LIVRE T
qiiérant à Iloraclidos Ponticus de quelle science, de quel art il faisait profession : (( Je ne sais, dit-il, ni art ni science: mais je suis philosophe*. » On reprochait à Diogenes comment, étant ignorant, il se mêlait de la philosophie : « Je m'en mêle, dit-il, d'autant mieux à propos. )) Hegesias le priait de lui lire quelque livre : 0 Vous êtes plaisant , lui répondit-il : vous choisissez les figues vraies et naturelles, non peintes : que ne choisissez-vous aussi les exercitations naturelles, vraies et non écrites? »
Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la répétera en ses actions.: on verra s'il y a de la prudence en ses entreprises; s'il y a de la bonté, de la justice en ses déportements*; s'il y a du jugement et de la grâce en son parler, de la vigueur en ses maladies, de la modestie en ses jeux, de la tempérance en ses voluptx^s, de l'ordre en son économie, de rindifférence en son goût, soit chair, poisson, vin ou eau. Qui disciplwani suam non ostentaiioncm scientur, sed legem vitœ putet : quiqiie oblcmpcrct ipso sibi, el dccrelis pareat^. Le vrai miroir de nos discours est le cours do nos vies. Zeuxidamus répondit, à un qui lui demanda pourquoi les Lacédémoniens ne rédigeaient par écrit les ordonnances de la prouesse*, et ne les- donnaient a lire à leurs jeunes gens, que c'était parce qu'ils les voulaient accoutumer aux faits, non pas aux paroles. Comparez, au bout de quinze
1. Ci('('iini, Titsr., V. ri, "•2. Fi II sa fonduit»^ (vieilli); auounl'liui, niaiivaise oomliiiU'.
5. « Si sa scioiico lui sort, non à en faire parado, mais à rép:lor sa vio ; sil s'obéit à lui-nu'ino et s«^ conforine à ses [)rinoipes. » (Cieéron, Tusc. H, 4.). Toute la pix^e qui précède (depuis la 1. 14) était notablement dilVéronte dans les premières éditions : « Voici irics leçons, ot) le faire va avec le dire.
Car à quoi sert-il qu'un prêche
l'esprif, si les effets ne lunit quand et quand y On verra à ses entreprises s'il II a de la prudence^ s'il Il a de la bonté en ses actions, de r indifférence en son ijoùt, soit chair, poissttn, l'in <ai eau. Il ne faut pas seulewent qu'il die .sa leçon, mais qu'il la fasse. Zeu-vidam us, etc. » Montaitrne, comme on le voit, a modifié le stvle, ici beaucoup phis vif, el ajoute quelqiK^s exemples.
-4. Le code de la bravoui*e
MO>'TAIGNE.
ou seize ans, à cettui-ci un de ces latineurs de collège, qui aura mis autant de temps à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil, et ne vis jamais homme qui ne die* plutôt plus que moins qu'il ne doit. Toutefois la moitié de notre âge s'en va là : on nous tient quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses -; encore autant à en proportionner un grand corps, étendu en quatre ou cinq parties ; autres cinq, pour le moins, à le savoir brièvement mêler et entrelacer de quelque subtile façon : laissons le^ à ceux qui en font profession expresse.
• Allant un jour à Orléans, je trouvai dans cette plaine, au deçà de Cléry, deux régents qui venaient à Bordeaux, environ à cinquante pas l'un de l'autre ; plus loin derrière eux, je voyais une troupe, et un maître en tète, qui était feu monsieur le Comte de la Rochefoucault. Un de mes gens s'enquit au premier de ces régents qui était ce gentilhomme qui venait après lui : lui, qui n'avait pas vu ce train qui le suivait, et qui pensait qu'on lui parlât de son compagnon, répondit plaisamment : « Il n'est pas gentilhomme, c'est un grammairien; et je suis logicien. )) Or, nous qui cherchons ici, au rebours, déformer non un grammairien ou logicien, mais un gentilhomme, laissons-les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. Mais que* notre disciple soit bien poun^u de choses, les paroles ne suivront que trop : il les traînera,si elles ne veulent suivre^. J'en oy^qui s'excusent de ne se pouvoir exprimer, ef font contenance d'avoir la tête pleine de plusieurs belles choses, mais, à faute d'éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence : c'est une
1. Die est la forme ancienne et régulière du mot; cf. juicam.
mie.
2. En propositions {clausida, chute de la proposition, par extension, période).