‹ Princesses de lettresChapitre 41 sur 53 · A. — .ANNÉES DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

A. — .ANNÉES DE JEUNESSE

C'est à Hilveston, près de Wanvick, que naquit Mary Robinson, le 7 février 1857. Son père était architecte de l'archidiaconie de Coventy. Bientôt, miss Mary devait avoir une cadette, cette ]^label Robinson, qui fut plutôt qu'elle j^'gs^ son manque d'ambition l'ayant trop vite engagée à laisser retomber la plume — un écrivain de réelle puissance. Nous connaissons d'elle une courageuse Histoire cVIrlande et quelques romans à thèse : Le Plan de Campagne, La Pupille de M. Butler et surtout Désenchantement, lequel traite le même sujet que Y Assommoir. Il existe plus d'une ressemblance — concevez-vous cela de la part d'une pudique et pudibonde demoiselle anglaise ? — entre son Phi- Up Preston et le Coupeau de Zola. Quoi qu'il en soit, ces divers ouvrages traduisent, avec sincérité, l'énergie d'une âme soucieuse des problèmes vitaux et animée d'une pitié touchante pour les victimes de notre engrenage social. De santé maladive, les deux sœurs prirent

longtemps leurs leçons à domicile. Elles vivaient en petites souris blanches de bibliothèque, parmi les vieux bouquins dont- le père Robinson encombrait ses modestes demeures. C'est ainsi que Mary apprit à lire dans les Nobles Malheureux, de Boccace, dans les Chroniques de Holinsved, dans les ouvrages de Beaumont, de Fletcher et dans toutes sortes de vieux in-folios au parchemin jauni. La fascination qu'exerce, sur les esprits réfléchis, le passé avec son inconnu et les illusions qu'il suscite, cette fascination qui sera toujours significative chez cette féerique nature (la sirène aime la mer, et moi, i'aime le passé /... a-t-elle dit), s'exerçait déjà sur la fillette de douze ans qui, en petite vierge très sage, ébauchait une Histoire cV Athènes. Après une grave maladie, elle se voyait, selon son expression, condamnée à r école. Elle partit pour le continent, pour Bruxelles, dont elle ne paraît pas (soit dit entre nous) avoir gardé trop bonne souvenance î...

Aux environs de la première communion prolestante, elle revint à Londres. Son père s'étant voué à la peinture, elle allait être introduite dans cette société esthétique que M™^ Vernon Lee a décrite avec malice, dans son roman chefd'œuvre de Miss Broun : « C'était un petil ce-

nacle, lisons-nous, où tout le monde devenait un grand peintre, ou un grand poète, ou une grande beauté. » Miss Paget — car j'aime à trahir le secret des pseudonymes — a impitoyablement mis en évidence les faiblesses de cette école ; le parti pris, le manque d'observation, le sensualisme, l'insuffisance technique de presque tous les disciples de Rossetti. Ce sont aujourd'hui vérités reconnues ; la peinture, sous tant de rapports admirable, de ce poète du pinceau manque de probité graphique ; sous les tumultueuses draperies, l'anatomie des corps se devine fautive. Sa Proserpine, vue de profil, nous engage à déplorer, chez cette Céréide, une gibbosité constitutionnelle. Le second du trio, Holman-Hunt, manque de nuances ; il voit éclatant ; son Christ éclairant le monde reste d'une brutahté d'image d'Epinal. Il était à craindre que ces préraphaélites ne recommençassent l'étonnante exhibition de ces Vierges de Cimabuë ou de Giotto qui, momifiées sous les splendeurs des robes et des tiares d'or, offrent aux fidèles pèlerins des églises de Florence leurs masques inertes, que les siècles ont blêmi de fièvres et au milieu desquels, seuls, restent doués de vie, — les yeux !

Le même sensualisme moins avoué se re-

trouve dans les vers de Rosselti, dans sa Ballade sur Jeimij, humble prostituée des rues de Londres, dans plusieurs sonnets de la troublante Maison de Vie. Le plus célèbre des disciples de cette école, Algernon-Charles Swinburne, devait môme, à ce seul trait de caractère, qui naturellement s'exaspéra chez lui, de se voir refusé le prix Nobel.

Pour obéir à une nature qui lui accordait le don de poésie, comme elle accorde le don de fleurir aux rosiers, prise aussi du désir d'imiter celles qui l'entouraient, « toutes les jeunes filles que je connaissais, a-t-elle écrit, étaient peintres ou poètes, » Miss Robinson rima ses premiers vers. Au dos des lettres, elle traçait des endecasyllabiques à la Catulle. Ceux qui la voyaient abandonner le grand chemin de l'existence lui disaient : « La route est escarpée. Oh ! ne vous y hasardez pas ! » L'exilée qui répétait anxieuse : Ma io perché lenirvi ! 0 chV l concède prit cependant courage : « Advienne que voudra, je suis plus heureuse de mourir sur le Parnasse que de vivre loin de lui !... » Les poètes l'encouragèrent : « Viens, pauvre chanteuse et chante avec nous ^ » Docile, elle alla donc

1, Analyse de la Paaloralc du Parnasse dans la Guirlande de Chèvrefeuilles.

vers ceux qui l'appelaient et voyez le prodige : bientôt le rossignol des bords de l'Avon chanta plus mélodieusement que les autres rossignols qui l'avaient conviée. En peu d'années, elle devint l'étoile des bois chers aux muses et aux arts, la poésie anglaise !...

Pour commencer, elle publiait, en 78, la Poignée de Chèireleuilles. Par la précision et l'imprévu de ses poèmes, Miss Robinson prouvait, dès ses débuts, que son âme était sœur de celles des Keats et des Shelley. Elle subissait pourtant encore l'influence de Rossetti ; les héros casqués d'or de Spencer et les femmes aux yeux pâles de Shakespeare passaient et repassaient dans ces ballades ambiguës, énigmatiques î... Elle rêvera, par exemple, qu'elle est au paradis, et qu'un ménestrel joue sur une vielle d'or. Mais cette vielle d'or, c'est son cœur. Ne dirait-on pas quelque sonnet détaché de la Maison de Vie ? Il faut bien constater quelle action Dante-Gabriel Rossetti exerça sur sa carrière intellectuelle... Ce qu'il y a de factice dans l'inspiration de cet Italien britannisé, de ce catholique protestant, de ce peintre des anges qui s'éprit d'une modiste, de cet artiste qui pour retrouver un manuscrit viola une tombe, — et quelle tombe ! celle de sa bien-aimée ! — tout ce qu'il y a de

morbide, d'artificiel, dans cet art si loin de la vie, se retrouve dans les poésies et les proses ûe cette femme invraisemblable à force d'être exceptionnelle. Voici quelles larmes ses yeux ont pleurées sur le divin poète, dans ce Jardin italien auquel les rangs d'ifs confèrent des perspectives de cimetière :

(( Né en mai, mort à Pâques, ô Rossignol dont la voix inspirée vibra dans nos vallées anglaises d'une aussi troublante vibration que les voix qui vibrèrent là-bas, en Italie !... Voici qu'encore une fois, le printemps est de retour... Hélas !... tu es bien mort, tu ne vois plus ni les premières fleurs d'aubépme, ni la neige des pétales !... Tu n'as plus de pensée pour nos désespoirs, ni pour ces chants qui furent ta joie ici-bas, ces chants dont les ailes battront toujours, dans nos mémoires, comme une musique enivrante qui apporte dans notre Xord, le rire frais du Midi. Tu es allé vers ces rives éternelles, lointaines, qui ne cessèrent jamais d'être le but et la fm de tes désirs. Tu l'as gravi, ce mont du Paradis, et ton âme triomphante exulte, en ce jour, avec le vivant qui le connut avant toi, avec celui qui, les yeux fermés, vit le ciel ouvert devant lui. O vous, mes sœurs âmes qui, sur la terre, n'avez jamais su ce que c'est que le bonheur, réjouis-

sez-vous des visions et des pensées qui ne sauraient mourir. Chantez, chantez de tout votre cœur ; pincez les cordes d'or de la lyre immortelle M... ))

En 80, Miss Robinson connut l'Italie. Elle y revint en 81, en 82, chaque année, jusqu'à son premier mariage, et ce pays, chaque jour qu'il lui fut donné d'y vivre, lui devait être un nouvel enchantement. Elle appelle Florence <( la ville la plus adorable que jamais porta la terre )>. La gaîté des rues de Lucques, aux foires d'automne, la divertit innocemment, mais c'est surtout à Pise, au Campo Santo, qu'elle aime à rêver sa vie, en attendant de la vivre. (Si elle avait su combien différemment ! aurait-elle eu la force de poursuivre ?)

Entre temps, découvrant la littérature grecque, elle transcrivait VHippolyte couronné, d'Euripide. Par l'excellence d'une éducation en dehors des écoles, cette poésie ne lui apparut point momifiée par les mille et un commentateurs qui ne surent voir que des mots — assemblés selon des règles dont ils essayaient en vain de surprendre les secrets — dans des pages dont ils ne paraissaient point se douter qu'elles

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