A. — LE PROCÈS DU FÉMINISME PAR UNE FEMME
Quand un homme s'enhardit jusqu'à discuter les théories du féminisme, chacun de crier haro sur le sans-cœur, le misérable ! En vérité, serait-il surprenant que le vigneron prétende défendre sa vigne et, s'il témoigne, en telle occurrence, de quelque ingéniosité ou de quelque philosophie, comment ses discours pourraient-ils ébranler la confiance de l'auditoire, puisque ses partisans eux-mêmes se verront obligés de reconnaître la portée toute relative de raisonnements abominablement intéressés ? Mais, qu'une femme s'avise d'élever la voix, et les plus prévenus n'oseront refuser une oreille attentive, surtout si cette femme a prouvé, par les actes et les œuvres de sa carrière, qu'elle connaît le cycle douloureux des épreuves et des désillusions qui sont, en ce bas monde, le triste lot de la plupart de ses compagnes. Je crois piquant de raconter la curieuse croisade qu'avec un esprit réaction-
naire, par bon sens, et non de parti pris, M""® Neera soutient en Italie, depuis plusieui's années, contre les revendications et les progrès du féminisme.
La question, il est vrai, n'a pas encore, de l'autre côté des Alpes, autant d'importance que de ce côté-ci. On pourrait aligner des chiffres, énumérer des faits. Mais les statistiques et les observations les plus précises ont cela de commun, qu'alors que je leur ferais dire blanc, d'autres réussiraient sans erreur à leur faire dire noir. Sans doute, la première des ligues italiennes n'a encore qu'une douzaine d'années d'existence et, sans doute aussi, le nombre des étudiantes accuse de fâcheuses tendances à rester stationnaire. Mais petite ligue deviendra grande pour peu que la mode lui prête vie, et je ne doute point qu'un jour, il n'y ait autant d'étudiantes à Rome qu'à Paris. Ce sont détails sans importance, l'obstacle est ailleurs, dans la nature même de l'Itahenne, qui n'a point été créée, élevée, pour vieillir seule, loin de l'homme, sa joie, sa pensée, sa raison d'existence ! Et non pas seulement à cause du chapitre tendresse, qui doit être le premier de tous les chapitres du i-oman, pour toute femme vraiment femme, comme je l'entendis déclarer à la plus belle des Florentines, mais
surtout en pensant aux mille embûches de la carrière, quelle qu'elle soit, de la destinée même dorée, de l'automne qui, s'il n'est point maternel, ne sera pas sans un compagnon — supportable. M"'' Dora Mélégari ^, une Italienne qui écrit le français comme une Parisienne, sans avoir, sur ces sujets, la robuste sagesse de IM""' Neera, reconnaissait avec regret, que ses compatriotes avaient la plus grande peine à s'affranchir du patronage masculin et, pour cent raisons que
1. M"« Dora Mélégari (1854), l'une des romancières et des moralistes appréciées de l'Italie contemporaine, est la fille aînée de l'un des promoteurs de Tunification de l'Italie. Son père, qui mourut sous le règne d'Humbert P^ ministre des Finances, avait, durant ses années d'exil politique, épousé à Lausanne, en Suisse, oii il s'était retiré sous le nom d'Emery, une demoiselle de Mandroz. Ces hérédités protestantes expliquent le double caractère de l'activité artistique de M"« Mélégari. Romanesque et passionnée, elle le fut jusqu'à nous enthousiasmer dans ses tendres romans (Expiation, Kyrie Eleison, etc.), tandis que ses prônes laïques (Ames dormantes, Faiseurs de joies et faiseurs de peine, Chercheurs de sources), nous la montrent, au contraire, d'une sévérité presque calviniste. Mais dans son œuvre multiple, et qui mériterait une étude, rien n'égale ses souvenirs historiques. Cette dame perspicace et maligne a vu tant de choses et de gens que si elle s'avise jamais de composer des mémoires, ils surpasseront, je vous le certifie, ceux d'ailleurs trop vantés, de la comtesse de Boigne.
VOUS devinez, elle concluait en avouant que sa patrie offrait des milieux mal préparés et peu propices aux idées d'émancipation ^ Cependant, parmi les maîtresses d'école, les institutrices, les femmes de lettres, dans la bourgeoisie modeste, où la vie est là-bas plus difficile qu'ailleurs, parce que les charges y sont plus lourdes et les moyens plus limités, et surtout au sein de l'immense population des ouvrières italiennes, fileuses milanaises, tresseuses florentines, brodeuses vénitiennes, dont l'existence n'est qu'une perpétuelle lutte pour le pain quotidien, un mouvement libertaire se dessine, et des troubles survenus à Milan ont montré plus d'une fois déjà qu'à la première occasion, ces malheureuses étaient prêtes à fomenter les pires désordres. Aussi bien est-ce dans ces milieux-là, que les théories féministes commencent à s',acclimater. Conçoit-on les ravages qu'elles ne sauraient manquer d'y causer ? Convient-il d'exaspérer l'état d'esprit de celles qui n'ont déjà que trop de motifs de se plaindre ? Une parole de charité ne serait-elle pas plus nécessaire, plus efficace? M°'^ Neera l'a estimé et, avec conviction, ingé-