CONSPUEZ MOLIÈRE, CONSPUEZ MOLIÈRE
Les esprits mal faits, qui supposeraient que je plaisante, n'ont qu'à ouvrir les autres recueils de miss Robinson : La Nouvelle Arcadie, Lt Jardin de Divertissement ^, Le Retour à la Nature. Ils reconnaîtront que, pour les privilégiées qui reçurent le don de fixer leurs impressions, beaucoup de culture, l'érudition même, au lieu de nuire, profitent invraisemblablement. Plus ces dames auront de sciences et d'idiomes à leur disposition, et mieux elles exprimeront les trouvailles de leur sensibdité. C'est la réplique intellectuelle du phénomène physique. Il y a tant de jardins fleuris dans ces volumes, qu'une comparaison botanique s'impose, un terrain enrichi d'engrais généreux produit seul des fleurs splendides. Il faut savoir beaucoup de choses pour écrire quelques lignes parfaites. Grâce à son père, grâce à ses deux maris qui, chacun dans des sciences diverses, furent des hommes érudits, miss Robinson a fini par en savoir tant, et sur des sujets où les femmes en
1. Le titre Httéralement traduit serait : La Comédie de Jardin.
savent d'ordinaire si peu, qu'elle a pu, presque sans y prendre peine, écrire des poèmes de la plus déconcertante originalité.
C'est dans le Jardin de Divertissement que se trouve son Vase Brisé, car il y a un vase brisé dont la mémoire des hommes conserve précieusement les morceaux, dans l'œuvre de toui poète !... Parlez à un lettré d'outre-Manclie de miss Robinson, et je parie mon droit d'aînesse qui n'a pas de cadet, qu'il vous répondra : « Mais, comment donc, si je connais cette dame ? elle a écrit une très jolie pièce : Darwinisme !... »
When lirts the unilowering Fern-forest, etc. ^ IJuant aux ballades moyen âge, elles décèlent des connaissances historiques qui confinent à l'érudition. Gaston Paris a passé par là ; c'est merveille qu'il n'y ait point de tache d'huile sur le papier. Car, j'ai beau chercher, je n'en discerne aucune ; c'était le danger. A feuilleter tanl de livres, la lampe pouvait facilement se ren» verser !... D'autant, qu'en réalité, rien n'est moins improvisé que cette poésie. Pour ceux
1. Songs, Ballads and A garde.n plan, P- 40. Darwinism. La pièce, rocailleusemcnt Iraduilc par James Darmesteter, se trouve dans le vohimc. Poésies (p. 124), Lemerre, édit., 1888.
qui n'entendent goutte au métier, elle présente les caractères de l'improvisation, '\lais, la brièveté, la précision des moindres pièces me l'indiquaient : miss Robinson n'a dû regarder ni à sa peine, ni à son temps. Ses aveux ne m'ont guère surpris.
(( Hélas ! je voudrais tant posséder le don de spontanéité ^!... mais puisque cela n'est pas, mieux vaut confesser la vérité. Ce n'est qu'à force de retouches, de refontes, de reprises, que j'arrive à la simplicité. Tel pauvre petit quatrain du Jardin Italien, avant de traduire mon intention, n'a pas réclamé moins de quatorze à quinze versions différentes !.. . C'est une maladie ; il m'est arrivé d'être si préoccupée d'un détail de syntaxe, de la musique d'une phrase, que ma pensée poursuivait ce travail de style, jusque dans l'inconscience du sommeil. Alors, plus d'une fois, me suis-je réveillée en plein cauchemar, criant tout haut la période que je n'étais point parvenue à terminer durant le labeur conscient des veilles !... »
Miss MARY F. ROBINSON 267
« Mais oui, cher monsieur, si bizarre que cela paraisse, j'ai su le vieux français avant le français moderne. Sur les rayons de la petite bibliothèque de mon adorable père, les livres de jadis étaient plus nombreux que les livres d'aujourd'hui !... C'est ainsi que je fus en état de lire, dans ïédition princeps, les chroniques du moyen âge, alors que les moindres ouvrages des époux Michelet présentaient encore pour moi d'irréductibles difficultés. Il faut vous faire à cette idée que, lorsqu'il s'agit de Mary Robinson, l'exception devient la règle. Ma vie, mon œuvre, échappèrent aux conditions normales de cette planète ; je suis l'hétéroclite effet de tant de causes lointaines !... » Tellement hétéroclite, ajouterai-je, que s'il parut naturel d'entendre Leconte de Liste appeler M"'^ Dornis une rose, Edouard Schuré traiter Emihe de Morsier de lotus, d'autres parler de lys à propos de jyjme Félix-Faure-Goyau, la comparaison de miss Robinson avec une orchidée s'impose.
268 PWNXESSES DE LETTRES
(( Mon premier mari savait l'anglais, mais ne le parlait pas volontiers. (Hélas !) Afm de lui plaire (?) je me remis au français (1). Ainsi qu'on donne aux écoliers des devoirs et des pensums; M. Darmeslelcr me donnait à rédiger, dans votre langue, d'ingénieuses histoires imaginées en marge des vieux livres que nous compulsions coude à coude. Je m'en tirais du mieux que je savais, et ce mieux fut, paraît-il, assez bien pour que mon premier époux fût d'avis de por-
1. En réalité, il faut supposer que miss Robinson eut des hérédités françaises, a Mon père le prétendait, m a-t-elle raconté, quoique je ne puisse préciser quels furent, parmi mes arrière-grands-parents, ceux qui appartinrent à votre pays ! » La possibilité m'ayant manqué de me livrer à des recherches d'archives, je me bornerai à traduire cette jolie pièce sur les Lys de France. Elle équivaut à un certificat d'état civil :
a: Douce âme d'Iphigénie, belle vigne si tendrement enlacée à l'appui maternel qui, sans pensée et sans volonté, grandit en senlaçant et même en fleur s'enlace toujours ! Dans l'enclos de ce jardin où tu demeures solitaire, tu es la fleur la plus blanche que jamais cette terre ait connue. Moins orgueilleuse et moins splendide que notre rose anglaise dont la fraîcheur généreuse rajeunit les plates-bandes des terrasses !... Moins confiante à la main qui te cueille que le Vergiss mein nichl du germanique Valerland. 0 mon beau lys de France si pur et grandi dans la retraite, c'est toi que je porterai toujours sur mon cœur ! »
ter mes devoirs à la Revue Bleue. De là, l'herbier, que je vous remercie d'aimer un peu, des Marguerites du temps passé, simples cahiers d'étudiante en lettres françaises... Je devais, ensuite, rester à Paris : mon destin se fixait nnc seconde fois ; ni M. Duclaux, ni mes beaux-fds ne parlaient l'anglais. Votre langue me devenait un second moyen d'exprimer mes pensées tout aussi naturel que celui que j'avais appris au berceau ! » Nouvelle anomalie ! Quoique cette femme écrive notre idiome comme une née native de l'Ile-de-France, son accent reste d'un britannisme exagéré : « C'est effrayant, m'avoue-t-elle, et je suis la première à redouter ma diction, mais il doit y avoir quelque chose de réfractaire dans la conformation de mon gosier !... »
Telle fut l'origine d'une œuvre française qui ne le cède ni en valeur, ni en importance n l'œuvre anglaise. Le seul tort de M'*"^ Robinson fut de n'avoir, de ce côté-ci du détroit, consenti à n'être poète qu'en prose : <( Hélas ! a-t-elle avoué un jour d'humilité, je ne sais pas faire îe vers français, et il est des choses qui ne s'écrivent pas sans rimes i. » Il est vrai que si elle