SCENE 11 ALICE, COUDER
(Au bout d'un instant, Couder entre par la gauche, en costume de cheval, jette sur son bureau sa cravache, son chapeau, ses gants, s'assied, et parle sans tourner la tete du cote d'Alice.)
COaDER, bourru
Morning! Qa va?
ALICE, sans lever le nez, vivement, d'une voix indifferente
Morning! Tres bien, papa, et toi?
COUDER, rageur
Tres mal !
Pourquoi?
COUDER Je suis furieux!
ALICE, tr^s calme, toujours ^a ne te change pas.
COUDER Get animal de baron...
ALICE Lequel?
COUDER Le Baron Jean.
ALICE
Ah! Le Franfais!
COUDER
Oiii, mon premier ecuyer. II a eu le toupet de me deposer un lapin. II n'etait pas la pour me tenir I'etrier, comme son service Pexige.
ALICE
Voila ce que c'est que de s'adresser a des aristocrates decaves. On n'en a jamais pour son argent.
COUDER
Dis : pour son or. Le drole me coute Toeil de la tete !
ALICE Et il se paye la tienne.
Oui, mais j'ai eu la joie de I'enlever a Teddy Walling, le roi du charbon.
ALICE, haussant les epaules
Ce baron Jean est inexact insolent, insoumis...
COUDER
Evidemment ce n'est pas un baron... dirigeable ! (11 rit lourdement.) Mais c'est le plus decoratif de mes nobles larbins. II fait la plume... non, le poll, au prince roumain mon palefrenier, au comte italien mon chef de cuisine, au gospodar hongrois mon grand veneur, aux deux barons allemands mes piqueurs. Et puis, il m'initie sur les finesses de sa langue. A la Bourse, hier, grace a ses lemons, j'ai coupe le chique a Isaac Cohn, le plus parisien des financiers fran^ais...
(II rit lourdement.) ALICE
Soyons serieux. Tu ne m'as pas encore dit a combien les Baltimore, hier?
COUDER
ALICE
Etles Goldfield Atlant?
COUDER 7,6o.
ALICE, se levant
Diable ! C'est bien ce que je prevoyais. Alors il faut lacher les Baltimore et acheter encore loo Goldfield.
Un bon point a la mome. (Il fait pivoter son fauteuil.
Venez ici que je t'embrasse.
ALICE
tout en s'asseyant sur les s^enoux de son pere, qui Tembrasse,
lui enleve quelques billets de banque a meme sa poche.
Et avec 9a, je reclame cette petite provision pour la derniere cloture des chemins de fer Sud-Canada.
COUDER Ah! pick-pocket, damnee enfant! -Vous jouez pour ton compte? A quoi voulez-vous done employer vos gains? Songerais-tu au manage?
ALICE Pourquoi pas? II faudra bien qu'un jour ou I'autre je m'offre un pantin conjugal. Apres une journee de bureau, quand on rentre chez soi latete en compote, 9a pent vous aider a passer une heure ou deux. Et c'est au moins aussi utile qu'un fox terrier ou qu'un bel angora.
COUDER
A la bonne heure! Vous ne vous montez pas le bourrichon. Tu n'es pas comme ta cousine Daisy.
ALICE Je te I'ai toujours dit : Daisy fmira mal, le mariage d'amour la guette.
Tandis que toi.
Oh! moi, je saurai m'en defendre. Un mari, c'est un meuble decoratif qui fera bien dans ma maison. Un point, c'est tout.
COUDER
Un meuble de ce genre, mais de sexe contraire, manque un peu dans la mienne. Trouvez-vous pas?
x\LICE, indifferente
Peut-etre bien...
COUDER, poursuivant son idee
Je voudrais un meuble de bonne souche, de race aussi centenaire que possible. C'est pourquoi j'ai envoye en Europe mon cousin Tom et son fils Dick. lis n'ont jamais su faire que la noce et vivre a mes crochets, mais ils ne manquent pas de flair, et m'ont deniche Tustensile rare que seul John Couder. le roi de rOr, a le moyen de s'offrir.
ALICE Ah ! cachottier, tu ne m'avais pas dit 9a!
COUDER
Je n'etais pas assez sur de la reussite. Mais maintenant I'affaire est faite. Un radiogramme m'annonce leur arrivee pour ce matin, avec I'objet en question, dont ils garantissent I'authenticite et le bon usage.
ALICE
Tu vas au moins changer de costume pour la reception?
Comme je ne veux pas preter a rire aux Europeens, je consulterai le baron Jean. Le gaillard connait, mieux que personne, la fa9on de traiter les gens comme ils le meritent.
ALICE, allant a son bureau
All right! Je vais surveiller I'expedition de la correspondance.
(EUe prend des papiers et sort par le fond.) COUDER, reste seul, telephone
Alio! Alio! James! Le baron Jean est-il la? Bon... Qu'il entre !