Cité par V. Giraud, ioc. cit
5. M. Giraud (p. 656) relève le mot caractéristique : « Nous autres naturalistes » (livre III, chap. xiii) et reproche à M. Villey
de n'y avoir point assez pris garde. On me permettra de rappeler que j'en avais signalé la portée dans la première édition de ce livre (p. xxiii).
i. « C'est Je mourir, non la mort qui m'effraie. »
NOTICE BIOGRAPHIQUE
surer la distance à laquelle nous sommes ici du christianisme, qu'on relise quelques Épîtres de saint Paul, ou, dans Pascal, la Prière pour le bon usage des maladies^ .
Et pourtant il va jusqu'à choisir entre les deux confessions qui se partageaient alors la religion chrétienne. Il fait, comme dit Pascal, « profession de la religion cathohque w, soumet son livre au jugement de l'Église, communie à Lorette et meurt en croyant. Contradiction étrange, non moins étrange que celle qui nous montre dans ce contempteur des lois un conservateur passionné. C'est qu'il mettait le souci de sa tranquillité — tranquillité intérieure et extérieure — audessus de celui de la logique; c'est que ce n'était pas une âme assez religieuse pour être remuée dans ses fibres profondes par le problème religieux. Il n'avait point assez de confiance dans la raison humaine pour lui laisser le soin de réédifier, à elle seule, tout un édifice rehgieux ou politique. Et voilà pourquoi, comme Descartes devait le faire un peu plus tard, il dresse une cloison (jusqu'à quel point cette cloison fut étanche^ il ne nous l'a pas dit et nous ne le saurons jamais) entre ses spéculations philosophiques et sa foi religieuse, et pourquoi il pose en principe qu'il faut aimer la forme de gouvernement dans laquelle on est né. On a dit, et maintes fois répété, que la tolérance de Montaigne venait de son scepticisme. Il vaudrait mieux dire, comme M. Lanson l'a fortement montré 2, que son scepticisme vient de son immense amour pour la tolérance, source de la paix : ce scepticisme, c'est, pour lui, le meilleur remède au fanatisme. « Il veut mettre dans le monde tout juste assez de doute pour que le monde vive en paix, pour que Montaigne ne soit tracassé, tourmenté, ni par ses passions, ni par les passions de ses voisins.:. Son scepticisme, c'est le secret de vivre à Taise au milieu des guerres civiles et le secret d'éteindre les guerres civiles, qui empêchent de vivre à l'aise. » M. Lanson me paraît insiHuer dans ces dernières lignes une idée extrêmement juste : ce n'est pas seulement de la paix universelle que Montaigne a soif, mais aussi et peut-être surtout
1. Sur ce point, voy. Port-Royal, 111, 272. Montaigne, dit Sainte- Beuve, n'a pas été « entamé » par
le christianisme.