jeux d'esprit, a rendu l'attrait de l'actualité aux deux volumes sur la Grande Mademoiselle. Il m'a été possible de consulter le dossier des articles que cet ouvrage a obtenus dans la presse européenne. Bien peu d'erreurs furent relevées : M™° Barine reste la plus attentive des femmes qui aspirent au titre d'historienne. Sa documentation, où les pièces d'archives voisinent avec les ouvrages de troisième main, soulève pourtant quelques objections ; la conteuse n'a pas su prendre assez nettement parti entre l'histoire documentaire et l'histoire narrative. De là, de chapitre en chapitre, ces piquants tableaux de mœurs et ces pages techniques qui déplairont à
tour de rôle, selon que l'on sera du monde ou du métier et présentent, en tout cas, le défaut de distraire d'incidents romanesques, c'està-dire puérils, ces savants tableaux de mœurs ou de couper d'interminables parenthèses la relation pathétique de ce lamentable roman.
Mais, j'y songe, M"' Barine s'est-elle véritablement proposé de retracer l'aventure de la Grande Mademoiselle et de l'irrésistible Lauzun ? Cette pénible histoire d'une vieille fille amoureuse d'un Don Juan n'était point pour l'enthousiasmer, et je présume qu'elle a vu plutôt, dans la fille de Gaston d'Orléans, un prétexte à évoquer la société civilisée du xvn^ siècle. Dans une curiosité extrême, on va de la littérature Scandinave à l'histoire batave, mais l'on revient toujours à ses premières... lectures 1... En se promenant sous les ombrages des jardins de ce jardin de la France qu'est la Touraine, Cécile Bouffé, à vingt ans, lisait avec délices les classiques de notre âge d'or. Est-il surprenant que, vieille dame aux chaussures carrées, au visage carré, — c'est son panégyriste Pierre Blanchon qui l'observe ^, — elle ait trouvé plaisir à relire les mêmes volumes, en
î. V. Le Journal des Débals du 21 novembre 1908.
errant à pas alourdis par la maladie, le long des sentiers, serpentant à Louveciennes, autour du Sentier, au bord duquel s'élevait le chalet, son dernier asile ?
(( Pour la méthode, a dit un universitaire, ly^me garine est une abeille qui fait habilement ses livres avec ceux des autres ; pour l'esprit et le cœur, c'est une guêpe ^ !... )> L'expression dépasse la vérité, cependant — et de la part d'une femme cela déconcerte — il n'en reste pas moins exact que cette historienne témoigne d'une regrettable aridité sentimentale. On lui voudrait, à défaut d'une sensibilité hostile à sa verve de Parisienne, une plus indulgente interprétation des fautes commises au nom de l'amour ! Il lui est arrivé maintes fois de traiter ces sujets de folie et de péché qui sont, pour nos contemporaines, d'inépuisables motifs d'émotion. Elle est toujours restée calme. L'effroyable roman d'Alfred de Musset et de George S and qu'elle fut la première à pouvoir raconter, puisqu'elle lut, avant leur publication, les lettres des amants de Venise, ne parvint point à l'ébranler. « Nous épargnerons au lecteur le récit pénible
1. M. Gabriel Aubray, dans le Mois littéraire de juillet 1905.
et monotone i... ». Parmi 721 pages consacrées à la vie de la Grande Mademoiselle, il n'y en a pas cent sur le mariage secret ou libre avec Lauzun et pourtant, en nulle autre occasion de l'équipée héroï-comique de son existence, la vieille cousine de Louis XIV ne s'avoua avec autant d'mgénuité. En bonne psychologie, la proportion aurait dû être retournée. Ailleurs, dans un ordre de passions moins charnelles, elle a parlé avec un détachement typique des extases de sainte Thérèse. « Ce livre (il s'agit du recueil mystique des Demeures) est de ceux qui perdent, je ne dirai pas leur intérêt, mais leur sens, dès qu'on les lit hors de l'ombre de l'autel 2. » Remarque d'une désobhgeance parfaitement gratuite, car je ne sache pas que Maeterlinck qui a si remarquablement exalté les contemplatifs, ait eu besoin, pour les apprécier, de les hre à l'ombre de l'autel. Evidemment, rien n'est plus éloigné des idées d'une ménagère que le mysticisme ! Rapprochez les Bonnes Mères et les Bons Fils, de Chardin, des Saintes Catherine et
1. Alfred de Musset, dans la collection des Grande Ecrivains français, p. 87.