Noy. la Mille plus loiii, >. 312, et un autre dévelof)ue
nieiit (le lu iiiènie peii^jco, p. 513. 2. Livre I, cli. XL.
MONTAIGNE
Sur régoïsme de Montaigne, la légende nous paraît donc, en somme, avoir raison contre ses récents historiens : il n'en est pas de même en ce qui touche sa paresse. On pourrait répondre d'un mot à ses détracteurs que la paresse, quand elle s'associe au génie, l'empêche rarement de produire des chefs-d'œuvre, et que nous n'avons pas à nous plaindre de celle qui a bercé les rêves d'où sont sortis les Essais. Mais nous allons plus loin, et refusons de croire à cette paresse où Montaigne se serait complu parce qu'il la sentait féconde. Il a été oisif beaucoup plus qiie paresseux, et il l'a été à son corps défendant. On a eu tort de le prendre au mot et de s'en tenir à ses plaintes réitérées sur sa « nonchalance », sacc complexion molle et pesante», son (( naturel paresseux et fainéant », et cette incapacité de se livrer à tout travail qui lui répugnait, telle qu'il ne se décida jamais à prendre connaissance de ses titres de propriété. Mais n'y a-t-il pas dans ces plaintes un peu de coquetterie? Montaigne n'ajoute-t-il pas que, s'il était né tel, un précepteur intelligent sut de bonne heure faire jaillir la flamme qui, loin de s'éteindre, devint de jour en jour plus ardente et inquiète? Ne se plaintil pas aussi que ses idées ont la mobilité du vif argent a qui va se menûisant et s'éparpillant sous les doigts », que son esprit de « rêveur », de <( songe-creux », qu'il croyait devenu « avec le temps, plus pesant et plus mûr », continue, aux abords de la quarantaine, (( à faire le cheval échappé », qu'il a s'y fait sans cesse mille agitations indiscrètes et casuelles »*. On nous persuadera difficilement que cet esprit actif et inquiet n'ait jamais eu la tentation d'appliquer à de grands objets les facultés dont il se sentait abondamment pourvu. Quoi! passer entre ses gens et ses fermiers, au fond d'un manoir de province, une vie « glissante, sombre et muette », est-ce là l'idéal qu'avait toujours caressé ce gentilhomme si vaniteux de son titre^, si fier de cette rectitude de sens, de cette « suffisance » qu'il s'est toujours reconnue? — a Toute la gloire que je prétends de ma vie, dit-il, c'est de l'avoir vécue tranquille ». Mais dans cette
1. Sur la toute-puissance qu'il attribue à son imagination, voy.
pins loin, p. 209.
2. On a relevé bien des preuves de la vanité nobiliaire de Montait;ne; on en trouvera quelques-
unes dans ces EÊch^aits. Dans certaine ville d'Allemagne, il refusa de faire connaître son rang-, et croit « que cela servit à le faire honorer davantage ». Voy. plus loin, p. 558.
NOTICE BIOGRAPHIQUE
XVÎI
affirmation si tranchante n'y a-t-il pas qnelque outrance, et un dépit qui se dissimule à peine? C'est ce même dépit qui me. remble percer dans l'inscription latine qu'il fit placer, au début le sa retraite, dans l'antichambre de sa bibliothèque^ Se déiîlarerait-il, à trente-huit ans « excédé depuis long-temps de l'esclavage des cours et des fonctions publiques », s'il n'y avait éprouvé quelque déception? Dans cet amour de la solitude n'y aurait-il pas un peu d'ambition rentrée? L'ambition, il nous déclare lui-même qu'il y était « porté par inclination naturelle », et qu'il sentait encore, au bout de bien des années de retraite, a fumer en son âme quelques tentations vers elle ». Ce superbe mépris pour les « faiseurs de livres », cette préférence accordée en termes si cruellement ironiques à l'action sur la spéculation^ ne sont point d'un spéculai if par tempérament. On n'a pas assez remarqué, ce me semble, à quels sujets il applique d'abord sa méditation, alors qu'il vient de se retirer dans sa tour, et que le cénobite est encore hanté des , préoccupations qui étaient, la veille, celles de l'homme public : presque toutes se rapportent à la psychologie du soldat ou du diplomate : des anecdotes guerrières, de beaux exemples de courage froid ou d'héroïque audace, lequel vaut le mieux pour un capitaine victorieux, de se montrer clément ou cruel envers' les vaincus, « si le chef d'une place assiégée doit sortir pour parlementer 5 », quelques exemples mémorables de maladresse chez divers ambassadeurs, voilà les sujets sur lesquels s'exerce d'abord sa plume. N'y a-t-il pas là de piécieuses indications? H estimait que ses études lui apprenaient « à faire, non à écrire » ; il s'est toujours considéré connue soldat (il nous apprend qu'il montait bien à cheval et qu'il était capable d'y rester sans fatigue dix heures de suite*) et c'est en homme du métier qu'il juge les capitaines anciens et modernes^. Mais
1. Voyez-en le textedansP. Dorinefon. Montnif/ne, riinmnnwt V œuvre (Bordeaux, 1893), p. 1*25, on dans G. Merlet et E. Lintilhac, Etudes sur tes classiques français, II, 15^2.
2. « Ceux que je vois faire de boni livres sous de méchantes chausses eussent premièrement fait leurs chausses, s'ils m'eussent
cru, demandez à un Spartiate s'il aime mieux être bon riiétoricien que bon soldat; non pas moi, que bon cuisinier, si je n'avais qui m'en servit. »