Chansons simpleîles, illustrées par Hellu
dresses, Lucie Faiire, quoiqu'elle en fût encore aux robes courtes et aux nattes dans le dos, commençait à distinguer l'infmi et l'absolu d'ici-bas :
On s'ennuie avec la poupée qui ne dit rien ; Alors puisqu'elle n"a point d'âme, pourquoi l'aimer?
Et, dans son sabot de Noël, elle glissait ce billet : « Je souhaite qu'une petite âme soit accordée à ma poupée !... » Tout visage, le moindre paysage, l'ombre d'un nuage suscitaient ainsi la réflexion de cette écolière de la vie intérieure. Elle découvrira le charme de la vieillesse, le jour où la mère-grand d'une de ses camarades l'elU, de la sorte, invitée à goûter : « Voici des gâteaux confectionnés par ma bonne ; je les aimais jadis, ils me semblaient bons ; mangez ceux-ci, ma petite Lucie, moi, je n'ai plus de dents pour y goûter. >> Et ]\|ue Paure, devenue M""^ Goyau, ajoute, judicieuse : (( Le charme de cette vieille dame, c'était de ne pas renoncer à faire confectionner des gâteaux par sa bonne, bien qu'elle n'eût plus chance d'y goûter, mais de songer à ceux qui viendraient, ayant, eux, leurs dents au complet et leur appétit vigoureux... » Observez le
prolongement jusqu'à la philosophie de l'observation enfantine ?
En ces temps-là, la fillette qui, plus tard, devant la vie tragique, devait témoigner de tant de courage, avait peur de la nuit, peur du soleil, peur de tout ; je fmis par croire qu'elle avait peur d'avoir peur. Oui, c'est comme je viens de l'écrire, Lucie Faure avait peur même du grand jour : « A minuit, la peur n'a pas la même couleur qu'à midi !... » écrit-elle. Songez qu'il lui fallait, à cette heure terrible de midi, répéter ses gammes, dans un grand salon à quatre fenêtres. « Des pastels anciens animaient la blancheur des boiseries », et la jeune pianiste était si fort épouvantée des yeux des peintures, « que ses doigts n'osaient plus effleurer une seule touche. Le temps des exercices s'écoulait dans le silence rythmé par le tic-tac de la pendule et les battements du cœur... » Alors, Miss se fâchait en criant : « Xô ! nô ! nô ! . . . »
Au soir, c'étaient de bien autres terreurs î... (( Car la peur de l'inconnu dépasse presque toujours la peur du connu, tant il est vrai que les facultés de notre âme dépassent la portée de cette vie... »
Retirez vos yeux de cette fenêtre !...
Etourneaux, dit Miss, elle vous fait peur ? » Or la grande nuit on veut la connaître, La méchante nuit que l'on n'aime pas.
Elle a de vieux loups aux longues oreilles Qui rôdent à pas comptés, pour manger... Mais voici papa qui sait nous défendre !...
Je pense, en effet, qu'il était capable de proléger sa Brunehilde, celui que la France chargea de la défendre devant l'opinion européenne ! N'est-ce pas légendaire, cette silhouette aux guêtres blanches penchée sur celte couchette ? Jadis, Félix Faure étant président, on vendait un sou, une grande image d'Epinal où, de vignette en vignette, on voyait l'apprenti de la tannerie Dumée d'Amboise s'élever de dignité en dignité, jusqu'à l'accolade impériale de l'Alliance francorusse. Je m'en aperçois, une image manquait à la galerie : celle du père de famille.
Allons, dors ma petite enlant !...
Or, cette petite enfant, du ciel, avait reçu le don de poésie. Ne rêvait-elle pas, — je n'invente rien, — « rasant l'herbe fleurie, blondie, embaumée, d'un ballet de papillons mauves ?... d'un menuet dansé par des violettes de Parme ? » (On dirait du Francis James !) Savez-vous quel était le divertissement préféré de Mademoiselle ? S'enfermer dans un kiosque chinois, dont les
fenêtres étaient closes de carreaux multicolores. (( A travers ces vitres, j'ai appris à regarder le monde. Elles m'ont fait voir des arbres orangés, des dahlias bleus, des géraniums verts, des cygnes couleur de groseille... Chacune d'elles me présentait une symphonie dans un de ces tons... cela me divertissait ; j'apprenais que, selon la nuance des heures, l'univers diffère de lui-même !... » M°'^ Félix-Faure-Goyau exagère !...
Voilà peut-être, cependant, l'explication de son idéalisme. Au lieu de s'obstiner à observer choses et gens à travers le carreau bleu, que n'a-t-elle ouvert la fenêtre ? Hélas ! le gris, la boue, le noir sont près de nous, en nous, terribles. Fermer les yeux plutôt que de les apercevoir, n'est-ce pas manquer de courage ? (quoique ce manque de courage réclame une certaine dose d'héroïsme !...) Mais, je ne puis l'admirer. C'est si beau, l'attitude du Rousseau des Conlessions !... Oh ! oui, d'un coup de poing, brisons les carreaux roses, les carreaux bleus ou verts du kiosque de nos illusions, ei voyons de nos yeux grands ouverts la vie telle qu'elle est. La vérité présente quand même une saveur et une valeur que n'auront jamais les rêves, si alliciants soient-ils !...
Mais, pour revenir à l'iiisloire républicaine, lorsque \V^^ Lucie Faure commença à savoir penser, son père concevant des ambitions supérieures à la carrière industrielle qui venait de lui procurer la fortune, commençait à se consacrer à la Chose Publique. A la villa du Boulevard Maritime, c'étaient d'incessantes allées et venues, au hasard des perpétuelles élections... Avec ce besoin d'agir qui caractérisait notre sixième président, et dont sa fille hérita, Félix Faure, auquel son courage durant la guerre de 70 avait valu la croix et la popularité, se dépensait en homme dont la fortune matérielle ne suffit point à satisfaire les visées...
<( C'est une complète erreur de croire, comme on fa raconté, m'affirme notre sixième Dauphine républicaine, que mon père ne fut pas un intellectuel. Il y a dans notre villa du Havre (ce n'est plus celle du Boulevard Maritime, mais mie autre plus vaste, sur la côte) une bibliothèque considérable, que l'auteur de mes jours a rassemblée lui-même, avec des soins de chaque heure, et dont, détail à noter, les volumes ont bel et bien été lus par lui. La légende, sa légende, veut qu'il ait été un prodigieux chasseur. En réalité, il fut surtout un prodigieux liseur. Que de fois s'est-il mis en route avec un ou deux
volumes clans sa gibecière ! La chasse n'était qu'un moyen de s'octroyer une demi-journée de lecture. Après avoir feint d'accompagner ses amis, il laissait bientôt ces sanguinaires Nemrods poursuivre l'envol des grives, le tracé des lièvres ou la piste du cerf et s'asseyant à l'ombre d'un chêne, dans la solitude d'un val, Félix Faure, tout comme un sous-préfet d'Alphonse Daudet, s'adonnait à la lecture des belles images, à la dépouille des bonnes idées !... S'il devint sur le tard chasseur, ce fut par nécessité protocolaire. J'ajoute qu'il y eût quelque mérite, un léger astigmatisme lui rendant le tir assez malaisé. Pour viser juste, il devait corriger, par le raisonnement, les conseils de ses prunelles... Si vous avez tenu un fusil contre votre épaule, vous comprendrez la difficulté de mettre dans le noir, d'après les déductions de la logique et non sur l'indication de l'œil.
« Lorsque mon père découvrit mes aptitudes littéraires, il commença par s'en amuser. Alors, je me piquai au jeu. Il suffisait qu'il dise : <( Oh ! ce livre ne s'adresse pas à Lucie, elle n'y comprendrait rien !... » pour que je m'appliquasse à le lire et à le relire, jusqu'à ce que je l'eusse parfaitement entendu. Jugeant que mon zèle méritait d'être encouragé, il m'ouvrit un crédit chez
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son libraire de Paris, assuré que je ne songerais pas à faire venir un volume qui ne dût point passer sous mes yeux de jeune fille. J'usai et j'abusai si bien du compte ouvert, que le commerçant parisien, ne pouvant supposer de telles appétences littéraires chez une demoiselle de province, expédiait ses ballots à l'adresse de Lucie Faure, libraire au Havre /...
« Et puis, j'ai travaillé avec des professeurs, j'ai travaillé seule. Je travaille maintenant avec mon mari. Je travaillerai jusqu'à mon dernier jour... Plus j'apprends, plus je découvre tout ce qu'il me reste à apprendre. Ainsi, dès que j'eus commencé d'étudier le latin, il me parut indispensable à qui prétend écrire correctement le français ^ Quant au grec, je ne suis pas encore revenue du ravissement qu'il me causa. Et pnis, il y a l'anglais, dont la précision me séduit, l'italien dont j'adore la musique !... »
« C'est fort ennuyeux, — m'avouait une Princesse de Lettres, — rebelle, hélas ! au polyglottisme, — M""" Félix-Faure-Goyau ne parle
1. Des familiers de l'Elysée ont pu raconter qua la réception du cardinal Perraud, par le Président, M"« Lucie Faure avoua à l'évêque d'Autun avoir lu dans le texte original, la Cilc de Dieu de saint Augustin, la Somme de saint Thomas d'Aquin, etc., etc.
jamais que de livres en langues étrangères. Tout le monde ne peut pas être pourtant la fille d'un président de la République » !
(( Quand le moment de publier approcha, continue l'imposante conférencière, loin de m'en dissuader, mon père m'y encouragea, à ces deux condution : ne rien imprimer avant ma vingtcinquième année, et éviter le pseudonyme masculin : Puisque tu as la chance d'appartenir au sexe llatté, et non au sexe flatteur, — me répétait-il, — ne fenlève pas une de tes chances de succès en VaHublant d'un masque d'homme ! Vint ensuite l'entr'acte de la présidence, le grand deuil de ma vie, et enfin mon mariage avec l'auteur, que je n'ai point à vous faire connaître, des définitives études sur le catholicisme social et l'Allemagne religieuse... »
L'on m'a raconté, de divers côtés, que ces philosophiques fiançailles se conclurent sous les auspices des Odes d'Horace. M. Georges Goyau, auquel il arrivait d'assister aux bals de l'Elysée, encore qu'il s'adonnât malaisément à la danse, ce qui se conçoit de la part d'un historien religieux, fut charmé que la fille du maître du palais préférât également le sérieux de sa conversation aux trois temps de la valse. En apprenant à se connaître, ils ne devaient découvrir que des
raisons de s'apprécier, si bien qu'entre celle haute demoiselle, un peu grave, et ce penseur, dont, pour lui appliquer un mot de l'empereur Auguste, (( les écrits sont plus grands que ia taille », l'intimité s'établit assez vite. Quand 11; temps fut venu, Horace se chargea du reste ; ce n'est pas un auteur facile ; ce mariage, qui devait être privilégié, finit par se conclure :
Nam îa, quae îenuiî dives Achœmencs, Perniuîare velis crine Licijmniac Plenas aul Arabum domos ^ !
Pareille aux peuples, M'"^ Goyau avait commencé par la poésie. Elle s'en était ensuite désintéressée. Au foyer nouveau, elle allait en retrouver le sens. N'est-ce pas touchant d'apprendre qu'en 88, elle s'écriait, avec une nervosité infiniment rare sous sa plume :
J'aurais voulu, comme la Madeleine Inonda de parfum les pieds de son Seigneur, Répandre alors ceux dont j'avais l'âme trop pleine, Hélas ! aux pieds de qui ? De qui pour mon bon-
[heur 2 !
Elle le sait aujourd'hui, et que ce fut non seu-