Le Jugement de Paris d'Ovide
Une dernière curiosité serait d'apprendre quels rapporls AI""^ Robinson entretient avec les deux langues qui lui sont familières. Est-ce qu'elle pense dans une seule ? Est-ce qu'il lui arrive d être gênée par celle-ci, dans l'usage de celle-là ? Est-ce qu'elle se dit : l'anglais c'est pour la poésie, le français pour l'histoire ? De son rire fragile, car l'aile du temps a passé sur cette veuve, sans en altérer le charme (c'est impossible à exphquer, mais George Sand disait déjà que le vrai est rarement vraisemblable!...} à peine avec les années, les cendres des carêmes ont-elles neigé sur ces tempes !... à peine l'éclat de ses yeux, le fruit de ses lèvres, se sont-ils atténués avec l'automne!... ah!... queï nouveau Carrère, ah ! quel second Burnes-Jones évoquera, de manière à en dégager le sens, l'image de celle Titania penchée et pensive, dont le charme devient, avec les saisons, plus persuasif, comme ces bois qui, à mesure qut; tombent les mois, acquièrent des signification»
plus intenses !... Sa voix de rossignol des bords de FAvon interrompt donc mes irrespectueux est-ce que ? d'un de ces rires légers qui sont vraiment d'une fée shakespearienne exilée sur cette triste terre :
(( C'est très simple à exécuter, très difficile à expliquer... D'abord, je n'y songe jamais, car s'il me fallait commencer par résoudre tant de problèmes, je n'aurais plus ensuite le courage d'écrire ou de parler... Cela s'opère instinctivement ; quand je me trouve avec la famille cantalienne de mon second mari, l'idée de me servir d'une autre langue que celle de Renan ne me traverse même pas le cerveau, mais dès que je revois ma mère, ma petite sœur, mon admirable Vernon-Lee, l'une de mes amies de Florence ou de Londres, la première parole qui me sort des lèvres est anglaise... Pour écrire, c'est autre chose ; j'ai presque toujours présenté des sujets anglais au public français ou vice-versa ; je viens de commencer, à la Revue d'Edimbourg, une série d'études sur les moralistes du xviif siècle : Fénelon, Buffon... tandis que je donnais naguère, à la Revue de Paris, des articles sur les préraphaélites : Rossetti, Browning. . . Lorsqu'il m'est arrivé de traiter le même sujet dans les deux idiomes, mes ouvrages ne
furent pas calqués l'un sur l'autre^.. Evidemment, cela exige beaucoup d'efforts, de loisirs. Si j'avais dû vivre de ma plume, je n'aurais pas été en mesure de m'accorder un tel luxe. J'ai toujours pensé, quoique je n'aie aucun appétit et qu'un œuf soit déjà pour moi un repas déjà pantagruélique, que si je m'étais trouvée réduite à cette extrémité, de gagner ma subsistance, je fusse morte d'inanition sur le banc d'une promenade !... Ma littérature, c'est le voile de Pénélope !... Je n'en fmis jamais, hélas î... de corriger et de recorriger ce que je compose. Mes nuits se passent à détruire le travail de mes jours... C'est un martyre perpétuel. Le moindre de mes articles du Times passe par des avatars sans nombre !... Ce qui formait le début primitif devient la conclusion définitive... C'est à décourager la patience et la constance les plus assidues, à pleurer des journées entières. Quand je composai ma Vie d'Ernest Renan, j'étais devenue si nerveuse (car je trouvais, malgré toute
1. On peut lire dans la Vie d'Ernesl Renan (p. 290) : « Que de fois Tarchet magique de sa parole a fait pour moi, de quelque salon parisien, le jardin sacré d'Académos ! Hélas, je n'ose tirer de mon herbier ces roses desséchées. J'ai voulu les faire voir un instant, à ceux d'outre-Manche, mais ici, ce serait une profanation. »
ma peine, le livre maussade), que je fmis par en rêver la nuit... Une fois, je me suis réveillée en criant affolée ces paroles françaises. (Notez le détail, cher monsieur) : Eliminez le non essentiel !
« Bref, pour vous aider à comprendre les paisons qui guident mon choix, selon que j'écris en vue de Paris ou en vue de Londres, je dirai :
« Nos conversations, vous l'avez observé, ne traduisent jamais qu'une insignifiante partie des pensées que nous concevons. C'est de la psychologie démontrée. Sans le vouloir, selon l'attitude que nous prétendons adopter : plaire, divertir ou convaincre l'auditoire plus ou moins cultivé, patriotique ou religieux auquel nous nous adressons, nous faisons choix, parmi les vingt pensées qui se présentent à la fois à notre cerveau, de celles dont l'expression servira le mieux nos desseins. Supposez, maintenant, que sur des sujets qui me sont familiers, ma littérature soit une conversation fixée. Vous saisirez qu'à propos des mêmes livres ou des mêmes personnes, je puisse écrire, sans byzantinisme, des pages différentes, selon que je m'adresse aux compatriotes de mon père ou aux concitoyens de mes deux maris... Un parfum, par exemple, dont je voudrais faire comprendre l'agrément
à mes diverses catégories de lecteurs deviendra, sans que je veuille, lilas en anglais, rose en français ! »
Sur ce mot, j'ai pris congé de cette femme exceptionnelle, qui habite une maison délicieuse dont le tapis de l'escalier est bleu, — bleu ! — couleur de l'oiseau! qui reviendra sûrement heurter de son bec d'or à la cage de celte destinée, comme celle d'Hippolyte, — couronnée !
APPENDICE