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S'attendre à, faire attention

2. Il ne semble du reste avoir conçu que peu à peu son idéal du style : dans sa traduction de Sebond et dans les Lettres dé di cataires ÛG^ œuvres de la Boétie, le si'^n n'a rien encore de ce (jui le caiactérisera plus tard : la langue est ferme et précise, la syntaxe régulière (beaucoup plusque dans les Hssa{s,cfu\\\'i {irouveque cette né<ili«;encenième est un artifice) ; mais le trait manque absolument. Dans la première édition des Kssdis, Montaii,^ne est d»\jà tout lui-même, mais timideuuMit, avec des scrupulesfdans l'édition de 1588, il n'y a presqu^e aucune correction de style; le mot si connu : « J'ajoulc, mais ne corrige pas », qu'on essaie en vain

d'expliquer en l'appliquant à la pensce et non à la lorme (M. Bonnefon, dans V Histoire de l<i ÏMiiguc et de la Littérature f'nniçf lises, dirigée par M. Petit de Julleville, tome m, p. 465), est à cette époque riiioureusement juste : on verra dans nos notes que presque toujours les deux textes de 158<) et 1588 coïncident absolument. Il n'en est plus de même en loi'5 : répétitions eflacées, expressions renlorcëes. métaphores ajoutées ou éclaircies,on y trouvera une foule de menues corrections dues à des scrupules d'artiste très consci«^nt, dont Montaigne ne s'était pas embarrassé d'al)ord. Il y aurait là matière à une intéressante étude, dont on trouvera les éléments dans nos notes.

MONTAIGNE

(c'est aussi ce que La Bruyère recherchera un siècle plus tard) le trait, l'épi gramme, la pointe. Tenir son lecteur continuellement en haleine, en le «poignant» ou en l'éblouissant, voilà son ambition. Comment y parvient-il? Presque toujours par d'amusantes alliances de mots ou par des métaphores aussi abondantes qu'originales. Montaigne en eftet est « grand poète» (c'est Montesquieu qui le dit) en ceci que la pensée se présente à lui sous forme visible et tangible; les images sous sa plume se pressent et se chassent Tune l'autre avec le miroitement et rimpétuosité d'une cascade ^ Il y a parfois un peu de surabondance^ et partant d'incohérence : toutes ces images, si rapidement déroulées devant nos yeux, les font papilloter^., Tantôt ses métaphores s'étalent avec une grâce complaisante; parfois eHes se ramassent en un mot qui fait tableau : « Cei sont belles armes, mais mal emmanchées », dira-t-il d'un bon argument manié par un sot. « Nous avons droit de nous appuyer, non pas de nous coucher sur autrui — Leurs esprits cherchent leur repos au branl^^, comme les enfants au berceau.... Il faut procéder au rebours du roseau, qui produit une longue tige et droite, de la première venue; mais après.. < il vient à faire des nœuds fréquents et épais, comme des pauses

1. « La couture "de l'idée à l'image, dit Sainte-Beuve, est si en dedans qu'on ne la voit ni qu'on n'y songe : pensôe, imago, chez lui, c'est tout un. Quant à la couture (le l'iîuage à l'image, il la supprime et va son train de l'une à l'autre, enjambant comme un Basque a^nle, d'un jarret souple, d'un pas hardi. » (Port-Royal, II, 4-i5). Il faut lire toute cette pâtre (une bonne partie en est citée par Merlet et Lintilhae, Etudes lut., II, 18f)), où le critique semble avoir voulu rivaliser avec l'auteur de grâce et de fraîcheur luxuriante^

2. Aux exemples qu'on trouvera dans le volume, ajoutons-en seulement un autre : « A qui n'a dressé en i^ros sa vie à une certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulières :

il est impossible de ranger les

pièces à qui n'a une forme du total'en sa tête : à quoi faire la provision des couleurs à qui ne sait ce qu'il a à peindre... L'(7rcher doit premièrement savoir où il vise, et puis y accommoder la main, l'arc, la corde, la flèche et Les mouvements : nos conseils fouî'voient, parce qu'ils. n'ont pas d'adresse, ni de but ; nul vent ne fait pour celui qui n'a point de port destiné » (II, ch. i).

5. « Les princes de cet art (la rhétorique) s'appliquant d'une péculière attention à trier des mots solemnes et former des clauses a» tistes, ont tant /;cs^^' chaque syllabe, épluché s\ primement chaque espèce de couture que les Yo'ihie)) frasques et euib?y)inlh'sen l'infinité des fi^'^ures » (111. ch. xui.) Il faut avouer que Montaigne, lui aussi, s'e&t ici un peu « enfrasqué » dans les siennes.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. xxix

qui montrent qu'il n'a plus cette première vigueur et constance ». Les deux premières de ces métaphores sont frappantes de naturel et de justesse; la troisième est agréablement spirituelle; la quatrième l'est décidément avec excès. Il plaît un peu trop souvent à Montaigne de « secouer nos oreilles » de ces sortes de « finesses verbales », comme si cela était nécessaire pour nous réveiller. 11 a tort de tant se défier de ses grâces naturelles : il n'a pas besoin, pour parler comme lui-même, de tant nous « chatouiller pour nous faire rire ».

Ces « finesses » consistent, soit en antithèses purement formelles, soit en concetti, soit en simples calembours (parfois détestables) : « Aussi soigneux à'éteindre l'une (la douleur) que à' étendre l'autre (le plaisir)»... Qu'on accuse, si on veut, mon projet, msi^ mon progrès, non.... Nous sommes sur la manière non sur la matière du dire.... La poésie me ravit et ravage..,, .le m'instruis mieux par contrariété que par similitude, et par fuite que par suite.... \\ dWdiii vers la réformatio^i par la dernière des difformations.... Encore que j'y sois assis (aux lieux de cérémonie), j'y suis peu rassis.,.. Les //«/r^s ne rendent pas toujours iières ceux qui les portent.» On s'explique maintenant le goût de Montaigne pour les écrivains de décadence, tels que Sénèque, Perse, Lucain, qu'il n'ose guère admirer sans réserve, mais qu'il cite pourtant plus souvent que tous les autres.

Il est vrai qu'il admirait sincèrement aussi Horace et Virgile, et on trouvera chez lui des beautés dignes de ces grands modèles, auxquels il n'est point toujours si inférieur qu'il le déclare, avec une modestie qui parait sincère. Il a eu, comme eux et plus peut-être qu'aucun autre écrivain français, l'art de renouveler les mots, d'en « appesantir et enfoncer la signification » par renij»loi qu'il en fait et la place qu'il leur donne. Son style, a-t-on dit, est une invention continuelle. .Mais cette invention reste sa propriété et il ne faut pas chercher à la plagier : « Si on voulait l'imiter, même en supposant qu'on le put et qu'on y fut disposé par nature..., il faudrait à tout moment forcer notre langue à être plus forte et plus complète poétiquement qu'elle ne l'est d'ordinaire et dans l'usage. "Ce style à la Montaigne, si conséquent et si varié dans la suite et l'assortiment des images, exige qu'on crée à la fois une partie du tissu même pour les porter. Il ne pouvait naître et fleurir que dans cette pleine liberté du xvi* siècle, chez un esprit franc

XXX MONTAIGNE

et ingénieux, gaillard et fin, brave et délicat, unique de trempe, qui parût libre et quelque peu licencieux, même en ce temps» i«à, et qui s'inspirait lui-même et s'enhardissait, sans s'y eni • vrer, à l'esprit pur et direct des sources antu^jes^. »

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