‹ Princesses de lettresChapitre 43 sur 53 · JEUNE MISS · texte numérisé non relu

JEUNE MISS

<i Pétales de pourpre que la pluie a mouillés, que le soleil n'éclairera jamais et qui n'avez pas connu la splendeur ou le sourire des journées d'été. Pétales qui tombez avant de connaître la rosée fraîche des soirs, comme vous mon âme souffre avant son heure et comme vous elle se plaint et se lamente !... d (Le Jardin Italien.)

Dans les quelques milhers de vers qu'a publiés Mary Robinson, elle confesse bien, quoique sa coquetterie ait tenté d'insinuer le contraire, l'histoire passionnelle de son âme, mais avec cet art idéaliste qui parvient à extraire de la vulgarité des choses l'immatérialité de la pensée.

A peine la fugitive 'violation d'un jsouvenî'r

précise-t-elle l'époque où sa jeunesse s'estimait heureuse. Il lui tendit une branche d'olivier : <( \'ous me l'avez donnée sans un mot et sans un geste, et ce fut pour la première fois, que je vous appelai mon Amour. » L'anecdote n'est jamais enjolivée d'artifices rhétoriques. L'amour de Miss Robinson fut vécu tout entier dans la solitude et les solitudes de la vie intérieure. Au lieu d'un flirtage plus ou moins intéressant, sous les oliviers de Florence, entre une miss à robe blanche et un gentleman à favoris rouges, grâce à ce détachement de la réalité, nous avons le drame intime et muet de beaucoup de jeunes filles auxquelles le sort refusa des destinées privilégiées.

D'abord, ce fut, avec la dix-septième année, l'éveil du cœur. L'ingénue éprouve que le bon travail qui lui suffisait naguère ne lui suffit plus. Chaque soir, tandis qu'elle s'agenouille au chevet de son lit virginal, elle ajoutera à sa prière dominicale ce verset douloureux : (( Seigneur ! donnez-moi l'amour ! donnez-moi la bénédiction silencieuse des âmes qui se réunissent, des yeux et des mains qui se répondent ; le frisson et l'extase du baiser qui scelle l'amour ! » Malgré les chers parents qui la protègent, tout à coup, son sort lui est devenu pénible ; elle est lasse

des affections familiales ; elle sent sa vie aveugle et nue ; son être tend vers quelque beauté hors d'atteinte, plutôt désirée qu'entrevue, mais qu'elles pressent existante irrésistible !

Les amis des heures d'étude : Platon, Beethoven, cessent d'être les confidents de ses pensées. « Adieu, disent-ils, nous partons dédaignés, comme des ombres et des rêves. Aime ton ami terrestre, mais sache que c'est une ombre encore que tu poursuis ! » Les journées passent ensuite : Celui en lequel elle espère tarde... Alors, la crainte la saisit, la crainte qu'il ne vienne jamais, que l'amour passe devant la porte sans faire à l'huis : toc, toc ! « Hélas ! le pauvre cœur tourmenté de passion, tu es trop vieux pour dormir et trop jeune pour mourir. » Et ceci encore, du Schumann en paroles : « J'ai cueilli pour mon amour un bouquet, — un bouquet aussi délicat que son amour est fort, — un bouquet de lilas touffu et de jonquilles jaune pâle. Mais, malheur pour moi, malheur à propos de mon désespoir ! Pour mes fleurs pâles, malheur sur moi ! Car une main plus audacieuse cueillit pour mon amour une branche de pivoines rouges ! »

Puis, ce sera le commencement de la résignation !

(( Mes lys au parfum troublant sont morts, les

roses pourpres, les roses royales de l'amour sont effeuillées, mais en mon cœur et au jardin sont semées des fleurs de patience et de résignation^ » Et ces vers encore du Wagner, le Wagner des divines Esquisses pour Tristan : « Couronnez de pavots en fleurs ma tête inerte. Mettez des pensées sur mes paupières et des pétales de roses sur mes lèvres si fraîches aux temps où les détresses ne les avaient point pâlies. Laissez sous mes pieds las monter l'encens parfumé des giroflées !... Je vous en supplie, ne raillez point avec des paroles de gaieté ou de tendresse, ne raillez pas un cœur qui est mort d'inanition !... )>

Les jeunes filles, hier coquettes, aujourd'hui incapables d'achever la lettre ou la tapisserie commencées, et qui semblent « dormir dans de la neige », en attendant la venue du triomphateur, selon les captieuses expressions de At"^^ Alphonse Daudet — les unes se réveilleront épouses ou mères, mais pour combien d'autres il n'y aura qu'une existence « aveugle et nue )> ! Cette crise de l'extrême jeunesse, premier apprentissage à la douleur, semble d'autant plus pénible à l'ame, que cette dernière est plus innocente.

1. The Croivnrd Hippohjlu?. Iranslaîrd from Eiiripides wiîh new pocms : Iwo Loœers, page 151.

Impossibles à analyser pour celles qui n'ont point passé par de semblables épreuves, presque impossibles à retrouver pour celles qui sortirent heureuses de ces heures maussades, ces sensations fuyantes donnent une grâce inéluctable aux guirlandes de chèvreleuilles dont les fraîches mains de cette jeune miss fleurirent la table et le miroir et le lit familiers.

L'amertume d'une jeunesse sans amour lui devait être cependant épargnée. Elle a dit : Non ! [exagérais !... » Pour quels misérables prétextes se fait-elle ainsi la contemptrice de son propre cœur ? Qui oserait supposer que l'amour soit une tare ? Au contraire, c'est si ce qu'elle prétendait était vrai, que nous blâmerions Miss Robinson d'avoir perdu, à écrire des livres, les années que son charme aurait dû consacrer au terrible Vainqueur!... Mais elle disait après coup ce qu'elle souhaiterait qui eût été plutôt que ce qui fût !...

L'amour qui s'attardait au lointain et dont « les pieds étaient trop lents >> pour son gré, était bel et bien arrivé : « Vous erriez altéré dans la solitude du désert, je vous donnai mon âme comme une source où vous pouviez boire. » Tout de suite, ce fut la grande extase : « Aimezmoi aujourd'hui, et ne songez point à demain ;

venez, prenez ma main et conduisez-moi dans les prairies ; oublions nos chagrins à causer des méditerranées où nous voguerons, où nout? chanterons, lorsque je serai guérie, à causer des roses de Bengale, des roses sang et or, que nous tresserons en guirlandes, lorsque je serai morte. Je vous aime plus que nul mot ne saurait le dire ; pourtant, vous ne sentez pas que je vous aime de cette manière-là !... »

Ces derniers mots doivent contenir l'aventure de ce douloureux roman dont l'heure de parler ne sonnera que pour nos descendants. Miss Robinson, cette Titania, n'avait pas de fées pour exaucer ses désirs. Aucune Fleur des Pois, nulle Toile d'araignée, pas l'ombre d'une Phalène ^ ne semblaient disposées à servir sa beauté !... Elle fît les expériences réservées aux princesses en exil. Celui dont elle eût été heureuse d'être distinguée s'éloigna sans la bénir ni la maudire, ce qui à vingt ans paraît terrible. Ensuite, parce qu'il fallait bien, à moins de conclure — or elle n'était point née avec un de ces caractères héroïques qui ne vivent que dans l'extrême — ayant le cœur tendre, elle ne sut que se plaindre et pleurer :

1. Personnap-os féeriques de la suite de la fée Titania dans le Snngp rVunc nuil fVcU' de Shakespeare.

« J'aperçois, par la croisée, les arbres du square fleuris d'aubépine carminée. Et vous qui étiez tout mon amour et toute ma tendresse, aujourd'hui, vous avez brisé mon cœur !... Pourtant, l)ien que je vous ai perdu et que je me lamente tant que le passé même en pâtisse, j'aperçois toujours, par la croisée, les arbres du square fleuris d'aubépine carminée !... »

Je suis convaincu qu'il n'y eut dans tout cela que des rêves qui ne pouvaient devenir des réalités ; ils valaient pourtant mieux que les réalités de plus tard qui, hélas !... n'eurent, elles, rien de comparable à des rêves, à moins qu'il ne s'agisse de songes ironiques comme en inspiraient à Shakespeare les Nuits cVEté ! En attendant, la vierge poétique est seule dans la chambre, où la retient le sort mercenaire ; elle est seule comme elle l'était les soirs d'avant, mais depuis qu'elle a aimé et pâti, à cause de son amour, pour la première fois, chose étrange, elle éprouve la souffrance de sa solitude. Abandonnée sur le fauteuil à bascule ou à oreillettes, — car un fauteuil anglais est toujours à bascule ou à oreillettes, — elle se compare à Ariane sur le rocher de Naxos !... Un peu de coquetterie adoucit cependant l'angoisse de son chagrin : (( Sur son sein, elle attache une

guirlande de cyprès pour tuer son cœur, » et, pendant que ses doigts épinglent la guirlande bottichellesque sur sa poitrine préraphaélite, ses yeux admirables, que respecta le temps, consultent avec tant de complaisance les miroirs, que ses larmes finissent par lui agréer. Elle pense ce qu'une autre osa écrire : « En petite quantité, j',*s pleurs m'embellissent assez!... mais elle était trop bonne musicienne de la pensée pour hasarder un accord aussi barbare !

Ne soyez pas trop en peine ; sa douleur s'accommodera très bien aux circonstances d'une vie différente, certes, de celles qu'eût méritée un talent aussi rare. Elle obéit aux conseils de Heine, et je vois ce juif de Hambourg sourire à celle qui devait épouser un juif de Paris ! Voici l'une de ses Petites Chansons. Ce n'est pas moi, c'est cette miss éthérée qui lui donne ce litre un peu décevant :

« Ma voix, j'ai perdu ma voix à chanter. Mes jours de bonheur sont vécus. C'est fini, je n'exalterai plus chagrins ou joies, mais dorénavant, je me tairai, silencieuse. Oh î les jours de bonheur sont passés ! Assise, les yeux grands ouverts, avec désespoir, je regarde ma vie qui s'en va !... A quoi bon m'arrêter ? A quoi bon dire à l'angoisse qui me tenaille : Laisse-moi et

tout sera bien ; dure encore et ce sera la fin de moi ? A quoi bon dire cela ? Cette larme montant à mes 3 eux extasiés tombe sui^ un monde qui se meurt de désir et de souffrance !... »

Cependant, avec une netteté insolite chez une personne qui pose à l'amoureuse, des claivoyances se discernaient sous les astragales du style, des clairvoyances qui indiqueraient que Miss Robinson sait joindre à beaucoup de fantaisie un imperturbable bon sens. Céleste par le front et les yeux et la voix, le visage, par la carrure du menton, s'affirme d'une massivité surprenante. C'est l'image de cette poésie qui dira avec raison : « Oh ! l'amour moderne, ce n'est plus l'enfant candide tendant ses lèvres aux baisers caressants, c'est un esprit qui pâtit, se consume et fait de tous les rêves des motifs de désespoir ^. «

Ensuite, avec des réticences, après une longue parenthèse de vie, que les commentateurs de plus tard rempliront de bien des choses curieuses, elle s'écriera raisonnable (oh ! quelle épithète pour une poétesse, de l'appeler raisonnable !) : (( Nous n'espérions pas le ciel, ô mon âme, et pourtant l'heure de la mort est proche !

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