‹ Princesses de lettresChapitre 36 sur 53 · B. — LES THÉORIES ÉDUCATIVES DE MADAME NEERA · texte numérisé non relu

B. — LES THÉORIES ÉDUCATIVES DE MADAME NEERA

Nous manquons de traités pratiques d'éducation. Non pas, à dire vrai, que la librairie contemporaine ait cessé d'en éditer, et de remarquables, mais ceux qu'elle nous offre, rédigés par des ecclésiastiques de robe longue ou courte, professent un trop constant dédain des conditions moyennes de l'existence pour qu'ils puissent prétendre à aucune influence. Afin d'essayer de combler cette lacune, je voudrais analyser le curieux livre de cette dame italienne, derniers conseils à un fils tendrement aimé, au moment pénible où l'oiseau, battant des ailes, était prêt à s'envoler hors du nid maternel.

On vient de constater que M'"' Neera n'est, a aucun degré, de ces révoltées féministes, comme ces dernières années n'en ont que trop connu. S'il lui est venu à l'idée de composer un traité

d'éducation, ce fut uniquement parce que les expériences de sa vie l'avaient mise en état de l'écrire en parfaite connaissance de cause.

(( Comme tout ce que je publie, me raconte cette femme, Le Livre de mon Fils n'est pas îe résumé d'études arides, mais l'expression d'un irrésistible appel de mon âme. Je l'ai composé, le cœur rempli d'affection, pour le meilleur des fils. Mon Adolphe, élève de l'Ecole polytechnique, est un jeune homme sérieux, qui ne m'a jamais causé le plus petit chagrin. Sa sœur, une fleur délicate, grandie auprès de moi, et toujours sous mes yeux, est une petite demoiselle intelligente, simple, et que j'aime tendrement. Je n'ai eu que ces deux enfants et j'ai toujours pensé que Dieu n'avait pas voulu m'en donner d'autres, afin de réunir, dans ces deux êtres-là le plus de qualités possible. »

Habitant à Milan, dans un milieu de stricte économie. M""® Neera fut à même de suivre, année après année, la formation progressive du caractère de son fils :

« Dans la grande ville, je vis à peu près comme je vivrais dans un bois. Au-dessus de mon habitation, je pourrais écrire : 0 solitudo sola beatitudo ! Le quartier est vieux, passé de mode, la maison petite, avec seulement trois lo-

cataires, que je ne connais même point. La cour est remplie d'herbes folles ; elle est ornée de vases de fleurs tout à fait primitifs et d'un vieux figuier qui s'appuie au mur en ruine d'un couvent. Les jours de fête, je peux entendre les élèves, auxquelles les bonnes sœurs font chanter, en battant la mesure, Santa Luci-i-a ! Santa Luci-i-a ^ ! »

Il ne faudrait point croire que M""® Neera n'eût jamais à sévir. Les enfants sont les enfants. Nous sommes en pleine réalité et non, quoi qu'on en puisse supposer, dans le royaume de la morale en action.

Cette page inédite est à traduire :

(( Dans les belles matinées de printemps, quand je suis assise sur le balcon, tous les deux me sautent sur les genoux et ce sont des moments d'extase ; je les embrasse, je les serre contre mon cœur ; ils me paraissent si beaux, je les aime passionnément !... Mais, tout à coup, sans raison, la petite devient capricieuse. Me voici forcée de la gronder, de la mettre à terre... En une minute, ma joie s'envole !... Ensuite, je veux écrire, ses cris m'importunent. Vite une dragée, — silence ! — j'espère que ce sera fini,

1. Ces détails se rapportent à l'époque où M™" Radius habitait rue du Crucifix.

mais, en courant, elle tombe, se blesse au front, et me voici, en hâte, quérissant l'arnica. La fillette crie toujours : j'apporte le verre d'eau ; à force de s'agiter, elle renversera le tout. Alors, c'est une autre histoire ; il va me falloir la changer, la sécher, la consoler, lui faire oublier son effroi, sa colère et sa douleur. Ensuite, quand je veux retourner à mon travail, j'ai perdu le fil de mes idées, et le papier sur lequel j'avais commencé un paragraphe a disparu. Cette fois, c'est mon fils qui l'a pris : il en fait un cheval pour son tramway... Bref, je ne doute plus que ces écervelés ne fassent le désespoir de ma vieillesse. Avec effroi, cent exemples d'enfants terribles me reviennent à la mémoire, et je conclus que je suis la plus malheureuse des femmes. Tout à coup, derrière la porte, j'entends une petite voix : (( Peut-on entrer ? )> Très sévèrement, je réponds : « Entrez ! » Et, les voilà qui se precipitent comme deux flèches ; ils se pressent contre moi, m'étreignent à m'étouffer. Deux bouches fraîches ainsi que des fleurs me couvrent de baisers : « Oh ! maman, pardonnez-nous ! » Je les regarde, sévère, mais devant ces quatre grands yeux noirs et sous cette pluie de baisers, il ne me reste plus la force que de m'écrier : « Oh ! mes chéris, mes amours ! »

Ne dirait-on pas une toile de Greuze commentée par Diderot ? Evidemment, M'"^ Neera ne songeait point à établir mi traité de philosophie où les thèses succédassent aux thèses comme les anneaux d'une indissoluble chaîne. Ses visées étaient moins ambitieuses ; elle ne voulait que dresser un catalogue d'idées, que proposer certains sujets à la pensée de son fds et des amis de son fils et de tous les jeunes gens du même âge, « force vives du pays, )> ainsi qu'elle l'a dit justement. Sa vie maternelle fut toute de confiance, d'amour, d'intimité. Elle me l'a avoué : « Je vous dis tout, parce que je dois tout vous dire, un critique n'est-il pas un peu comme un conlesseur laïque ? Pour mes enfants, j'ai toujours été une sœur, une amie bien plus qu'une mère. Je n'ai jamais eu besoin de sévir et j'ai eu soin, constamment, de ne pas les écraser de sermons, de défenses. Simplement, je leur parlais de ce qui est bien, de ce qui est mal, les laissant ensuite libres de choisir. »

Chez les enfants, chez ceux qui seront les hommes de demain, avant tout, il faut s'efforcer de développer le caractère. Qu'ils devien-

nent, par la suite, plus ou moins intelligents, sensibles, vertueux ; ces qualités, pour si importantes qu'elles puissent paraître dans la conduite de la carrière, n'en sont pas moins accessoires de cette vertu, clef de voûte de l'âme masculine, le caractère. Etre un homme et en avoir le sentiment et marcher de l'avant avec un but, une tâche à remphr, tel est le premier état d'esprit qu'il convient de développer chez l'adolescent. Rousseau allait jusqu'à dire artiliciellcment. « Maintenant, prétend M""^ Neera, on accorde tant d'éloges à l'inteUigence ! Avec complaisance, les mères se vantent de l'esprit éveillé de leurs bébés, et les récompenses des écoles sont si exclusivement réservées à Fintelligence et à l'étude, qu'on n'en accorde guère (et de fait, on n'en accorde aucune) à la formation du caractère. C'est affaire aux jeunes gens de se débrouiller, comme ils le pourront, avec leur propre tempérament. »

Dans ce but, M""^ Neera a des recommandations de mère, des sagesses de moraliste. « Evite la légèreté, l'inattention, qui émiettent l'âme et disloquent le caractère. Lord Chesterfield l'écrivait déjà à son fils : « Tout ce qui vaut la peine « d'être fait mérite et exige d'être bien fait, et « rien ne peut être bien fait sans attention. » Le

soin du détail précis favorise, en effet, les plus grandes entreprises ; Franklin ne fut-il pas remarqué par celui qui devait inaugurer sa fortune pour la sollicitude avec laquelle il ramassa une épingle ? « Evite aussi cette indulgence à la mode qui excuse tout, accepte tout et, sous le couvert de l'indifférence, en arrive à ne plus savoir distinguer le bien du mal... ^ « Certes, il faut de l'indulgence, ajoute M""® Xeera, mais qu'elle ne soit ni aveugle, ni paresseuse, et surtout quelle ne soit jamais complice. » Ce qui ne revient point à dire qu'il faille juger autrui avec sévérité. Car, envers notre prochain, l'indulgence n'est pluo une faiblesse, mais une vertu, et une vertu, dont la pratique demeure malaisée, puisque c'est la charité, cette charité qui doit être patiente, point envieuse, point intéressée, et dont l'apôtre a vanté, en poète, la splendide perfection ! » Quant au respect des opinions d'autrui, le conseil est plus difficile encore à pratiquer : la jeunesse est intransigeante. C'est son point faible. Il faut avoir les cheveux gris ou ne phis croire en soi-même pour pouvoir respecter la contradiction. Ce n'est pas à vingt ans que saint Augustin aurait pu recommander d'aimer l'intelligence jusque dans les manifestations les plus éloignées de nos manières de penser !...

En développant ainsi, de toutes façons, le caractère de l'enfant, on l'aidera à devenir plus qu'un numéro matricule, à s'élever au rang d'entité agissante. « Quoi que tu veuilles être, galant homme ou fripon, sois-le complètement ! >> M""® Neera s'écoute parler, et ce n'est pas précisément l'inconduite qu'elle recommande, mais sa franchise a horreur de la banalité, des sentiments de convention, des âmes taillées sur le même patron, qu'elle compare plaisamment « à des nouilles' faites à la machine, lesquelles, pour être de bonne fabrication, ne se doivent pas pouvoir distinguer les unes des autres. A dire vrai, si de telles personnes ont coutume de plaire, c'est par la même raison que rien n'est plus agréable au palais qu'une nouille bien faite, ronde, pâteuse, ghssante et point trop salée. Mais pour toi, mon fils, ce n'est pas cette espèce de perfection mécanique que je désire. Avant tout, sois toi-même, tel que tu dois être, et laisse les moyens industriels à ceux qui, autrement, ne parviendraient jamais à acquérir ni forme, ni couleur ».

Ces conseils sont excellents ; après avoir plaidé le développement du caractère, M"' Neera met en garde son fils contre l'égoïsme, l'obstination, lesquels ne sont nullement les consé-

quences extrêmes d'une personnalité nettement accentuée mais les ombres d'un prisme dont les rayons attestent l'éclat et l'originalité. Un point paraît cependant discutable. M""^ Neera doute que l'éducation puisse modifier un tempérament : « Nous pouvons être grands ou mesquins, mais toujours, en nous-mêmes, persiste' une force qu'il nous est impossible de changer, et si parfois il paraît qu'il en va autrement, le phénomxène se produit par un processus naturel, de la même manière que le vin devient du vimaigre, ou l'eau de la glace. » Sans m'accorder le plaisir de mettre M""^ Neera en contradiction avec elle-même (ne vient-elle pas de déplorer cette éducation mécanique traitant la jeunesse comme pâte à nouilles ? ce qui signifie, si je ne m'abuse, qu'une certaine éducation, tout au moins, aurait le pouvoir de repétrir le tempérament et le cœur de nos enfants), je lui citerai nombre d'exemples fameux, celui de Stendhal, (qui doit être cher à son cœur de Milanaise), d'adolescents ayant voulu se donner tel ou tel tempérament et y étant parvenus. Je lui rappellerai aussi que l'éducation des Jésuites, ce système dont les résultats sont indiscutables, même pour ceux qui les déplorent, reste basé précisément sur cette possibilité de corriger la

nature, de la rapprocher d'un type choisi d'avance.

Voilà pour la vie intellectuelle. Quant à la vie morale, M""^ Neera, à mi-chemin entre la libre pensée- et la soumission dogmatique, estime qu'elle doit poursuivre avant tout le développement de la conscience : « L'honnêteté d'un homme qui aspire à être quelque chose de plus que le premier venu, ne dépend pas des menaces du châtiment ou des attraits de la récompense, mais de la révolte de son être inférieur. Sans cette nécessité de l'âme, nous ne pourrons jamais devenir entièrement honnêtes. Nous ressemblerons à ces chiens qui croient être libres parce qu'ils courent les rues, quand ils ont en réalité le nez pris dans une muselière. )>

Il déplairait à cette mère de voir son jeune fils chercher en dehors de lui-même un point d'appui, une règle de conduite, une excitation à faire le bien. Etant de celles qui désirent voir se manifester de bonne heure l'esprit d'initiative, elle désapprouve ces éducations à la bûchette, où l'élève se voit contraint d^obéir avec une docilité de chien savant : « L'homme supérieur, dit-elle justement, ne s'inquiète pas des jugements d'autrui ; il a en lui-même un juge sans appel, sa conscience. Or, notre pensée

réfléchie n'est-elle pas le meilleur directeur que noire conscience puisse souhaiter? Il vaut mieux, certes, aller de l'avant sur la route que l'on croit devoir suivre que de perdre son temps à interroger les passants. Car ainsi, — et ainsi seulement, — l'homme intérieur fera peut-être quelques pas en avant vers l'éternelle lumière de la vérité !... )>

(( J'ai écrit ce petit livre pour ouvrir l'âme à la compréhension du bien. Car le bien facile, celui qui provient des moelles épuisées des sentimentaux ou des fièvres mesquines des vaniteux, ne suffît plus à l'humanité parvenue à la maturité. C'est un autre idéal, ce sont d'autres conquêtes qu'il vous faut, ô jeunes gens de la nouvelle génération, ô vous qui inaugurerez le xx^ siècle !... Les minéraux ont donné leur nom à divers âges : et, comme on eut le siècle de l'or et celui de l'argent, celui du cuivre et celui du fer, noire xix^ siècle s'est appelé de lui-même le siècle de la lumière. Quand aurons-nous enfin le siècle de l'homme ? »

Parmi les conseils prodigués : patience et vertu, continuité dans l'effort, fermeté dans la douleur, nécessité de marcher les yeux en haut, de prendre pour unique mot d'ordre : Surstnn corda, (« car on peut vivre sans grammaire,

mais on ne peut pas vivre sans idéal ! »), parmi tant de conseils dont l'exposition nous entraînerait dans des sentiers trop battus, il en est un qui me paraît prêter à la discussion : c'est lorsque M"^^ Neera. regrettant de ne pouvoir recommander la franchise, engage son fils, sans déguiser la vérité, à en passer pourtant sous silence quelques particularités. Elle a celte anecdote qui me servira à exprimer mes réserves r

Une dame qui avait eu le malheur de perdre une fille tendrement aimée disait, en montrant le portrait de deux princesses à la jeune personne qui devait écrire, plus tard, Le Livre de mon Fils : « Regardez celle-ci à droite : oh ! si vous saviez comme elle ressemble à ma pauvre Lucie !... Ce sont les mêmes yeux ! le même front ! la même bouche !... » La petite Alilanaise, dont la première éducation avait été un peu négligée, répondit sans penser à mal, en désignant, du doigt, l'autre princesse : « Quant à moi, je préfère celle de gauche. )>

Depuis, les années sont passées, et M"^^ Xeera a reconnu qu'elle ne fût qu'une mal polie. Sans mentir, elle aurait dû, lui semble-t-il, répéter : (( Oui. madame, cette personne est très belle ! » Je trouve que cela même n'aurait pas été suffisant. -Mon Dieu, puisqu'elle aimait cette dame,

puisqu'elle lui faisait des visites et cherchait à la consoler, ne pouvait-elle soupirer : « Oh ! madame, quel beau visage ! comme votre fille devait être charmante !... » La réponse faite était d'une jeune Huronne, celle proposée d'une petite luronne. Il faut aller plus loin, jusqu'à partager, par sympathie, les opinions de ceux auxquels nous voulons témoigner de l'affection, si nous prétendons montrer que l'éducation a civilisé nos mœurs, affmé notre intelligence.

Au terme de son étude, M"'^ Neera se trouvera forcément amenée à dire quelques mots du problème que la femme pose avec un sourire, à l'heure périlleuse où^ sans être plus un bébé, l'adolescent n'est pas encore un homme.

M"'^ Neera dit, avec une émotion singuHère . <( Etre aimé reste un don inestimable. Savoir aimer semble une vertu. )) Puis, retenue par une crainte discutable, elle se borne à répéter à son fils d'honorer la femme et de la respecter : (( Elle représente un idéal sacré ! )> Sois loyal et sois franc, et surtout honnête, honnête jusqu'au scrupule, honnête comme tu le serais avec un homme. N'écoute pas ceux qui te disent qu'elle est le fléau de la vie et que, par elle, le mal a été propagé sur la terre. Une femme, une simple femme a autant de patience, de vertu, de

douceur, que dix hommes mis ensemble. Déjà lord Ciiesleriieid écrivait à son fils : u Vous paraissez croire que depuis Eve jusqu'à nos jours, les femmes ont fait beaucoup de mal ; pour ce qui est de cette dame-là, je vous l'abandonne; mais, depuis son temps, l'histoire nous apprend que les hommes ont lait, dans le monde, beaucoup plus de mal que les iemmes ! »

Tel est ce petit volume, inspiré par « le plus grand des amours )>. Je laisse à M""® Neera la responsabilité de cette épithète, l'amour d'une mère pour son fds. J'eusse préféré que la psychologue recommandât, en termes plus chaleureux, la beauté du travail, régénérateur de l'âme, l'excellence de l'analyse, qui aide à éviter tant d'actes inconsidérés, et même cette culture du goût, cet apprentissage des bonnes grâces et des belles manières, sans lequel aucune éducation ne sera complète. Surtout, je déplore que M"^" Neera fasse à la rehgion une place aussi insuffisante. Quelles que doivent être les conclusions auxquelles aboutira la réflexion de l'homme, ses parents ont le droit, ils ont même

le devoir de lui donner l'éducation religieuse qu'ils reçurent eux-mêmes. C'est une tradition qui, comme toutes les traditions, ne peut que développer le sentiment de la solidarité en inspirant et plus de respect pour le passé, et plus de clairvoyance pour l'avenir.

Cependant, j'aime ce livre, et j'envie le fils pour lequel une mère sut l'écrire. A l'intention du Signorino Adollo, — comme on dit à Milan, — je recopierai donc ces vers d'expressions un peu démodées, qui disent nettement pourquoi, dans la foule des pédagogues ennuyeux, ]y/[me ]>jeera établit une si touchante exception ;

Les femmes, dût s'en plaindre une maligne envie, Sont des fleurs, ornements du désert de la vie !... Sache les respecter autant que les chérir. Et si la voix du sang n'est point une chimère, Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère !...

Oui, cette Milanaise est moins un écrivain qu'une femme, et moins une femme qu'une mère, et cela m'ayant charmé, en charmera sans doute d'autres i

MISS MARY F. ROBINSON ' {Madame Duclaux).

(( Dans mon cœur, il est un temple que ne pourront détruire ni les vers ni la rouille — un temple enguirlandé et pavoisé prêt à recevoir mon âme !

« A son portail, sont suspendues des guirlandes de fleurs toujours fraîches ! Oh ! les roses du passé, elles restent éternellement enivrantes !... »

(The Collecîed Poems. Temple Garlands.)

Il y a vingt-deux ans que je la connais et vingtdeux ans que je l'admire. Comme ce sera la

1. OEUVRES : En anglais, 11 volumes : A Handfiil of HoneysLisckle ; The Crowned Hippolijîiis (Kegan Paul) ; The New Arcadia (Green and G*®) ; An lîalian Garden ; The Garden Play ; Reirospecl ; Collecîed poems ; The Relurn lo Nature ; The Fields of France (T. Fisher Unwin) ; Margnerile d'Anyoïilême ; Emily Bronlé dans la collection des Eminenl Women. — En

manière la plus simple d'indiquer ce qu'il y a de charmant et de décevant, à la fois, dans le cas de cette aidhoress bilingue, je m'en vais commencer par raconter mon aventure d'esprit avec elle.

Cela date de 88 : James Darmesteter venait de publier une traduction, cruelle à force d'être littéraire, d'un choix de poésies recueillies sans? discernement, parmi les quatre volumes signés d'une miss plus connue à Florence qu'à Londres, — je parle de jadis, — et dont le nom de Robinson semblait choisi par le sort, pour se graver dans la mémoire des hommes. L'étudiant allemand que j'étais alors, soucieux de montrer qu'il savait, lui aussi, quatre mots d'anglais, re-

FRANÇAis, 6 volumes : Marguerites du temps passé (Armand Collin) ; La Reine de Navarre ; La Vie d'Ernest Renan ; Grands écrivains d'outre-Manche (Calmann-Lévy) ; La vie d'Emile Duclaux (hors commerce) ; Froissarl (dans la collection Hachette). M°i^ Duclaux-Robinson est, pour la France, le correspondant littéraire du Times. Un grand nombre d'études historiques ou littéraires dans le Fortnighlly Review, VEdimbourg Review, le Times, la Revue de Paris, la Revue Bleue, etc., n'ont pas été réunies en volume. Cette femme collabora, en outre, comme secrétaire de James Darmesteter, d'abord, à des travaux archéologiques, puis, au même titre, avec Emile Duclaux, à des travaux scientifiques dont le retentissement fut parfois européen.

marquant, en outre, qu'à la suite du chétif auteur des Prophètes d'Israël, le chœur des grands critiques reprenait avec ensemble, prétendit ajouter sa strophe à Fode que la vieille France adressait à la jeune Angleterre. Il s'agissait de trouver du nouveau ; les volumes repassèrent sous mes yeux. J'ai conservé les six lettres autobiographiques que m'adressa l'étrangère.

L'essai parut le 10 octobre, dans la Revue Internationale de Rome. Après une histoire des débuts la plus complète que je connaisse en français, m'appliquant à remplacer le fd qui avait dû relier les perles disséminées à travers les écrins de ces recueils, j'essayai de recomposer le ou les premiers rangs du collier sentimental de cette existence ^. J'appelais cela, établir la psychologie cVune âme de ieune lille. Quoi ! cinq volumes durant, — les Chansons et Ballades ayant paru entre temps, — cette musicale adolescente à laquelle la destinée n'offrait point les jours tissés d'or que méritait la magnificence de son imagination, — aurait exalté sans

1. Voir VAppendice. J'aurais voulu reproduire l'article tel que je le donnais alors, mais à changer un adjectif, j'ai vu qu'il fallait modifier les substantifs, les verbes, adverbes et proverbes — et que le seul parti à adopter était de refaire ces travaux en les éclairant aux lumières du présent.

rimes, ni raisons, la tendre et terrible passion. Avec grâce, elle avait cependant redit à sa manière : Plaisir d'amour ne dure qu'un iour, chagrin d'amour dure toute la vie !... Un roman, oh! sans doute aussi blanc que le pouvait souhaiter l'âme la plus scrupuleuse, mais réel, avec des yeux et des lèvres de vie, avait dû susciter tant d'illusions et de désillusions ?...

(( Hélas ! m'écrivit la jeune femme, cette psychologie de jeune fille, si fine, si pénétrée de sympathie... pour moi du moins, elle n'est pas vraie. A vingt ans, j'étais encore toute à mes vieux bouquins... l'amour était intéressant, puisque c'était dans la Vita i\uova, mais ce qui me passionnait bien davantage... c'était une ballade de Henry de Croye, une manche à la Véronèse, ou une théorie de Platon i... » Ces hgnes me glacèrent. Se pouvait-il que notre nouveau Villon eût raison ; tout le reste était donc littérature .'... Ayant constaté depuis que la page datait des premières semaines du premier mariage ei de sûrs confidents ayant eu d'étranges réticences sur cet hébraïsant qui ne paraissait pas se douter que le propre d'un cœur de poétesse était d'être poétique, je me reprends à espérer. Miss Robinson a dû fortement

Page 1