Emile Duclaux, 1 vol. (hors commerce
Yl MADAxME LUCIE FÉLIX-FAURE GOYAU ^
Lorsque, de sa voix claire, M""^ Félix-Faure- Goyau, devant un auditoire où les représentanles de la noblesse de l'Empire voisinent avec les descendantes des grandes familles de l'Ancien Régime, fait une conférence de philosophie morale, ainsi qu'il lui est arrivé à l'Institut catholique de Paris, où elle parla récemment de Sainte Radegonde, au Lycéum, où elle traita
1. OEUVRES : Promenades florcnlines, Voyage en Algérie (2 brochures hors commerce) ; Newman, sa vie, ses œuvres, 1 vol., Perrin et C*^, éditeurs. 190L Les Femmes dans Vœuvre de Dante, 1 vol., id., 1902. Médilerrnnéc, 1 vol., Juven (collection Féniiiia). Ames Païennes et Ames Modernes, 1 vol., Perrin et C'®, 1907. — La Vie nuancée, 1 vol.. Pion, 1905. Chansons simplrltcs (Edition d'art), 1908. Nombreux articles non réunis dans la Revue Hebdomadaire, la Quinr.dinc, Péminu, etc., etc.
de Dante et Béatrice, ni la conférencière, ni ses auditrices, ne paraissent se douter avec quelle ironie de semblables réunions contredisent !es idées de M. Bourget sur les fallacieux périls d'une trop brusque ascension sociale. Si l'on réfléchit que celle qui s'exprime avec autant de goût que de savoir est la fdle ainée du sixième président de notre République, et si l'on se rappelle qu'avant d'obtenir la plus haute dignité de son pays, Félix Faure avait commencé sa carrière — loin d'en rougir, il avait l'esprit de s'en féliciter — par porter le tablier de cuir des apprentis de la tannerie Dumée d'Amboise, on constatera que peu d'ascension» sociales « furent plus rapides, plus favorables ». Non seulement, à l'encontre des orgueilleuses thèses de VEtape, « le père a pu considérer son propre sort comme conforme aux attentes de sa jeunesse », mais ayant aussi « reporté ou plutôt continué son espoir de bonheur » sur ses filles, il devait vivre assez longtemps pour voir l'une, heureuse mère d'une heureuse famille, et l'autre, au premier rang parmi les intellectuelles de notre pays. Si jamais les prétendues étapes de la famille française ont été brûlées avec bonheur, si jamais le mérite personnel a franchi les obstacles, renversé les barrières.
c'est dans ce cas, et bien que le sociologue affirme que <( ces choses ne peuvent pas arriver )>, le président Félix Faure et sa savante fille sont là pour nous prouver, au contraire, que « ces choses arrivent ». A ce titre, cette républicaine devient même représentative de toute une catégorie sociale de la France d'aujourd'hui.
Il existe d'elle une photographie, si fréquemment reproduite, qu'elle en est devenue populaire. Debout auprès d'une balustrade, sur laquelle se pose sa sinistre, — l'image se détachant sur un de ces horizons de parc qu'affectionnait Benjamin Constant, — cette « Princesse de Lettres » vous regarde iixement, de ses yeux calmes, en étalant les arachnoïdes dentelles d'une somptueuse toilette de cour... Devant ce noble maintien, ce regard superbe, ce geste d'autorité, le rêveur pensif complète la vision ; sur ce front, il pose le casque aux ailes blanches ; ces mains impéralives, il les chargu du bouclier, de la lance, et le manteau bleu de la Walkyrie dissimule enfin les fanfreluches de la parure. Alors, s'il connaît la destinée de celte femme, celle de son père, — et à des degrés divers, ces deux êtres font partie de l'histoire de notre France, — les paroles inspiratrices de la symphonie wagnérienne remontent à sa mémoire.
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Avec plus de raisons que n'en supposent ceux qui vivent dans le présent, pareils à des aveugles qui ne savent rien voir au delà des apparences, il répétera ; <( Elle fut bien la fille qui exécuta et devina les secrets désirs de son père, la personnification de Celui qui n'est plus , sa vivante volonté, son cœur, en donnant à ce mot u cœui' » l'acception morale la plus élevée. En me parlant à moi, tu te parles à toi-même. Que suis-le ? hélas ! Rien ! sinon ta volonté secrète ! )>
Si l'on réfléchit que cette moderne Brunehilde fraya, durant sept années, sur pied d'égalité ou presque, avec plusieurs souverains régnants de l'Europe, on sera moins sm^pris que, dans les circonstances plus modestes d'aujourd'hui, son attitude ait conservé je ne sais quoi de protocolaire. D'aucuns le lui reprochent. C'est qu'ils jugent par ouï-dire, sans avoir eu l'occasion d'un tête-à-tête avec cette femme, dont l'abord dissimule autant de timidité que d'indifférence, mais qui reste, à coup sûr, d'une bonté au-dessus de la moyenne. C'est pourtant ce qu'il convient avant tout de raconter.
Et d'abord, ainsi qu'il en serait advenu pour un esprit moins averti, le temps où elle fût la sixième Dauphine de la troisième République ne lui a laissé aucune vanité. Elle en parle sans enthousiasme, ni regrets, avec l'ombre d'un sourire.
(( Le premier avantage de la fortune que nous réservait le sort législatif fut même, pour moi, un désavantage. x\près des années de préparation, j'allais débuter. J'avais un article reçu à la Revue Hebdomadaire, lorsque mon père passa du ministère de la ]\Iarine à l'Elysée. Il me pria incontinent de différer mes ambitions artistiques. On n'eût point manqué de découvrir, entre mes lignes, des visées politiques, qui n'eussent été ni dans les goûts, ni dans les attributions de la jeune fille que j'étais alors. J'en fus quitte pour engager mon directeur d'activité littéraire à redemander mon manuscrit. Il poussa la bonne grâce jusqu'à me le rendre tiré à 50 beaux exemplaires. C'est ainsi que mon peuvre se composa longtemps, en dehors de cette
mince plaquette : Dans la Forêt des Ardennes, de deux autres brochures, également hors commerce, dont l'une fut illustrée par Clairin. Elles contiennent les réflexions de mes premiers voyages en Algérie et en Italie (un critique a pu dire : Il y a, notamment sur Sainte-Marie-des- « Fleurs des aperçus originaux, dénotant ces (( lectures variées, un goût personnel ; le tout en « français assez maniéré, pour se distinguer des « impressions banales d'une demoiselle écrivant « à SCS amies^. » Mon avènement aux grandeurs de ce monde me causa donc l'une de mes premières déceptions. »
On devine que M""* Félix-Faure-Goyau conclut : Ce fut excellent pour la direction de mon esprit, car je risquai moins d'être dupe ! Il y a ainsi, dans sa conversation, une infinité de choses tremblantes, à fleur de lèvres, qu'elle renonce à exprimer. Que ne suis-je de ses intimes, afin de lui dire : Courage ! Il est invraisemblable à quel point, pour livrer un peu d'ellemême, cette personne a besoin de se sentir en odeur de sympathie. Ce n'est pas commode pour des portraitistes, mais cela témoigne en faveur des scrupules de son âme. Si elle rédige un jour