Vai'. : humanité
6. La suite des idées a été quelque peu obscurcie par des additions successives; « Je ne prends guère... autant » ; « Après qu'on se fut... démembrer » sont des add. de 1588,
Apologie de Raimond Sebond ou vanité de la raison humaine.
Après une profession de foi très nette sur la valeur de la science, qu'il « estime sans y loger le souverain bien ». Montaigne raconte comment il fut aiuené à traduire le livre de Sebond, dont il entreprend l'apologie (p. 175).
La première objection faite à Sebond est qu'il a tort de vouloir appuyer la foi par le raisonnement. Montaigne y répond très mollement et avoue qu'il y a quelque danger à mêler les choses divines et humaines : c'est qu'en effet il est de l'avis de ses contradicteurs, qui pourraient trouver dans ce chapitre le meilleur plaidoyer à l'appui de leur opinion (p. 177). — La seconde objection consiste à taxer de faiblesse les arguments de Sebond. Montaigne, par un « tour d'escrime », dont il recommande lui-même de ne pas user et qui consiste « là abandonner ses armes pour faire perdre à son adversaire les siennes », s'en prend à la raison même. « Elle ne réussit pas, ditesvous, à nous conduire à la foi. «Mais où peut-^lle nous conduire? Qu'est-elle, sinon un tissu de contradictions, d'erreurs et d'absurdités? C'est cette affirmation que Montaigne développe en doux cents pages, les plus pressantes, les plus fougueuses, les plus éloquente? qu'il ait écrites: s'y abandonnant avec délices au j)rocédé discursif qui Iui.est cher, il y jette à pleines mains les anecdotes étranges, les aperçus ingénieux, les paradoxes suggestifs et troublants, et enveloppe tout de ce style magique qui sollicite et retient constamment l'attention. Ce réquisitoire passionné contre la raison, quoi(|ue extrêmement touffu et désordonn»'. se j)artage assez nettement en deuv pai'ties, où Moiuaignc couiparc l'iiouime à l'animal, |)uis l'éludie en lui-même.
Après avoir )»lacé l'homme au sein de la nature, et lui avoir reproché' de «< piivei' d'àmee^l de vie » les corps célestes, a l'iulluence des- (jucls il est soumis (p. iSO), Montaigne le compare à ces autres êtres, « ses confrères ot compagrtons »,à (|ui il fait la part si mince. Les animaux onCcomme nous leur langage (p. 185) ; ils ont leur intelligence, (|u'il ne sert de rien d'appeler instinct (j\ 18i). « Nous les assei-vissons », «lira-t-on. Mais l'iiomme aussi n'est-il i)as asservi par son semblable? Bien plus, à voir le prix auquel il se met, ne semble-t il pas avide de sei'vitude(p. lS7i? Connnenous, les animaux sont perfeclibles et capai)les d'instruction. Ils ne pai'lagent pas st'ulenu'nt avec l'homme l'inlelligence (nombreux exemples), mais aussi la vertu : ils pratiquent la justice, l'amitié (digression sur la guerre, )>. 101). à laquelle il est vrai qu'ils se li vient aussi), la fidélité, la reconnaissance, la magnanimité, lisent connue nou^ l'imagination, et comme nous la beauté.
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Nous les dépassons peut-être en jugement, en intelligence (contradiction avec ce qui précède), mais à quoi cela sert-il?
L'homme est également impuissant à atteindre la vertu (car sa vertu est toujours un effet de la grâce divine) et la certitude. C'est sur ce dernier point que Montaigne porte tout son effort. Il rabaisse d'abord la science : elle n'est pour notre âme, qu'elle ébranle parfois jusqu'à la folie (p. 19i), qu'une source de trouble et d'aberration. A quoi du reste ont abouti les recherches des philosophes? Montaigne ramène les sectes philosophiques à trois principales, les pyrrhoniens, les dogmatistes et les académiques : il entre-choque ces systèmes l'un conti'e l'autre et les brise. Sur Dieu, la raison ne nous apprend rien : les folies des diverses mythologies le prouvent assez clairement (p. 197). Nous sommes incapables de connaître le monde, dont les « rouages » nous seront toujours impénétrables. Notre corps nous est aussi inconnu que les espaces célestes. Que savons-nous de l'âme? Quel est son essence, son siège, son origine, les lojs de son union avec le corps? Si nous savons qu'elle est immortelle, c'est grâce à la révélation; mais de quelles absurdités la raison n'a-t-elle point obscurci cette vérité! Faut-il s'étonner que l'esprit humain n'aboutisse point à la certitude ? Non, car nos facultés sont des instruments faussés, incapables de saisir le vrai. « Du moins, dira-t-on. nous atteignons le vraisemblable. » Mais comment juger du vraisemblable si on ignore le vrai? IN'esavonsnous point que toute opinion est contestée? Non seulement les hommes diffèrent entre eux d'opinions, mais le même homme n'est pas deux jours de suite constant avec lui-même. Notre jugement est à la merci des circonstances extérieures. Moinsnotre raison s'appartient, plus elle est raisonnable : c'est dans la fureur que les devins prophétisaient; c'est dans le sommeil que parfois l'avenir se déc(fuvre à nous : « Notre veillée est donc plus endormie que le dormir, notre sagesse moins sage que la folie. » Conclusion : il faut se défier des doctrines nouvelles et s'en tenir aux opinions ou croyances léguées par la tradition; c'est surtout en religion qu'il faut se garder d'innover. — Sur les questions les plus essentielles, sur le souverain bien, sur le devoir, les hommes ne s'entendent ni entre eux, ni avec euxmêmes; les lois sont aussi incertaines et changeantes que la raison qui les a forgées : elles varient suivant les temps et les lieux (p. 205). On nous dit qu'il y a du moins certaines lois « perpétuelles et immuables, qu'on appelle naturelles ». Ces lois ont dû exister pour nous, puisqu'elles sont connues des autres créatures, «lais noais les avons apparemment perdues, puisqu'on les cherche en vain : en effet, il n'est point d'absurdité ou d'abomination qui ne soit autorisée ou ordonnée par des lois. Les sens sont la source de toutes nos connaissances : mais pouvons nous nous fier à eux? Qui sait s'il n'en existe point dont nous sommes privés et si ce ne ^ont pas ceux-là qui pourraient saisir la vérité? Il en est même que nous n'avons pas et que les animaux semblent posséder (p. 211).