Portraits de femmes, p
des Saint Sébastien, du Sodoma ! Ces peintures serviront de métaphores à ma pensée.
Mais cessons ce médiocre jeu qui consiste à reprocher à notre auteur de n'avoir pas dit ce qui nous aurait plu qu'elle dise. Au fond, M""" Barine reste une personne qui craint comme de se brûler, de se trahir ; en quoi, elle obéit bien aux traditions de cette bourgeoisie protestante dont elle est issue. Il paraîtra donc naturel qu'en face des redoutables problèmes de l'amour et de la douleur, sa réserve se soit faite plus scrupuleuse. Elle discernait que les moindres paroles équivalaient ici à des aveux. Et cependant, quelque peine qu'elle ait prise, si nous voulons connaître sa véritable .attitude en face de la vie, ce sont ces passages-là qu'il nous faudra interroger. Cette essayiste a tant d'esprit que les paillettes de son style font souvent illusion ; il lui arrive d'affecter des allures révolutionnaires comme ces femmes très honnêtes qui ne craignent pas un brin d'excentricité dans leur parure ; cela n'a pas plus d'importance qu'un chapeau trop emplumaché. En réalité, elle est restée bourgeoise avec toutes les qualités, mais dans les limites aussi que comporte ce rang social. En face des fautes d'amour, elle n'aura ni les attendrissements de la femme du peuple, ni
les excuses de l'aristocrate. Une union libre, fûtelle aussi digne que celle de la romancière Georges Eliot et du journaliste Lewes, ne saurait obtenir son approbation. « Il fallait pourtant que justice se fît^... » écrit-elle durement. Lorsque Gœthe mit sa mère en rapport avec celle qui venait de lui donner un fils, avant que de justes noces eussent été célébrées, M^^^ Barine s'indigne : <( J'ose dire qu'il eût mieux valu pour l'honneur 'de Gœthe, qu'il eût évité ces trois visites-là, comme il avait évité toutes les autres 2. » Voilà de bien grands mots. A feuilleter ces cinq volumes d'essais, ces trois biographies, ces deux livres d'histoire, on établirait une confession — dans le vieux sens théologique — d'une austérité à donner le frisson !
1. Porlails de femmes, p. 142. M™« Barine, cette fois, a dû chercher assez loin ; encore n'a-t-elle trouvé que ceci : George Eliot perdit la liberté de parole, le premier rang parmi les femmes de son temps et un tombeau à Westminster. A quoi l'on peut répondre, que deux de ces raisons sont plus que discutables et la troisième indifférente. Depuis quand payer d'exemple, a-t-il enlevé le droit de défendre la théorie ? Au contraire ; George Eliot me paraît, au contraire, plus grande d'avoir jusqu'au bout eu le courage de ses opinions et quant à Westminster !... Vanité des vanités, la to-mbe même doit-elle devenir une vanité ?