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n'avaient survécu aux siècles, que parce qu'eiieb renfermaient de la pensée, du rêve, et surtout, oh ! oui, surtout, de l'amour ! Sensation délicieuse ! il lui fut accordé de pouvoir lire les Grecs avec cette fièvre, cet élan que ressentent les jeunes filles promises aux joies intellectuelles, lorsque leurs doigts fragiles ouvrent, en cachette, Musset, Baudelaire ou Verlaine !...
Quand Berlioz eut achevé ses Troyens, un philosophique directeur de l'Opéra de Paris lui opposa qu'une salle ne pouvait plus s'intéresser aux personnages de Virgile. C'était bien observé. Les leçons, les pensums des écoles privèrent des générations de la faculté de sentir la poésie antique. Le succès, que nous avons peine à nous exphquer, des parodies d'Offenbach- Meilhac-Halévy reste la preuve historique de cette révolte du public gavé de poésie antique. Observez que cette littérature revient en faveur depuis que sont négligées les études classiques. Il fallait auparavant trop d'intelligence, trop d'efforts, pour réacquérir des àmcs capables de sentir le charme d'Hésiode ou de Pindare. Eh bien ! ce travail préparatoire, miss Bobinson n'eût aucun besoin de l'exécuter ; elle ne s'était jamais ennuyée sur des textes qui ne paraissent ennuyeux que parce qu'on en impose
ladmiration dans des conditions mortelles aux: sympathies. Sans s'imaginer qu'elle faisait une chose extrême, elle a pu, comme les poétesses d'aujourd'hui prennent pour devise un distique d'Anna de Noailles, mettre en épigraphe ces vers de VAntigone de Sophocle. (Ils acquièrent sous sa plume, un sens symbolique.) « En principe, il ne faut jamais chercher l'impossible ? Eh bien ! je ne m'arrêterai que lorsque je serai à bout de forces. »
Nous possédons encore plusieurs recueils de miss Robinson : d'abord celui paru en 84, la Nouvelle Arcadie, centon de poèmes humanitaires antérieurs de neuf années aux revendications itaUennes d'Ada Negri. Il serait curieux de savoir sous quelles influences cet ouvrage fut composé. C'est une corde de la lyre que la mam de cette artiste ne devait plus effleurer ! Puis, en 84, parut le Jardin italien, le livre définitif, celui que les meilleures d'entre les premières n'écriront pas deux fois. Il est aussi parfumé que son titre. Qu'est-il, je vous le demande, de plus troublant que les jardins d'Itahe, ou plutôt que l'Italie, ce jardin de l'Europe ? Des quelques idiomes que je déchiffre, l'anglais est celui que j'appris en dernier lieu. C'est l'occasion de raconter que l'espé-
rance de lire dans leur texte ces poésies dont j'avais la gourmandise, paraissait la meilleure des récompenses proposées à ma légèreté, pour me résoudre à élucider les difficultés du Shall et du Will ! Une jeune fille, une vierge dans les jardins d'Italie ! Conçoit-on grâce pareille ? On pense à Shelley. » Il y avait une puissance dans ce doux lieu, une Eve dans cet Eden, une dame, la merveille de son espèce, un esprit digne d'amour. L'image d'une fleur de mer éclose sous l'Océan... » Puisqu'il faut traduire, je me résigne à ne pas citer davantage...
Enfin, en 88, vinrent ces Chansons et Ballades, qui renferment les pièces les plus célèbres de cette poétesse. Depuis, en vingt et une années, rien qu'un microscopique volume de poèmes bucoliques ; Le Retour à la Nature, et seize brefs Poèmes de la Vie Intérieure, insérés en sourdine dans un choix de l'œuvre entière. <( Comment expliquez-vous ce phénomène? » me demandait une lectrice. J'ai répondu : « Amour, quand tu nous tiens !... Observez les jardins, le printemps ne dure qu'un temps : voudriez-vous donc que l'amour durât toute la vie ! )> Il y aurait peut-être autre chose à raconter, mais puisqu'il est défendu de frapper une femme avec une rose, est-il permis de la blesser avec une vérité ?...
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La poésie de ces premiers livres est l'une des plus communicatives expressions du platonisme que je connaisse. Nous sommes loin des prudences de M^^^ Neera. Du préraphaélitisme, Mary Robinson n'a conservé que la puissance de rêve, des anciens Grecs, ses amis d'enfance, de Dante, son second père, que le sens des paysages méditerranéens. Avec plus d'âme et moins de flamme que chez Hélène Vacaresco, c'est la poésie pure, dégagée de tout alliage dramatique ou pittoresque. Mary Robinson nous dira que les espérances, les réalités sont tombées de son cœur comme un manteau glisse des épaules. » Mais quand, où, comment, un tel malheur fut possible, cela, elle rougirait de le raconter. Or — et c'est une forme de la promesse évangélique — parce qu'elle a consenti à oublier son histoire, les hommes conserveront, tant que l'anglais sera connu, son doux souvenir î . . .
Hélas ! quoiqu'elle n'ait rien confessé, je devinerai, même si je ne le connaissais point, le scénario mélancolique de ce mélancolique roman. Miss Robinson n'était pas fortunée. Quoiqu'elle fût une Demoiselle élue et une Dame sensitive, il fallait vivre, et pour vivre, il fallut se mettre à écrire des travaux. C'est ainsi qu'elle a
publié de savantes études sur quelques points de la Renaissance italienne et de la Réforme religieuse, et deux monographies consacrées à Emile Bronté et à Marguerite d'Angoulème.
L'étude sur la reine de Navarre, qui a été traduite en français par M""^ Brandon et, à cette occasion, remise au point des dernières publications, évoque, avec compétence, cette cour de France, chuchotant ses éternelles intrigues au milieu de guerres sans cesse renaissantes. L'aristocratique figure d'un prince qui fut un dilettante de la royauté et un frénétique de la galanterie ne s'y dessine pas cependant avec la désinvolture attendue. On discerne que cette historienne eût rougi d'écrire ce qu'elle savait. Dans un salon, c'est très joh, la pudeur ; en histoire, c'est périlleux ! Les pages consacrées à la duchesse d'Etampes, à Diane de Poitiers paraissent un peu ridicules. Pour rien au monde, cette jeune Anglaise ne voudrait avoir l'air de comprendre ces mœurs de libres amours. Mieux eût valu se borner à parler de la Marguerite des Marguerites. Son sens des délicatesses familiales l'eût servie, sans la desservir, comme lorsqu'elle dit : <( Nous ne rencontrons pas dans l'histoire de dévotion plus intense que celle de Marguerite pour son frère. Elle met à ses pieds
son jugement, presque sa conscience. Et, toujours pour lui, arrivée même aux années de lassitude, elle renoncera aux méditations mystiques, son unique plaisir, et composera YHepiaméron, afin de le distraire d'une noire maladie ?... »
Mais ïlleptaméron, voilà encore un sujet qui n"a pas porté bonheur à Miss Robinson !... Avec peu d'à-propos, elle ne cesse de parler du réalisme de la reine de Navarre. Réalisme ! c'est bientôt écrit, pour ne pas mettre grivoiserie ! Franchement, nulle ne songea moins à peindre vrai que cette sœur qui n'écrivit que pour distraire le royal ennui de Sa Majesté, son frère. Sainte-Beuve a parfaitement vu que les derniers lecteurs qu'obtient YHeptaméron (je ne parle point de ceux qui le lisent pour les besoins de leurs thèses), il les doit à ce que le truandisme du livre offense la sage morale, à ce que l'amour y est pratiqué, et allez donc ! à la reître ! Il est temps de mettre un bœuf sur ma plume, si je veux que Miss Robinson ose me lire. Répétons avec elle, sans croire qu'elle ait raison, car elle juge à l'anglaise celle qui, pour être comprise, devrait être jugée à la française : « Marguerite de Navarre est morte, et toutes ses œuvres sont mortes ou à peu près, mais Foubli pour elle ne
viendra point de sitôt ; elle vivra pour sa bonté, ce charme indéfinissable qui la fit unique et admirée. Sa charité et sa pitié lurent une bénédiction. Pour cela, et non pour ses contes ou ses poèmes, elle ne sera point de plusieurs siècles, oubliée ! »
J'ai souhaité d'en avoir le cœur net ; traversant le Luxembourg, l'idée m'est venue d'interroger la spirituelle statue taillée par Lescorne, de cette reine qui, quoique reine, n'avait pas froid aux yeux ! <( ]\Iajesté, lui dis-je, Yolre Altesse a-t-elle connaissance qu'une Anglaise vous inflige toutes les vertus capitales ?... » Le vent qui passait, glacial, comme des éclats de rire, m'empêcha de poursuivre l'interview !...
C'est ainsi que, dans des poèmes de rêve sentimental ou de sentiment rêvé et dans des monographies historiques, Aliss Robinson .a manifesté une âme britannique avec tout ce que ces deux termes présentent à la fois de meilleur et de pire. Or, par grâce spéciale, cette âme était celle d'une femme, et cette vie à laquelle, depuis deux mille ans, Euripide reproche « de ne jamais faire trêve à la souffrance ^ » lui devait bientôt paraître plus amère que le fiel, la
L Hippolyle Porlc-couronne, vers 190.
ciguë, le mensonge, la trahison !... Du cœur, la plainte monta alors, sans que le voulût cette vierge, aux lèvres ; livres, notes, copies, furent abandonnés et, dans la tempête de cette chevauchée vers l'infini, cette âme que l'amour avait blessée allait dorénavant pleurer toutes les larmes de ses yeux de vingt ans î...
B. LA PSYCHOLOGIE AMOUREUSE d'uXE