Bourgeois et gens de peu, p
Bigre ! voilà une dame avec laquelle il fallait marcher droit ! Elle ne jugeait le monde que du haut de ses quatorze quartiers de vertu ! C'était impressionnant, souvent injuste, et toujours contestable.
Je m'abstiendrai cependant de dresser le tableau de ses erreurs sentimentales, parce que je suis loin d'être convaincu que, dans ces passages, ]y/fme garine avoue sa vraie pensée de derrière la tête. Ses hérédités, son éducation, ne l'engageaient-elles pas plutôt à montrer, à son insu, trop de sévérité dans des cas dont l'exception réclame, exige, MÉmxE plus d'indulgence ? On se souvient qu'à ses débuts, ce rigorisme huguenot la poussa à critiquer la charité catholique des Mun, des la Tour-du-Pin, dans un volume dont je n'ai rien à dire, puisqu'elle l'a ellemême rayé — comme indigne — de son œuvre, mais je suppose que ce même rigorisme lui a joué depuis plus d'un méchant tour, en la rendant, hélas ! en face des gloires et des hontes de l'amour, trop peu femme dans le sens humain, pitoyable, c'est-à-dire admirable du mot !...
Discernez l'avantage de la critique vivante à laquelle je prétends. Eussé-je borné ma curiosité aux seuls volumes de cette austère personne que nécessité me serait de conclure sur ce point d'interrogation. Mais, comme j'ai essayé de montrer que ces livres avaient été écrits, sur le lard et pour des raisons extra-littéraires, par une Parisienne de plus d'intelligence que de cœur, j'évoquerai, en finissant, l'image de cette svelte Française, dont F arrière-automne conserve quelques reflets de l'été, j'écouterai l'écho de sa voix charmante, et je dirai :
— Non, la meilleure Arvède Barine, celle que nous admirons, ce n'est pas dans ces pages doctrinaires qu'il faut la chercher... Ces grands, ces graves sujets dépassent, somme toute, le cercle de sa compétence, en ce sens qu'elle ne s'est point efforcée de leur donner des solutions en rapport avec les besoins de la société moderne, mais qu'elle s'est bornée, docile aux préjugés et sans arguments nouveaux, à répéter ce que d'autres
avaient dit et mieux qu'elle, auparavant... Ne gâtons pas notre plaisir ; ce n'est jamais lorsqu'elle s'entraîne (comme l'écrit plaisamment l'abbé Delfour) à devenir Sœur Arvède ^, que jyjme Barine nous persuadera ! Ce sont les ombres du portrait. Femme d'infiniment d'esprit, butineuse infatigable des champs de la pensée, voici trente et quelques années qu'elle tire des fleurs de la littérature mondiale la poussière blonde, le miel dont sont garnis les rayons de ses ouvrages. S'ils manquaient à notre librairie, il manquerait quelque chose à notre culture. Ne résument-ils pas, à eux dix, toute une bibliothèque, et comme cette bibliothèque, imprimée en plusieurs langues, serait sans eux inaccessible à la majorité, M"^ Barine a vraiment grandi, enrichi le domaine intellectuel de nos contemporains. Ses armoiries seront sur champ mi-azur, mi-pourpre — une abeille d'or.