‹ Princesses de lettresChapitre 51 sur 53 · César Lombroso et Guillaume Ferrero. La Femme criminelle · texte numérisé non relu

César Lombroso et Guillaume Ferrero. La Femme criminelle

cations charmantes... S'il ne s'était agi, cependant, d'escapades accomplies aux côtés du plus populaire de nos présidents, j'eusse résisté à la tentation de noircir du papier. Pourtant, plusieurs de ces livres ne sont pas en circulation ; le bon grain de l'idée reste à séparer dans les autres de l'ivraie des renseignements ; j'avais donc trois raisons pour une de commenter ces journaux rapportés d'Algérie, de Palestine, de Grèce, et surtout d'Italie, de cette Italie qui devait être à la sensibilité de cette poétesse, à la foi de cette croyante, comme une seconde patrie !

Félix Faure aima de tous temps les voyages. Son sous-secrétariat d'Etat aux colonies lui permit d'en accomplir de forts beaux en Asie-Mineure et en Perse. Son aînée, ayant hérité de ce goût, l'accompagna dès que les circonstances s'y prêtèrent.

Il s'agissait, la première fois qu'elle fut de l'aventure présidentielle, d'aller avec trois ministres inaugurer, en Algérie, une statue, une école, un chemin de fer. a Une caravane parlementaire s'organisa pour suivre les trois ministres, — un tourbillon enlevant une foule, — nous fûmes pris dans le tourbillon. » Ainsi débute l'album illustré comme Clairin sait dessi-

ner. iVP' Félix-Faure-Goyau hésitait à me le confier. « J étais bien jeune quand je l'écrivis ! » La dédicace de l'exemplaire entre mes mains réclame l'indulgence pour de probables hérésies. Pures coquetteries ! Aucune des relations des pèlerinages de plus tard ne renfermera autant de communicative spontanéité.

Ce qui frappe tout de suite, c'est le bon sens de la jeune fdle. Loin de l'éblouir, les conditions de l'équipée protocolaire l'amusent, quand elles ne la désobligent pas. Quoiqu'elle eût à sa disposition, d'Alger au Sud-Oranais, un compartiment de première classe, impossible de fermer l'œil . A toutes les gares, sans souci de l'heure nocturne, en chœur, en orchestre, en fanfare, éclataient de nouvelles Marseillaises ! Les paupières n'avaient pas eu le temps de se fermer sous les pavots de Morphée, qu'un discordant : Allons, enlants de la patrie ! rappelait aux voyageuses qu'elles ne voyageaient point pour leur plaisir, mais réellement pour la patrie ! A Sidi- Bel-Abbès, que, sur l'exotisme de son nom, elle brûlait de visiter, il lui fallut, comme dans la plus banale des sous-préfectures, luncher aux sons d'un quadrille de la Mascotte. Le nom ne faisait donc pas mieux le pittoresque que l'habit ne fait le moine... « L'énervement aidant, un

fou rire gagna la visiteuse. Le ministre lui lançait des regards fulgurants ! Hélas ! ces regards fulgurants ne servirent qu'à augmenter le fou rire. » Ce fut un désastre !

Restait la question nourriture. Que voulezvous 1 la cuisine africaine ne lui disait rien qui vaille !... Plutôt que d'y goûter, Lucie Faure, plus d'une fois, dîna, sur un pliant solitaire, d'un morceau de pain sec et d'une mélancolique tranche de viande froide. « Les chefs montraient cependant un empressement inouï dans leur insistance pour nous faire apprécier leurs chefsd'œuvre culinaires. J'ai beau savoir qu'il faut ménager l'amour-propre des auteurs, je ne pus me résoudre à leur accorder la moindre satisfaction ! » Ailleurs, ce fut pire. Une fugue à Constantine, ayant été décidé, en marge du programme, le protocole n'eut pas le temps d'aviser. Les vivres vinrent à manquer !... Même contre espèces sonnantes, impossible de trouver un morceau à se mettre sous la dent. Cela menaçait de tourner au tragique, lorsque Félix Faure révélant son identité, obtint d'un conseiller municipal qu'il se transformât en officier de bouche. Sur ce, la pluie s'étant mise à choir, la rédactrice conclut : a Nous tombions en plein roman de Dickens ! »

Sa qualité de Dauphine républicaine lui valut de pénétrer aussi dans les harems de plusieurs beys. Ses impressions manquent d'enthousiasme. Elle regrette davoir dû. par politesse, s'extasier devant des armoires à glace et des machines à coudre, dont, à Paris, une loge de concierge se lut trouvée médiocrement embellie. Ces cloîtrées qu'elle plaint, tout en se demandant si elles souffrent de leur captivité, palpaient volontiers Tétoffe de sa robe, le bord de son chapeau. Lune d'elles lui proposa de lui peindre les yeux a l'orientale ; une autre, de l'habiller en Tunisienne, mais prudente, elle ajoutait : Il ne [audra pas qu Ab-er-Rhamon vous aperçoive, il ne vous laisserait plus ressortir !... Ce ne devait pas être la seule tentative d'enlèvement dont elle faillit devenir victime. A ce Xaamâ, où, en 58, Xapoléon III risqua la capture, la tribu des Oulad-Sidi-Cheickh étant toujours redoutable, deux escadrons de spahis encadrèrent la caravane : " C'était tout simplement exquis : rien ne nous manquait, pas même un grain de sel, pas même le petit battement de cœur !... » Remarquez, et ce n'est pas la seule fois, l'expression trahit l'âge de celle qui tient la plume. Un jour qu'elle s'aventurait, sous forte égide, par les rues montantes de la Kasbah, elle se vit suivie, épiée

par les yeux suspects d'un musulman, dont l'ombre blanche se dissimulait le long des murailles. L'ingénue craignait qu'il ne pensât : Je te couperais la tète avec plaisir^ s il y avait une insurrection ! C'était tourner les choses au tragique. Certes, la jeune « Princesse de Lettres n'avait pas tort de se méfier, mais, tout de même, sa vie n'était point en péril !

Quoiqu'elle soit poétesse, Ai""^ Félix-Fam^e- Goyau paraît avoir mal perçu la beauté de la rive africaine. Eprise de vie nuancée^ les dures couleurs de ces sites barbares la désobligèrent. Je ne crois pas qu'elle se soit laissée aller à noter aucune symphonie algérienne. D'ailleurs, c'est par ses pensées, plutôt que par ses images, qu'elle attire. Or, ces contrées sont trop privées d'histoire, trop pauvres de littérature, pour susciter beaucoup de remarques. Quelques visages eurent le don de lui plaire : « Je me rappelle le minois d'une fillette de deux ans, vêtue d'écarlate et soulevée par un Arabe ; (amais si petite beauté n'avait souri avec des yeux si grands ! » Un Marocain eut ce geste digne d'un distique de l'Heine musulman Fouzouli', d'embrasser la fleur qu'il lui tendit : « Mais, — ajoute l'excursionniste, — dès que j'aperçus les cascades du Négrier, je Vouhliai. )> Esthéticisme cruel, ex-

trèmement rare sous cette plume, mais qui eût été fréquent, j'imagine, si l'impératif charitable n'avait retenu cette cérébrale de transcrire toutes les trouvailles de sa cérébralité !...

Je suis moins renseigné sur les circonstances qui entourèrent la croisière au pays d'Homère et au pays de Jésus. Quoique la jeune fille accompagnât encore son père, la silhouette présidentielle apparaît à peine dans les pages réunies sous le titre de Méditerranée. La copiste a vraiment été trop attentive à élaguer l'élément personnel ; on comprend, sans les approuver, ses restrictions. Dans un journal signé Lucie Félix- Faure, avant la géographie, la poésie, la philosophie, l'ethnographie, la géologie et autres sciences en scie, c'est d'abord Félix Faure, c'est ensuite Lucie Faure qui intéressent ! « Modeste herbier, dira l'écrivain, où se trouvent conservées quelques palmes de Judée, quelques asphodèles de Grèce, quelques roses. Quand on les remue trop, les herbiers tombent en poussière, et tout leur parfum s'évapore. » Feuilletons celuilà avec précaution.

Voici Marseille, dont la douceur lui remémore l'enchantement de Naples. Des Italiens nasillaient Santa Lucia : <( Je l'avoue, on peut aimer la Walkyrie et goûter la musique des rues sous

un pareil azur et dans un cadre pareil. » Vingtquatre heures de traversée, nous sommes en Egypte. Tout devient nouveau, tout semble curieux. L'arrivante se sentira troublée en voyant, aux coins des rues, jouer des gamins revêtus de robes traînantes. « L'enfant Jésus devait en avoir de semblables. » L'extrême civilisation de ces lieux fréquentés du Tout-Europe l'indispose cependant vite. Tandis qu'entoilettée, elle dînera au son d'un orchestre tzigane, devant une petite table fleurie d'électricité, sa philosophie ne se peut interdire de conjecturer « l'ébahissement d'un bon vieux Pharaon s'il apercevait cette civilisation ultra-moderne implantée sur le sol vénérable de ses anciens domaines ». M""" Félix- Faure-Goyau utilise, sans les admirer, les commodités du cosmopohtisme. Je note ironiquement, qu'elle n'a pas dédaigné de déguster à l'ombre du sphynx, un thé bien prosaïque ! Les hommes lui sont apparus, ce jour-là, sous l'espèce de « petits insectes assez laids ! . . . )>

Princesse républicaine, elle visita les Pyramides en compagnie du roi des mers, Pierpont Morgan ^ Gracieux accueil, heureuse journée,

1. C'est le titre que Kii donne rAmérique à côté de Gould, le roi des chemins de fer, de Carnegie, le roi de l'acier, etc..

quoique les grains de poussière soulevés par les vents du désert lui piquassent les yeux et craquassent sous ses dents ! Archéologie ou théologie, M'^^ Félix-Faure-Goyau n'ignore rien, mais il est assez rare qu'elle consente à se souvenir qu'une Princesse, même de Lettres, doit à sa qualité de femme la première de ses séductions. Il faut citer, parce qu'elle extrait exceptionnellement, d'une remarque qu'une Lucie seule pouvait faire une réflexion digne d'un Lucien, c'est-à-dire digne d'un philosophe des Dialogues des Morts. Il faut citer son exclamation dans la grande pyramide de Dahchour, devant le nécessaire de toilette d'une princesse de la douzième dynastie : « Quelle délicieuse surprise de trouver ces objets étincelants de jeunesse au milieu des ténèbres et des sarcophages !... Une boîte de lard durera donc plus longtemps que le code d'une législature /... »

Pourquoi la voyageuse n'a-t-elle pas mis cela en vers, car elle en rima (mélodies plutôt que symphonies) de charmants. Je n'ai pas retrouvé non plus aucun poème daté d'Egypte. Ceux-là même rapportés des plaines où coule le Jourdain s'inspirent moins de la beauté des horizons que des souvenirs dont la religion du Christ sanctifie ces contrées. « Les noms de la

Bible éclatent çà et là, comme d'étranges fleuri de poèmes dont le parfum se communique aux paysages, et les syllabes harmonieuses de ces noms familiers à tous les cœurs chrétiens m'apparaissent semblables aux pétales des lis symboliques ! »

Heureux les voyageurs du chemin de Judée Voici la myrrhe et l'or, l'encens de ma prière, Le trésor de mon cœur, ma bonne volonté i...

M""® Serao exceptée, nulle femme, surtout pas jyjme Myrrhiam Harry ! — ne parle avec plus de foi des contrées où, voici vingt siècles, s'accomplirent (comme l'avaient annoncé les prophètes^ le mystère et le miracle de la Rédemption.

Au sein des lys joyeux et purs, éclos soudain,

Il est le jardinier des mystiques jardins

Et rame enfin ne peut que répondre : mon maîîre^l

Sans accompagner la nomade dans tous les ports où sa fantaisie céda aux attraits de l'escale, il faut mentionner encore les proses et les poèmes rapportés d'Italie. Aucun pays ne l'a mieux inspirée : passé de gloire, présent de misère, l'art et les paysages, les habitants même, tout la ravit dans cette terre dont il ne serait pas

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