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Histoii'c de la littiratur française, p

MONTAIGNE

de la paix pour lui-même, au dehors et au dedans. Et ne sommes-nous pas amenés à nous demander si le souci de son intérêt n'a point influé, sans peut-être qu'il en eût pleinement conscience, sur ses opinions? Privilégié de la -naissance et de la-fortune, il est évident qu'il n'avait nul intérêt aux c( nouvelletés ))*. Il faisait si bon vivre et philosopher à Montaigne, dans la société de ces mille volumes, si soigneusement choisis et si amoureusement feuilletés, qu'il eût été vi^aiment dommage que « Montaigne s'abimât quand et quand la ruine publique ». S'il n'eût point eu tant de raisons de craindre le contre-coup d'un ébranlement universel, peut-être n'eût-il point tant redouté cet ébranlememt. Ne nous avôuet-il pas lui-même, avec une charmante candeur, qu'il planterait volontiers ce une cheville à la roue de la fortune »?

Dates diverses de composition, influences successives de plusieurs systèmes philosophiques, influence constante du tempérament de Montaigne sur ses opinions, en voilà assez, semble-t-il, pour expliquer les incohérences et les contradictions dont fourmillent les Essais.

1. M. Armaingaud {Revue politique et parlementaire^ marsavril 1906) a récemment relevé dans rédition de 1588 (réimp.

Jouaust, t. IV, p. 207) un passage où Montaigne avoue que la cause de la r»éforme l'a « paifois concilié à soi pour la voir misérable et accablée ». De cette allusion généreuse, mais platonique, au reste effacée j)lus tard, M. Armaingaud tire des conclusions excessives, et qu'il n'a pas suffisamment appuyées de preuves :

ce serait Montaigne qui aurait communiqué aux protestants le texte de la Scî'vitude volonUtire que La Boétie lui avait confié; de plus il l'aurait lui-même remanié et interpolé, en y insérant ce fameux portrait du tyran, qui

serait calqué sur Henri III. L'hypothèse est ingénieuse, mais elle n'est d'accord ni avec des opinions maintes fois exprimées par Montaigne, ni avec sa vie ellemême : en 1574, c'est-à-dire précisément l'année où il aurait donné ce gage au parti protestant, il offrit ses services au à^no, de Montpensier contre les réformés du Poitou; et dans sa mai lie, se mettant aux ordres du lieutenant royal, il combattit • également ligueurs et huguenots.

Cette hypothèse me parait au reste avoir été solidement réfutée par MM. Villey, Bonnefon, Strowski et Dezeimeris (Voy. la bibliographie de laquesHon dans Lanson. Manuel bibliograpkique^ I,n»2575).

NOTICE BIOGRAPHIQUE

IV. — La composition, la langue et le style dans les Essais^.

Nous avons expliqué plus haut (p. xx) comment Montaigne en vint, non d'un propos délibéré, mais insensiblement, à se peindre lui-même, d'abord par petits traits rapides et fugitifs, puis à coups de pinceau plus larges et plus osés . Mais la contexture de l'ouvrage se ressentit toujours de son origine : ce n'était là que des a coups d'essai », sans ordre, sans suite, sans relation entre eux. a Je n'ai autre sergent de bande à ranger mes pièces que la fortune ; à mesure que mes rêveries se présentent, je les entasse ». Montaigne écrit à propos de tout, d'une pensée qui lui passe par l'esprit, d'un événement, important ou menu, auquel il assiste ou qu'on lui rapporte, mais surtout à propos de ses lectures. Une anecdote (car ce sont surtout les anecdotes qu'il y cherche) lui suggère une réflexion, à cette réflexion il coud une autre anecdote, et ainsi de suite, laissant la conclusion se dégager d'elle-même des exemples, ou l'insinuant doucement, « à boutées », dans l'intervalle des exemples*. Sans doute il sait toujours où il va, mais il lui plaît rarement de nous le dire (ses titres mêmes semblent choisis tout exprès pour nous dérouter), et il s'amuse souvent à nous entraîner dans les sentiers qui bordent le chemin. Il écrit comme il voyage, séjournant où il lui plaît, et « n'ayant nul projet que de se promener par des lieux inconnus » ou agréables. Ses fantaisies « se regardent », mais c'est parfois d'une vue bien oblique; le fil qui les relie n'est souvent que « le bout d'un poil ^^ et il faut de bons yeux pour l'apercevoir.

llàtons-nous d'ajouter, pour être juste, que cette confusion^ est beaucoup moins choquante dans la première édition que dans celles de 1588 et surtout de 1595 : celle-ci a cnnnagasiné deux séries d'additions, qui ralentissent toujours la pensée et

1. Voy. au reste ce que Montaigne dit lui-même là-dessus (plus loin, p. SI cl ti76).

2, Certains chaiiiti'es sontcoinposés pros(|U(* uni(pi(Mmiit d'anecdotes et justilient le mot

sévère de Pascal, disant « qu'il fait trop d'histoires » (Pcnsrt's^ VIÏ, 7): tels sont I, U. 45,48,49, 52; 11,21, 52, etc.

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