‹ Princesses de lettresChapitre 47 sur 53 · Félijc Faiire inlimc, par Paul Bluysen (Juven · texte numérisé non relu

Félijc Faiire inlimc, par Paul Bluysen (Juven

les souvenirs de son passage à l'Elysée, soyez certain que Lucie Faure n'y apportera point la causticité d'une comtesse de Boigne. Il suffit de l'avoir rencontrée pour saisir qu'il y a tout un côté de la vie qu'elle dédaigne, et ce n'est pas le plus beau, certes !...mais pourtant, c'est néanmoins, et à un tel degré, le seul qui compte pour la plupart, hélas ! qu'à le négliger celte dame amoindrit forcément sa connaissance de l'humanité !... Elle dira donc des choses profondes ou charmantes, mais la chronique perfide n'aura rien à glaner dans le jardin secret de ses pensées.

(( C'est exact, me raconte-t-elle, et ce récit servira d'exemple. J'ai eu l'occasion d'approcher à l'Elysée la plupart des souverains de ces derniers règnes, dont la destinée devait être tragiquement interrompue : M. Carnot, Alexandre de Serbie, le roi de Portugal... Or, j'ai beau repasser les impressions qu'ils me procurèrent, je lâche en vain de reconstituer le caractère de leur visage, je ne parviens pas à discerner dans leurs yeux, aujourd'hui clos, sur leur masque à jamais immobile, comme un signe du destin cruel. Cet excellent M. Carnot n'avait qu'à paraître pour éloigner toute idée de drame. Alexandre de Serbie faisait songer à un jeune

homme aussi candide que desservi par la nature... Et, quant au roi de Portugal, je ne crains pas d'être contredite en disant que c'était la plus joviale des Altesses. Tout ce que je puis certifier, c'osl que les souverains vivent dans la crainte perpéluelle du lendemain... Je n'ai pas oublié ma slupéfaclion en recevant, du prince Ferdinand de Bulgarie, cette réponse à un déjeuner où je lui demandais comment il avait employé sa matinée : Je viens d'arpenter le Bois à bicyclette, en simple citoyen de Paris. Vous ne sauriez vous imaginer^ Mademoiselle, le plaisir que peut apporter une promenade sans escorte à un homme qui ignore s'il sera encore en vie dans une heure ! »

L'observatrice ajoute en chrétienne : (( Il est vrai que chacun de nous pourrait et devrait en dire autant, s'il était tout à fait loyal, devant l'incertitude du jour qui passe. Entre les périls de la santé et les hasards du sort, est-ce qu'il existe, au monde, et à Paris moins qu'ailleurs, une personne certaine d'être encore du nombre des vivants, l'heure qui va sonner ? Entre îes souverains et les bourgeois, la différence n'est donc que quantitative !...

(( Uniformément, les princes paraissent égajerpent excédés des servitudes que leur jmpo-

sent leurs privilèges. Ce fut si imprévu d'entendre la reine de Hollande, dont l'aimable blondeur m'est restée en mémoire comme un rayon d'avril, ce fut si joli d'ouïr cette souveraine de vingt ans s'écrier, après une visite au Louvre, dont le conservateur s'était desséché la bouche à lui répondre: — Ah ! que c'est bon les œuvres d'art ! cela repose des araires !... »

Puis, la catastrophe survint, l'affreuse catastrophe, la plus pénible qu'ait enregistrée l'histoire de France depuis la mort de Louis XV. Rendue à la vie privée, l'orpheline allait pouvoir débuter. Son premier livre fut une étude sur la vie et les œuvres de Newman, laquelle, à côté de nombre d'épithètes tenues pour laudatives dans tous les milieux, telles qu' u éloquente », « érudite », <( sincère », mérite pourtant aussi celle « d'apologétique », qui n'est prise en bonne part que dans les cercles catholiques. En somme, ce livre fait penser à un paysage dépourvu d'ombres. Une telle perfection n'apparaît pas compatible avec les exigences de la nature, — faut-il ajouter u par malheur » ou <( par bonheur )) ? Je ne rougirai point d'avouer, avec un écrivain que ne récusera point cette'théologienne : « Je porte une affection spéciale, et sais un gré infini aux saints qui ont mal commencé, parce que ce sont ceux qui nous redisent avec le plus d'éloquence qu'il n'est jamais trop tard pour se

repentira » Une historienne étrangère de Newmann me le déclarait : « La fdle de votre sixième président n'a vu qu'une des faces de la figure du grand cardinal. Certes, elle l'a bien décrite, mais de là à s'imaginer qu'elle fit le tour de cette intelligence, il y a un abîme !... » Oui, la nature humaine est plus complexe ; le bien et le mal s'y combinent dans des proportions autrement décevantes î... C'est même le danger des œuvres conçues selon cette formule : en présentant, avec parti pris, des exemplaires exceptionnels, elles en accentuent l'exception au point de les dépouiller de toute humanité. Et, conséquence logique, au lieu d'attirer de nouvelles sympathies à ces modèles, elles risquent d'en décourager, et de celles probablement qui auraient le plus urgent besoin de s'en approcher. Ne brodons pas dans l'idéahsme. Le danger est plus grand qu'on ne le croit. Du bleu, du blanc, du rose, pas trop n'en faut. C'est la revanche du bon sens. Le mot de Pascal est admirable, et le proverbe reste sage entre tous les proverbes : « Le mieux fut toujours l'ennemi du bien ! »

Le second ouvrage sur les Femmes dans

1. Vincjl-cinq ans de vir calholiquc (expériences et observations), par Théodore de la Rive (Pion, édit.)-

rOEuvre de Dante prête aux mêmes réserves. Il est poétique, il est érudit ; pourtant, il ne répond pas à son titre, en ce sens qu'il ne parle pas des femmes, mais seulement de quelquesunes des femmes de l'œuvre de Dante. Or, ces i( quelques-unes », vous l'avez deviné ; ce seront celles qui, parties avant d'avoir péché, moururent, ou c'est tout comme, en état de sainteté. Trop de vertus ! il y a trop de vertus dans ce livre. Cela fmit par donner envie de relire l'Arétin. La commentatrice consent cependant à parler de Marcia. Entre parenthèses, la version édulcorée des trois mariages de cette matrone diffère sensiblement de celle exposée par les féministes 1. Mais elle ne fera mention d'aucune des passionnées dont les ombres s'éplorent parmi les neuf cercles de l'infernal supplice : ni de Cléopâtre, la « luxurieuse », ni d'Hélène, « qui amena un temps si funeste », ni de Didon qui « rompit la foi promise à Sichée », ni de Sémiramis, « tellement adonnée au vice que tout ee qui lui plaisait fut permis, par elle, dans ses lois » !... Que ne s'avisa-t-elle, cette historienne,

1. La Femme, dans la Bibliothèque lilléraire de la librairie Schleicher. L'auteur conclut : « Ceci nous paraît bien contraire à la morale, mais la morale a varié à travers les siècles... d

de reconstituer l'iiistoire de la cruelle femme de Jacopo Rusticucci, et celles de la menteuse Hypsipyle, de la sanglante Médée !... Qu'il eût été plaisant de lui entendre discuter si la Thaïs, aux ongles dégoûtants, du dix-huitième chant, était ou n'était pas la courtisane de Corinthe ? Si, dans la Manto échevelée, citée au vingtième cantique, il faut reconnaître la magicienne perfide dont le fils, pour citer Virgile, mur os métrique dédit tibi, Mantua ! nomen} /... Elle parlera de Francesca, parce qu'il est impossible de consacrer un volume aux héroïnes de Dante sans citer Francesca ; mais le mot « adultère » ne sera pas imprimé, et cela ne laisse pas que de paraître divertissant. Dans son regret de ne pouvoir absoudre son modèle, l'avocate de la vertu ajoute : a La Francesca de l'histoire apparaît beaucoup moins poétique que la Francesca de la Divine Comédie ». Pourquoi ? parce qu'elle céda davantage à l'attrait du péché ? En se révélant plus faible, c'est-à-dire plus humaine, la Francesca de la chronique me semble, au contraire, infiniment plus touchante. C'est le déficit de cette âme si pure ; elle n'a pas le sens, elle n'a pas assez pitié de celles à qui, selon la promesse évangélique, il sera beaucoup 1. Etifpp, Chants V, XVI, XVIT et XX.

pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Comme je la voudrais plus attentive à la passion, aux passions ! qu'elle ne se demandât pas : est-ce que ce roman est légitime ? mais seulement : est-il sincère ? L'admirable beauté de la femme, n'est-ce pas précisément de se trouver devant le véritable amour, comme un guerrier sans armes, devant la mort?

Ces réflexions transposées dans le domaine philosophique, s'appliquent au troisième ouvrage de M"^^ Félix-Faure-Goyau, Ames Chrétiennes et Ames Païennes. La dialecticienne y développe cette thèse, l'une des idées-mères de sa philosophie, (ses premières notes de voyage la formulaient déjà), que <( l'âme de l'antiquité ressemblait à cette mer azurée qui baigne des côtes et des îles aux noms harmonieux... et sourit, et caresse à la surface, mais, qui, au dire déjà des Anciens, est, en réalité, pleine de deuils et de funérailles ». Discuter en vingt lignes une théorie que 279 pages ont à peine démontrée, serait prétentieux. Disons plutôt qu'un esprit de culture, tout aussi universel, dont le nom d'Henry Brewster ne rappellera rien à personne, parce que celui qui le portait attendit que la gloire lui vînt en voyageant, consacra un autre volume de 194 pages à la soutenance

de la thèse opposée. « Parce qu'ils avaient mangé le fruit de l'arbre, ils furent chassés du paradis. Voilà le péché originel, l'erreur mère, c'est l'illusion du paralytique ^ »

Telle est la réponse de l'indépendant Américain. « La rehgion, ajoute-t-il, parmi tant d'autres paradoxes, n'est pas une non-valeur flagrante comme la philosophie. Elle offre quelque satisfaction au sentiment, mais c'est une satisfaction bien incomplète !... » Sans prendre parti entre la tradition catholique et l'enseignement nietzschéen, il suffira, en se plaçant à un autre point de vue, de conclure : ces études entreprises sans imparliahté, mais avec une réelle connaissance des faits, sur l'activité religieuse de l'Angleterre d'aujourd'hui, la sensibilité de l'Italie du moyen âge, et la vie morale de l'Antiquité classique et de l'Europe moderne, des travaux aussi divers et aussi profonds témoignent, sous la plume d'une femme, d'une érudition, à vrai dire, exceptionnelle. Nous sommes loin du polyglottisme de M""' Barine, de l'internationalisme de M""° Duclaux-Robinson. A peine l'Allemagne pourrait-elle opposer la science d'une lady Blennerhassett.

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