‹ Principaux chapitres et extraits des "assais";Chapitre 11 sur 479 · III. — Ses idées · texte numérisé non relu

III. — Ses idées

Aux lecteurs qui ne connaîtraient les Essais que par l'édition de 1595, les idées de Montaigne apparaîtraient comme un tissu de contradictions.

Dans l'ordre politique, il n'a aucun respect pour les lois, qui ont sanctionné tous les ridicules, toutes les abominations, qui varient selon les climats et les latitudes : et cependant i] est d'avis qu'il faut pieusement observer celles sous lesquelles on est né et repousser sans hésitation tout ce qui tendrait à y rien changer. — Dans l'ordre Religieux, ses attaques passionnées contre la raison ont pu le faire passer pour un apôtre convaincu de la révélation*; mais elles peuvent se retourner contre la religion même : n'est-ce pas la raison, en effet, qui est appelée à juger en dernier ressort entre les diverses religions qui se donnent comme révélées? — En morale enfin, Montaigiv^ oscilla entre les systèmes les plus contradictoires. Sa a maîtresse forme» est le scepticisme, aque sais-je?» sa maxime favorite; et cependant nous lui voyons professer tantôt la morale de Zenon, tantôt celle d'Épicure, si bien que nous avons vu récemment s'engager'un long débat sur le point de savoir s'il était stoïcien ou épicurien-.

Ces contradictions s'expliquent par la façon dont les Essais furent composés, et aussi par l'extrême mobilité du caractère de Montaigne, qui s'enthousiasma successivement pour plusieurs systèmes, sans que le fond de sa nature en piit être cliangé.

Quand Montaigne prit la plume, il n'avait aucune prétention, ni (( à se peindre lui-même )),ni à éclairer les hommes; il écrivit pour ci tromper le chagrin de la solitude », poui

1. Mademoiselle de Goiirnay, dans la préface de l'édition cîo 151)5, (pialilie les Essais de « pilier de la foi des simples. »

« Oui, riposte Sainte-Beuve, des très simples »

^2. Kntre M. F. Strowski, qui dans son Montaigne (?aris, t90»i)

avait un peu trop insiste sur U stoïcisme de son héros, et M. la docteur Anriainfraud, qui nia résolument ce stoïcisnu^ (Rrrne politique et partenwn faire, sc'pt.

1907). Pour la suite de la discussion, voy Lanson, Manuel bibUchgraphique, I, n^ 2bM8-19.

MONTAIGIN'E.

« brider et contraindre )> son esprit toujours « prêta se jeter dans le vague champ des imaginations ». Sa grande passion, sa distraction presque unique, dans la retraite où il s'était confiné, était la lecture, dont le goût d'écrire fut la conséquence. Après avoir fermé un livre, il avait pris riiabitude de résumer en quelques phrases (souvent écrites sur le volume même) l'impression que celui-ci lui avait laissée, de philosopher à propos de ce qu'il venait de lire, tantôt opinant dans le sens de l'auteur, dont il reproduisait les réflexions les plus frappantes, tantôt, au contraire, s'essayant à le réfuter. C'est ainsi que sont nés les premiers chapitres des Essais, qui, sous leur forme primitive, n'ont pas beaucoup plus d'originalité que les innombrables compilations morales — disseriations coupées de citations, aphorismes et sentences — qui puUulèrent alors et fournirent à Montaigne son cadrée

Mais un esprit aussi original ne pouvait longtemps se contenter de ce rôle quasi passif : à mesure qu'il avance, Montaigne (( réagit » de plus en plus contre ses lectures, oppose avec une netteté croissante sa pensée à celle d'autrui, et il en vient, pour nous expliquer les raisons de ses opinions, à nous faire sur lui-même, ses goûts, ses humeurs, sa complexion, les confidences les plus étendues et parfois les plus indiscrètes. Aussi pourra-t-il écrire, et cela dès sa première édition : c( C'est moi que je peins... Je suis moi-même la matière de mon livre ». Et en 1588 il ira plus loin, et regrettera tous ces emprunts étrangers dont il ne devait jamais cessoi* pourtant de se débarrasser : ce Je ne veux, écrit-il, faire montre que de moi-même, et de ce qui est mien par natm*e; et si je m'en fusse cru, à tout hasard, j'eusse parlé tout fin seuP.»

1. Les plus célèbres de toutes sont les Adages (1a08) et les Apophtegmes (1531) d'Erasme, qui reste le vrai maître de Montaigne.

Les principaux ouvrages fiançais (^u écrits en France) à l'imitation d'Erasme sont rOfficina de Tixicr de Rovisi (1522), la Fleur des sentences... tant des anciens que des modernes {Lyon, 15i8)et les Divers propos mémorables des nobles et illustres hommes de la chrétienté (Paris, 1556; de G Cor-

rozet. V Anthologie ou î^ecueil de })lusieurs discours notables tirés de divers bons auteurs grecs et latins (Paris, 1574) de P. Breslay.

2. Je condense ici très brièvement les résultats des recherches (parfois un peu subtiles et systématiques) de M. P. Villey (voy. la note bibliographique). Ils ont été déjà résumés pa r M. V.Giraud :Les Epoques de la 2)(itisée de Montaigne, dans Revue des Deu.r-Mondes du 1" février 1909, p. 623-58.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxi

A cette exhibition de son moi préside une sincérité absolue, qui s'affirme dés la première ligne des Essais. Montaigne se montre toujours tel qu'il est, (( sans élude ni artifice »• Mais dans les vingt années qu'il employa à la composition de son livre, il changea beaucoup : et tous ces Montaignes successifs, avec leurs humeurs disparates, il nous les montre fidèlement.

Quand il commença à écrire, ses préférences allaient à Sénèque, à Lucain, au Plutarque des Vies parallèles : c'est à cette période que sont dus les passages de tour stoïcien qu'on a pu relever dans les Essais. Mais ce ne fut qu'un accès, et qui ne dura guère. Vers 1576, Montaigne découvrit les livres de Sextus Empiricus, où sont résumés tous les arguments de la philosophie antique contre le dogmatisme; ces arguments liront sur lui une grande impression, et il se convertit au pyrrhonisme. Au Plutarque des Vies succède, alors dans ses préférences le Plutarque des Œuvres morales^ où l'homme apparaît moins grand, mai& plus naturel. Montaigne en vint à critiquer, souvent sur un ton de persiflage, les hautaines doctrines dont il s'était d'abord fait l'interprète, mais qui n'avaient conquis que son imagination, sans pénétrer son àme.

C'est que celle-ci était au fond, nous l'avons suffisamment montré dans ce qui précède, une àme épicurienne. Quand Montaigne parle en '^son propre nom — et ses paroles ont alors un accent de sincérité qui ne trompe pas — ce sont bien les maximes d'Épicurc qu'il répète. Il « aime la vie et la cultive » comme une chose bonne en elle-même, et qui est à elle-inôme sa propre fin. Sa grande alfaire est de la vivre « niollemont ot sans douleur », car le pbiisir est le souverain bien, et la douleur, notauimcnt la douleur physique, le plus grand des maux. C'est là une de ses maximes favorites, une de celles dont il lui plaît de « battre les oreilles » de ces idéalistes qui se défient de la nature et la mutileraient volontiers. La nature, il croit aveuglément à la légitimité de ses revendications : a Laissons faire un peu à la nature: elle entend mieux ses affaires que nous ». C'est dans la conformité à la nature qu'il trouvera la vertu suprême, cette vertu qui n'a rien de commun avec la sotte image forgée par les

1. Traduites pour la première foisen ti aurais par Amyot, en 1572.

MONTAIGNE

stoïciens, « triste, querelleuse, dépite, mineuse, fantôme à étonner les gens )), vertu totit aimable, ce belle, triomphante, délicieuse pareillement et courageuse ». (( Et telle est la morale qui déjà s'esquisse dans les derniers chapitres que Montaigne ait composés pour l'édition de 1580, qui s'affirme plus énergiquement encore dans l'édition de 1588, et qui, dans l'édition posthume de 1595, fait mine de tout envahir et de recouvrir même les velléités de l'ancien stoïcisme* ».

On peut s'étonner, après ces déclarations si nettes, qu'on ait jamais pu parler du christianisme de Montaigne. « Rien qu'à voir ces deux mots ensemble, dit Guillaume Guizot, on se sent entre une duperie et un blasphème. Ne dites pas que Montaigne a été chrétien, si vous ne voulez pas faire rire les libres penseurs et pleurer les croyants^. » Comment ce naturalisme déterminé^ se conciherait-il avec le christianisme^ui excommunie la chair, le plaisir et la nature? En réalité nous ne trouvons chez Montaigne aucune idée chrétienne. Jamais il n'a été préoccupé par les redoutables problèmes de la grâce, du libre arbitre, du péché originel, de la prédestination. La grâce, s'il en disserte, c'est en bon curé de village, pour nous la souhaiter plus abondïinte et nous exhorter à y correspondre mieux; ce sont du reste paroles prononcées du bout des lèvres. L'immortalité de l'âme, il n'a jamais dit un mot permettant d'affirmer qu'il y crût; quand il parle de la mort, ^il n'est que l'éloquent écho du plus païen des poètes; s'il s'en épouvante, c'est la chair qui crie; s'il s'en console, c'est que la raison lui fait entendre la grande voix de la nature. Nulle part, au delà du terrible passage qui l'effraie en lui-même, et non par ses suites'*, il ne semble entrevoir l'image d'un juge, punissenr des fautes, rémunérateur de la vertu. Aussi bien ignore-t-il ce que c'est que le repentir et d 'clare-t-il ingénument (jue, s'il lui était donné de recommencer sa vie, il revivrait comme il a vécu. Si l'on veut me-

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