Lettre du 13 novembre
exagérer. « Les desseins dans le cœur humain sont des eaux profondes, écrivait, au vieux Livre des Proverbes, le roi Salomon, mais Ihomme intelligent sait y puiser. » En admettant que la poétesse celât quelques beaux rêves, toute l'histoire de sa carrière le montrera cependant ; cette femme posséda une imagination, une sensibilité suaves ; la pitié la plus douce s'exhala par sa (( bouche d'or », mais la flamme, la divine el sublime folie ont manqué. Si j'avais été moins jeune, j'aurais pu le conjecturer à ce détail, que le dernier volume : Chansons et Ballades, portait en sous-titre : Le Jardin de Divertissement.
A tourner ces pages jaimissantes, je retrouve mon enthousiasme de la vingt et unième année. J'ai un ami, aujourd'hui grand romancier, qui pourrait raconter sur quel mode thébain je parlais alors de cette nouvelle Titania ! Je m'étonne toutefois — et cet étonnement m'afflige, mais je n'ai pas la force de le celer — que la courbe de cette destinée ait été moins glorieuse que je croyais la deviner. Une seconde Elisabeth Barett me semblait en chrysahde. Le miracle ne s'est point accompli ; le Robert Browning attendu n'a jamais paru, hélas ! trois fois hélas ! Aussi les Sonnets Portugais n'ont-ils pas été rérrils !... J'ai tort : jo lo =^pns bien, mais c'est
par excès d'admiration (je mérite donc d'être relevé de cette hérésie). Il faut aimer les poètes pour ce qu'ils sont, non pour ce que nous voudrions qu'ils lussent. Avec un soupir de sa voix blessée, murmure cette artiste pour laquelle on devrait rafraîchir, refleurir l'épithète de délicieuse : « Le souffle m'a manqué !... » Pour son repos et pour notre joie, mieux a valu peut-être qu'aucun Robert Browning n'ait embrasé celte vie !... Qui saurait affirmer ce qui en pouvait résulter ? Tandis que nous lisons les œuvres que nous valut la destinée de dévouement, à l'ombre des soirs, qu'a par deux fois choisie celte femme, cette <( fée », comme l'appelaient, à Florence, ceux dont elle égayait les salons.
Dans l'ingénieuse biographie que M™^ Robinson a consacrée à son second niari, le bon et génial Emile Duclaux, elle écrit : « Camarade chevaleresque et charmant, il m'avait choisie parce que j'étais seule et parce que j'étais triste. » Il suffirait, j'estime, de mettre la phrase au féminin, pour expliquer le premier mariage avec l'orientaliste James Darmesteter : « Cam^ïrade chevaleresque et charmant, elle l'avait choisi parce qu'il était seul et parce qu'il était triste ! » Sa gaîté fine charma, quelques saisons, pas beaucoup, la santé compromise par diver-
ses défectuosités mélancoliques, de celui qui s'exerça dans plusieurs genres, sans être de premier ordre dans aucun. Il n'avait que huit années de plus qu'elle, mais sa frêle constitution ne lui préparait, hélas ! pas une bien longue carrière ... Le dénouement ne souffrait point d'être différé. Cette veuve charmante devait accepter, quelques hivers plus tard, d'adoucir le veuvage de l'auteur du Traité de Microbiologie. Deux créatures de même valeur, cette fois-ci, étaient en présence. Mais, l'écart des âges restait de dix-sept années ; il eût fallu des circonstances spéciales pour qu'il s'éternisât ; elles furent, au contraire, néfastes. Après ces deux bonheurs, cette femme se retrouve vaincue devant le sort. Il y a quelque chose de mélancolique devant ce destin par deux fois brisé.
Une autre question se pose encore. Les Evangiles de saint Alarc, le Cyrénaïque, fils de Pierre, et de saint Luc, l'Antiochain, disciple de saint Paul, m'aideront à la formuler. Vous souvient-il de ce qu'il est raconté au chapitre 12 de l'un, au chapitre 20 de l'autre ? Un homme meurt laissant une femme sans enfants, et cette femme se remarie, puis son second mari étant mort, cette veuve en prit un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième, jusqu'à sept
fois... Les apôtres rapportent que les Saddiicéens demandèrent un jour à Notre-Seigneur : <' A la résurrection, duquel d'entre ces sept maris sera-t-elle la femme, car les sept Font eue pour épouse ? » Dans le cas qui a motivé ce rappel biblique, il n'y a pas de doute. L'Antigone d'Emile Duclaux demeure à jamais charmée d'avoir été la Titania de James Darmesteter I... Les âmes de nos contemporains sont d'insondables océans. Les voies du cœur sont mystérieuses et l'amour a des raisons que la raison ne connaît pas !... Je me souviendrai toute ma vie de l'épouvante que me causa James Darmesteter. Personne n'avait eu la charité de m'avertir. Quand, après avoir touché les mains d'une héroïne de Rossetti, je vis entrer son époux... j'étais très jeune, je fus si effrayé que l'usage de la parole me fit défaut !... Je devais attendre dix-huit années avant d'oser revenir ! J'ai retrouvé cette femme telle que je la vis alors, avec ses yeux de passion, sa raideur intimidée et intimidante d'Anglaise, dans le portrait qu'en peignit à cette époque, de ses pinceaux pleins de bonnes intentions, sa fidèle première belle-sœur, ^jme \p^gng Darmesteter î...
A ceux qui voudraient mieux connaître l'impression que procure cette créature, je dirai :
relisez le Lys Rouge, en vous persuadant que miss Vivian Bell, c'est miss Robinson : — Estce vrai, madame Délicieuse ? — « C'est si vrai que, lorsque le manuscrit parvint à la Revue de Paris, James Darmesteter, qui m'aimait avec inquiétude, trouva le portrait trop ressemblant et pria M. Anatole France d'en modifier les détails. C'est ainsi que je me suis vue affublée d'une perruque de cheveux iaunes Irisottés, sous laquelle, par mauvaise humeur, le romancier me trouva l'air d'un petit chien d'appartement /... Dans le texte primitif, j'avais le teint pâle, les cheveux noirs... Je vous parle de longtemps ; je n'ai plus l'occasion de rencontrer M. Anatole France, que je n'ai, d'ailleurs, jamais beaucoup rencontré... et mes chevqux, mes pauvres cheveux, sont devenus tout à fait xvm° siècle !... »
J'ai rouvert, sur la foi de telles assertions, le livre célèbre ; tout en feuilletant, je m'amusais à relever ce qui avait trait à miss Robinson : <( C'était une personne très distinguée, la poétesse qui faisait aujourd'hui le plus d'honneur à l'Angleterre... Presque gracieuse, avec très peu de hanches, une petite tête éclairée et brûlée par des yeux splendides, sa voix sifflante gazouillait sans cesse de jolies choses... Elle était
soigneuse et raffinée ; elle marchait avec l'allégresse des joies chastes... Quand elle écoutait, son visage prenait l'expression fervente d'un ange sculpté par Mino... » La prose de M. Anatole France est pur métal de Corinthe, mais je dois me borner ; les curieux n'ont qu'à reprendre le roman précieux entre tous les romans du siècle passé. D'ailleurs, il serait inexact d'insister : la Vivian Bell du Lys Rouge est moins compliquée que la Mary Robinson de l'existence. C'est une nécessité de l'art (si imparfait, quoi qu'on dise) du roman, simplifier tout ce qui n'est pas délire sensuel. Ainsi, Vivian Bell dira : « Oh ! oui, je crois en Dieu et à la parole du Christ !... » Vous allez voir que l'attitude rehgieuse de miss Robinson reste moins franche. Ainsi, lliéroïne du livre épousera un prince itahen, dont la fortune ne le cède qu'à la prestance, encore une atténuation sur les complexités sentimentales de l'héroïne de la terre. M. Anatole France, à mon avis, a mieux rendu le ramage que le visage, et mieux le visage que les orages et les nuages de cette âme multiple el nombreuse, autant que la face du ciel ou la surface de la mer ^,
l. Voir le Lijs Rouge cFAnatole France, p. 8, 15, l?4, Î36, 178. 188, m, ?B8j etc., etp,
Je vais divertir miss Robinson, en la suppliant, entre les diverses signatures dont elle parapha ses ouvrages, de reprendre, sans délai, son nom de jeune fille, c'est de beaucoup le plus joli 1, et le seul dont elle devrait se servir. Prudence est mère de Sûreté. A observer le passé,
1. Dans la préface de The Collecîed poems (p. vu), nous lisons : « J'ai hésité sous quel nom je publierais ce volume. Convaincu que le lecteur ne se souvient pas des deux noms qui sont venus s'ajouter au mien, j'ai repris la signature que j'employais lorsque je commençais à écrire. Mary James Darmesteter n'a pas existé bien longtemps. Quant à M^^^ Duclaux, elle n'a point donné signe de son existence au public anglais ; elle s'est bornée à se créer une modeste place dans la prose française, c'est du moins son ambition — et elle a laissé, à Mary Robinson, le domaine de la poésie anglaise. » Pourrait-on, avec plus de grâce, expliquer une situation délicate ? Ajouteral-je que ce volume est dédié au souvenir de James Darmesteter (Amori eî Dolori Sacrum), et que The Beîurn îo Naîure est ofïert à la mémoire dT.mile Duclaux ? Cette seconde dédicace est exquise, la voici : « Pour ton front doux et calme, je n'apporte ici point de palme, non» nj 4es feuilles dç chêne rouges et brunçs, très»
peul-<)n prévoir ravenir?... Que Titania songe à ce qu'il arrivera, siunliislorien du xxf siècle s'avise de démontrer qu'il s'agit de trois authoress différentes, ayant vécu entre 1850 et 1950, l'une à Florence, l'autre à Paris, la dernière à Londres ? N'est-ce pas manquer de charité, que de tendre de tels pièges aux érudits de l'avenir ? Mais, je crois amuser encore davantage miss Robinson, en lui révélant que le jour où elle fut élue par une académie moins heureuse dans sa composition que son titre ne l'affirme, la majorité de ces immortelles ignorait que leur nouvelle collègue fût l'une des meilleures poétesses de l'Angleterre contemporaine. Celle qui m'a révélé ce détail précise, ironique : (( Quand j'ai affirmé la chose, ces chères dames m'ont éclaté de rire au nez. Plusieurs de ces personnes ont tant à écrire, en effet, que les loisirs de s'instruire leur font un peu défaut. D'ailleurs, l'anglais n'est point une langue classique ! Oh ! s'il s'était agi de poésies latines !... (C'est pour cela qu'au cours de ces articles, j'ai multiplié les traductions, afin que ces ignorantes
sées en couronne civique, ni la couronne rayonnante d'Apollon. Je n'ai pas de lauriers dans mes poésies ! Voici de petites choses ; ce sont néanmoins des roses — elles dureront bien autant que durent les roses ! »
pussent se rendre compte que les divines poésies de leur colléguesse (pardonnez-moi, Seigneur, ce barbarisme !) sont sans comparaison avec celles quelles éditent !)
Oui, les faits sont les faits, cette Parisienne reste de pure race anglo-saxonne et la poésie, bien mieux que la prose, parait Tcxpression de sa sensibilité. Elle l'a écrit : « Il n'est pour ainsi dire pas de jours où je n'aie aligné quelques vers ; c'est un moyen pour moi de surmonter des émotions qui, sans cela, m'eussent brisée. Aujourd'bui, après tant d'années de cet exercice quotidien, je me trouve en possession d'une énorme quantité d'ébauches sur tous les sujets imaginables. Les sept volumes publiés contiennent une bien minime partie des caisses que j'ai remplies de papiers noircis, à Bruxelles, à Londres, à Paris, en Italie, en Touraine, en Auvergne, au hasard d'une existante errante, sans cesse tourmentée par la maladie, mille soucis d ordres les plus divers et surtout afiligée par de si cruels deuils ! « A écouter sa voix fragile, à voir ses yeux pales, ses poignets menus, ses bras flexibles, qui supposerait que cette créature éthérée ait pu trouver en elle la force nécessaire pour résister à de telles rafales ?
Elle était à son vingt et unième printemps
(quel portrait de cet^avrii, le préraphaélite Madox Brown a fixé, où, sous un écrasant chapeau de bersagliere, des prunelles virginales vous fixent, intenses !) lorsqu'elle présenta au public la première poignée de chèvreleuilles que ses mains eussent arrachée au jardin et à la forêt habités des Aluses et des Grâces. Ce volume embaume la jeunesse ; que de lecteurs ont orné et orneront encore de ces fleurs de rêve leur intelligence, avant que les pétales n'en retombent, desséchés ! C'est le privilège des moissons spirituelles de survivre aux saisons du calendrier. Ensuite, parce que son père, qui fut un lettré et même un érudit, estimait urgent qu'elle apprît le grec, l'étudiante, désireuse de mêler l'utile à l'agréable, crut que le meilleur moyen d'y parvenir serait de traduire en vers, l'une des grandes œuvres classiques. Ayant fait choix de VHippolyte Couronné d'Euripide, miss Robinson s'en tira si bien, qu'elle est aujourd'hui, avec M""® Félix-Faure-Goyau, la meilleure helléniste de nos « Princesses de Lettres ». Je vous certifie, dût l'ombre de Molière en frémir dans sa tombe, qu'une femme qui sait le grec n'est pas du tout ridicule. Le latin, je ne dis pas, ou plutôt le tort, pour une authoress, ce n'est nullement de savoir le latin, mais de s'en vanter, car.
en vérité, comment pourrait-elle écrire en français, en italien ou en espagnol, une page à peu près correcte sans pratiquer la langue d'Horace ? Quand on projette de composer des livres, on apprend le latin, comme on se lave les mains lorsqu'on va dans le monde, c'est obligatoire ; mais le grec ? Il n'est indispensable qu'aux Allemandes. Pour des Françaises, la coquetterie semble imprévue : une bague au doigt, et qu'il ne reste point dans les moyens de la première venue d'acquérir !... Je dirai toute ma pensée ; par ses trois genres, ses trois nombres, la richesse de ses conjugaisons, la difficulté de sa grammaire et la fantaisie de sa syntaxe, le grec paraît mieux adapté aux indécisions de l'àmc féminine que le rigide latin. Excusez-moi, monsieur, ie n entends pas le grec ! répondront, en riant, celles qui no savent pas distinguer un iota d'un epsilon. Mais, je n'aurai pas l'outrecuidance d'appliquer la suite de la citation aux bien intentionnées qui, lorsqu'elles ont une minute de liberté, choisissent, pour s'y promener, de préférence à tout autre jardm, celui des racines grecques !... Car, si le baise-main est de rigueur lorsqu'il s'agit de celle qui fut la sixième Dauphine de la troisième république, je dois confesser que ni sainte Scholastique, ni Titania,
ne parurent y consentir. Ah ! permettez de grâce, que pour l'amour du grec, Prmcesses, on vou>i embrasse. Oh ! les doigts, bien entendu /...