‹ Princesses de lettresChapitre 30 sur 53 · Lettre du 17 décembre non datée. (1891 probablement · texte numérisé non relu

Lettre du 17 décembre non datée. (1891 probablement

riage décidé. Faut-il croire que nous touchons à l'une des vérités de la nature féminine : la science n'enrichirait l'inteUigence de nos compagnes sans détruire les germes de spontanéité que chacune d'elles porte en son cerveau, qu'à la condition de venir après les années de développement physique et moral ? Les soixante pages d'autobiographie que cette Milanaise, très Italienne du Nord, inscrivit en tête de son roman, le Châtiment \ les lettres que je possède et qu'il n'est point temps de publier, — ne sauraient suffire. Ceux qui chérissent le talent amer de Neera voudraient lui entendre énumérer les circonstances cruelles parmi lesquelles grandit, souffrit et pleura son enfance. N'a-t-elle pas raconté qu'en ces années maussades,' elle préférait à tout, parce qu'au moins sa personnalité échappait alors aux médiocrités contingentes, son pauvre, son humble lit de jeune fille ?...

Comment advint-il que cette ignorante conçut, un beau matin, l'ambition d'écrire ? Esprit d'imitation (la lecture des feuilletons restait son unique divertissement), besoin de communiquer à autrui — cet autrui fût-il le public — des

1. Une traduction française a paru dans la Semaine Littéraire de Genève.

confidences qu'aucune oreille, dans son entourage, n'avait la complaisance d'écouter, et surtout désir légitime de gonfler une bourse que ses doigts, si j'en décide par les incidents de cette existence, devaient trouver plus souvent plate que ronde. Ses débuts furent insignifiants. Des recettes de cuisine auxquelles sa fantaisie épinglait de triomphantes épigrammes (certain pudding se vit paré de fatlmirable invocation à l'amour du \f chant de VEnler). Pour les crèmes Manzoni devait suffire ; l'Aretin devenait tout indiqué par les condiments ! . . . Puis, vinrent des chroniques de modes. (( Je ris aujourd'hui de ces folies mais je vous prie de croire que je me prenais alors très au sérieux, sans me douter du ridicule qu'il y avait, pour une sauvagesse comme moi, à s'improviser arbitre des élégances. Je suis encore stupéfaite que mes lectrices n'aient jamais réclamé, — car elles ne songèrent pas une seule fois à se plaindre, les charmantes ! — et pourtant, les formalités, non puériles mais sociales, d'un dîner prié m'étaient aussi inconnues que les trois genres de la grammaire allemande ! Le succès aidant, je passai des frivolités aux métaphores. A la place de chroniques, je donnai bientôt des nouvelles ; c'était mieux mon affaire. De là au roman, il n'y avait

qu'à augmenter le nombre des pages. Je devais m'y appliquer sans retard. Ce que valent ces premiers livres, je ne vous l'apprendrai point. Doisje équitablement être tenue pour responsable de leur insuffisance?... J'étais pareille à ces jeunes actrices de province qui, sans savoir le premier mot de leur métier, prétendent jouer les grands rôles. Leurs toilettes sont, comme leurs gestes, au niveau de leurs moyens. Pourtant, après les avoir vues hésitantes, tâtonnantes, voici que, tout à coup, elles se relèveront, sans qu'on sache pourquoi, à la minute où l'on s'attendait à les voir définitivement succomber, par un de ces cris de passion, un de ces gestes d'humanité qui suffisent à indiquer que, lorsque l'âge, l'expérience y seront, ces nouvelles venues trouveronl en elles de quoi conquérir et ravir les publics î... »

Je ne pense pas cependant que tout soit à dédaigner dans ces Juvenilia. M"^^ Xeera, sans les copier, imite les maîtres qu'elle s'est choisis, c'est-à-dire que, d'un livre à l'autre, elle s'essaie dans des genres et des styles différents, ce qui demeure, en définitive, l'unique moyen profitable d'imiter. De volume en volume, ses modèles, élus avec un goût plus sûr, témoignent des progrès de sa culture. Si le Mari de rAmie

fait penser à du Paul de Kock, un Nid présente la grâce des récils de Jules Sandeau, tandis que la Regaldina, à l'instar d'Hector Malo, vise à la paysannerie d'opéra-comique. Ces rapprochements ne sont pas seulement destinés à guider le lecteur français ; peu d'écrivains d'ôutremonts subirent, autant que cette Milanaise de souche milanaise, l'influence de notre littérature. Ses détracteurs l'ont accusée de penser parisien en itaUen. Ne serait-ce pas une raison de la préférer à ses rivales ?

Quoi qu'il en soit de ces premiers romans, que la prosatrice ne laisse point réimprimer, le seul qui mérite d'être lu, c'est Y Adieu. George Sand en fut la marraine. Nous planons en plein azur, dans un monde où tout est éperdu, impossible, admirable. Le scandale fut aussi grand que le succès ; mais je parle d'une aventure datant d'une société aux idées d'armoire à linge. Car, si les éditions de cet Adieu continuent à s'écouler, personne ne songe plus à s'indigner et le Journal des Débals, sans froisser ses lecteurs, a pu en donner une traduction intégrale !... « Vous ne pouvez concevoir les désagréments que ce livre m'a valus, me raconte M'"^ Neera. Il me mit au ban de ma famille ; des amis s'éloignèrent : une personne assez déver-

gondée pour signer un livre pareil devait être capable des pires forfaits... Jugez de la situation... Je venais de me marier ; ce n'était pas un grand mariage, mais il était selon mon cœur. (M. Radius a consacré son activité au commerce.) Ma jeunesse en esclavage, sous la férule de deux impitoyables vieilles filles, — mes tantes, — avait été si pénible, que je garderai, tant que je vivrai, une affectueuse reconnaissance pour celui qui m'ouvrit les portes de ma geôle !... »

Ce que m'avoua ]\I™° Radius de sa vie privée, ce que m'en révélèrent ses amis, ses ennemis même, ce que j'en ai dit, ce que j'en sais, car il y a, dans n'importe quelle destinée, des véri/tés sublimes ou touchantes qu'il y aurait péril à dévoiler, en un mot, tout m'a confirmé dans cette opinion pathétique que, sous le boisseau de cette existence, à l'ombre du vieux Milan, se cachait une grande lumière. Il y aurait bénéfice, cependant, pour ceux du temps où nous vivons, à exposer, — au contraire, — sur la c.p,\n X r]e ce monde, la lumière si pure de cette âme !

Vinrent ensuite les ouvrages .auxquels la prosatrice doit sa réputation, et cette réputation s'est répandue en Autriche et en Allemagne, avec une autorité qui indique à quel point cette œuvre, dépassant les vérités temporaires de la conscience italienne, atteint aux permanentes vérités de la conscience humaine. Ces volumes constituent, en effet, des documents d'une indéniable sincérité sur les sorts que réserve l'amour, dans notre hypocrite société, aux femmes qui veulent rester honnêtes. De romanesque qu'elle fut à ses débuts, M""^ Xeera est devenue sociale, en attendant qu'elle devienne — d'après l'évolution de sa pensée — psychologue et philosophe. Quelle parabole que celle de cette carrière ! La première période en pourrait porter comme sous-titre : De Paul de Kock à Paul Bourget ; la seconde, De Paul Bourget à Paul Janet. Et si je viens de nommer tant de Paul, c'est qu'il me paraît qu'il y a dans son cas, — pour adopter une expression théologique, — du

Paulinisme, c'est-à-dire un sens de plus en plus net de nos responsabilités morales, une spiritualisation de plus en plus douloureuse de nos passions, et celte idée, si chrétienne, que le progrès moral de chacun d'entre nous ne résulte pas des circonstances de notre vie officielle, mais du travail, que tous, tant que nous sommes, nous devons accomplir dans le mystère de notre cité intérieure ^.

Avec Thérèse, elle relata les amertumes de l'humble bourgeoise à laquelle l'absence de dot interdit le bon mariage. Il ne lui sera pos-sible de connaître l'amour que crépusculaire, furtif, de la main gauche. Avec Lydia, elle nota les tristesses de l'héritière des sociétés dorées, que la vanité retient de céder à l'appel des sens et qui, sur le tard, s'éprendra, comme le dit avec franchise notre La Fontaine, d'un « malotru ». Un bizarre poème en prose, intitulé Dans le Songe, lui servit à symboliser les funestes effets d'une éducation à rebours des conditions de notre nature. Elle essaya de fixer en-

1. Dans la Revue Bleue (année 1894) et dans la Bibliothèque Universelle et Revue Suisse de Lausanne (id., n'^ d'octobre), les curieux trouveront des analyses plus détaillées de ces premiers romans que ne permettait d'en donner le plan de ces études.

suite les principes qui devraient diriger l'éducation normale, dans le volume dédié à son fils, au cher dépositaire de ses amours et de ses pensées. Dans VAmulette, elle montra l'impossibilité, pour les âmes délicates, de conclure les idylles qui les ont le plus vivement touchées « par le geste que vous savez » !... comme ricane le Méphistophélès de Gœthe. Elle a, d'ailleurs, exposé sa théorie de l'amour platonique dans une plaquette qu'elle peut avouer chair de sa chair, sang de son sang, puisqu'elle renferme la confession générahsée de l'une des plus nobles victoires d'âme qu'il m'ait été donné de découvrir. Elle n'en a pas moins été si douloureuse, que les défaites finissent par sembler plus près de la vérité que de tels triomphes ! Etant donné que nous ne sommes pas des anges, mais des hommes et des femmes, les amours idéales ne restent point de ce monde. Ceux qui tiennent à conserver leur pureté (et ce sentiment paraît, j'en conviens, admirable) doivent moins s'efforcer donc de surmonter que d'éviter les tentations. Il est un instant de la destinée où leur résistance, cessant d'être héroïque, devient inhumaine, où ils ne parviennent à sauvegarder leur intégrité qu'en étouffant la pitié naturelle aux cœurs sollicités par la passion. C'est le sou-

hait profond de l'oraison dominicale : ne nos' inducas in tentationem !... Dès que l'on cède à l'attrait de la tentation, notre vertu individuelle entre en conflit avec la vertu sociale. Les héroïsmes coûteront ensuite trop de victimes pour qu'ils paraissent conformes au sens de la vie. Comme je serais mieux disposé à excuser les pires défaillances ! Sainte Catherine de Sienne écrivait : Je vous montrerai que votre iugenient ne doit jamais condamner, mais seulement compatir... Or, à quelles erreurs serions-nous plus enclins à compatir qu'à celles d'amour ? En vérité, la femme qui aime, si elle est sincère, semble pardonnée d'avance, par le seul fait qu'elle a aimé. Car l'amour, le cher, le doux amour reste le maître devant lequel il faut fuir, mais auquel, si cette sagesse vous a été refusée, il convient d'obéir humblement, en esclave, sous peine de troubler l'ordre des choses !...

Que les dernières fictions de la romancière lombarde soulèvent, réclament de telles discussions, cela montrera le chemin parcouru depuis le jour où, timide, elle envoyait de petits contes au Courrier du Matin. M. Benedict Croce l'affirme : « M""® Neera possède une véritable philosophie morale et des plus solides. Elle a nettement discerné que la cause de toutes nos erreurs morales réside en ce qu'elle appelle, — ses termes paraissent choisis avec sûreté, — la conception matérialiste du bonheur, c'est-à-dire dans le fait de placer le bonheur, le bien, le progrès, non dans l'esprit de l'homme, mais daub les détails de la vie matérielle et dans les innombrables métamorphoses dont ces détails sonl susceptibles ^. »

Par malheur, les publics de maintenant — et en Italie moins qu'en aucun autre pays de l'Europe occidentale — semblent mal pré-

1. r.n Crilira, 3® année, fa!=«iciilp V, p. 354 (20 septembre 1905).

parés à goûter un tel idéalisme. Qu'importe ! i^jme ]\Teei.a s'était depuis longtemps accoutumée à ne prendre conseil que d'elle-même. Toute l'histoire de sa carrière se trouve expliquée par cette observation. D'abord, il y a trente ans, sa littérature manquait de culture. Si le public applaudissait, les lettrés épiloguaient. Puis l'accord se fit ; vinrent les années glorieuses. Cependant, après avoir atteint le développement de la moyenne, M'"^ Radius le dépassa. La majorité de ses anciens lecteurs s'écrie aujourd'hui : « Oui est-ce qui nous a gâté notre Neera ? » tandis que les attiques, les mandarins, s'en vont hochant la tête : « Cette femme ne s'est pas développée en un jour, certes !... Mais, quand on constate d'où elle est partie, où elle est arrivée, il n'y a pas lieu de regretter qu'elle ait pris son temps !... »

A Milan, je discutais naguère de son cas avec de ses amis connus ou inconnus. L'un d'eux me tint ces propos sensés : <( Comment voulezvous que M°" Neera devienne jamais populaire ? Ses livres, au lieu de flatter les goûts du jour, les négligent ou les combattent. Ainsi, cette dame sera la première à constater, par exemple, que le xvm® siècle français n'intéresse, chez nous, personne. Pourtant elle lui consacrera un ou-

vrage plus curieux, d'ailleurs, qu'équitable ^. Tandis que d'Annunzio s'institue l'avocat des droits de la chair, tandis qu'il multiplie ses pernicieuses excitations à l'amour, ne s'est-elïe point avisée de proclamer l'utilité du renoncement [Une Passion), la beauté du sacrifice {L'Ame Seule), de se poser en platonicienne, au milieu d'une société éperdument épicurienne ! Enfin, alors que le mouvement féministe désorganisait la famille, afin de la réorganiser sur des bases plus stables, d'après de plus justes principes, M"'^ Neera n'a-t-elle point compris que sa position (celle à peu près de M""^ Arvède Barine, réactionnaire, sans l'intervention qui lui eût valu tant de faveurs de l'infaillibilité catholique) n'était point choisie pour lui raUier les suffrages d'aucune majorité ? »

Voilà un courage intellectuel plus rare chez les princesses que chez les princes de lettres. Dans tous les domaines, elle reste bien l'indépendante qui osa ce crime de lèse-majesté littéraire, de contredire un Ferdinand Brunetière î

1.// Secolo Galante contient de très jolies études sur M"«8 Aïssé et Lespinasse, la marquise du Deffant, la comtesse d'Houdetot, M™^» Geoffrin, d'Epinay et de Genlis. Ce dernier chapitre mériterait d'être traduit.

Sa réputation, certes ! n'aura point à en souffrir, seulement son succès s'en est trouvé retardé. Pourvu qu'il ne vienne pas trop tard !... M'"^ Radius se le demande, mais l'hypothèse ne l'effleure même point qu'elle pourrait, afin de hâter sa fortune, modifier sa ligne de conduite : brûler, pour un jour, ce qu'elle adora .et faire le geste de paraître adorer ce qu'elle méprisa !... Assise dans l'ombre de l'âge et dans l'ombre de sa demeure, elle attend, énigmatique, misanthrope, et ses yeux, auxquels les désillusions ont coûté tant de larmes, scrutent les perspectives des lendemains, avec une obstination d'année en année, de mois en mois, plus amère, plus désenchantée, plus irréductible. Elle s'affirme, cette noble femme, de la lignée intellectuelle qui va, en Italie, du Manzoni des Fiancés au Fogazzaro du Saint. Dès que l'on connaît sa vie, on n'ouvre plus ses ouvrages qu'avec respect. Ils sont tous également fruits de son deuil. Avec mes grands chagrins, fai lait de petites chansons ! disait le poète hébraïque. Avec mes larmes, en cruciliant ma chair, en martyrisant mes laiblesses, 'en jugulant mes désirs, fai lait de brefs romans !... pourrait paraphraser la Milanaise. Devant cette œuvre ardente et pure, dont l'immatérialité angoisse, à l'égal d'une

mutilation, le passant se découvre respectueux, en murmurant : Ci-gît la détresse d'un cœur de lemme I

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